Paix

Paix

Réveillon


(A-t-on le droit de faire la nuit,
Nuit sur le monde et sur notre cœur,
Pour une étincelle.
St-Denys Garneau (1943))

Le froid craquant ne finit plus de mordre à la figure. Alex, confortement emmitouflé sous ses épaisses couches de vêtement garde quand même un sourire innocent. Enfin le jour du réveillon est arrivé. Dans sa tâte d’enfant rien n’égale cette journée .Son père et sa mère ne sont pas du même avis. Pour eux ce sera, encore, une fastidieuse soirée de politesses, de faux semblants et de routine qui revient chaque année les hanter tout en ayant un souhait récurent : que ça finisse très vite. Ils cachent très bien leurs humeurs sous de faux fuyants pour ne pas décevoir Alex. Noel, c’est pour les enfants disent –ils; eux ils ont perdu le sens magique de cette fête depuis belle lurette. Quelques souvenirs pénibles de réveillons antérieurs leur remontent en pensées. Ils chassent ces commémorations de peccadilles simplettes en essayant de fredonner des airs connus de cantiques de Noel; mais le cœur n’y est pas, n’y est plus. Alex, pour lui, ce sera l’occasion de revoir les membres de sa famille qu’il n’a pas fréquentés de toute l’année; les visites sont rares. Le soleil darde sur l’épaisse couche de neige aveuglant les passagers de la voiture. La mère d’Alex, Marianne, soupire doucement en entendant son fils s’exalter sur les décorations de Noel de sa grand-mère Noémie ;il demande à sa mère :
-Maman tu n’as pas oublié ma console de jeu j’espère ?

Marianne répond nonchalamment :

-Bien non Alex , tu sais bien que c’est la première chose que nous avons mis dans le coffre de la voiture. Elle te sera bien utile pour jouer avec tes cousins et tes cousines.

Elle regarde son mari et lui dit :
-Prends ton temps Jean nous ne sommes pas pressés. Pourquoi faut-il qu’à chaque année nous devons aller dans ta famille ? À chaque fois c’est la même chose. Il y aura tes frères et tes sœurs qui vont faire semblant d’exprimer un tantinet de sentiment d’amour et de fraternité tout en sachant bien que les vieilles blessures sont toujours là camouflées sous une épaisse couches de ressentiments. J’ai hâte que ce soit fini.

Jean, mal à l’aise des propos de Marianne, ne réponds pas sur le coup. Les paroles blessantes de sa sœur Diane viennent lui marteler le cœur. Il chasse ces pensées d’un coup de tête portant son attention sur sa conduite de l’auto. Imbroglio qu’il aimerait effacer de sa mémoire mais le réveillon, encore cette année, le lui ramène amèrement. Chaque année l’obligation d’assister à la fête de famille viennent les hanter des mois à l’avance. Pourtant il y a eu des années, lors de ces soupers, la joie explosait à son comble et l’amour fraternel régnait en roi. Mais c’est du passé tout ça, les gens changent, évoluent et avancent en âge. Noel c’est pour les enfants se disent –ils, comme s’ils se donnent de bonnes raisons d’entretenir leurs ressentiment, leur haine et leur envie des autres. Pour eux, aussi, Noel en est rendu une fête commerciale dénuée de son vrai sens.

Alex, pour sa part, assis sur la banquette arrière garde son sourire enjoué. Le soleil à son couchant offre des teintes de coloris mauves rosées que seulement décembre peut octroyer. Les arbres de Noel, tout en lumières, éclatent au milieu des rayons de soleil condescendants. Enfouis sous la strate de neige récemment tombées, les petites illuminations se frayent un étroit passage vers l’obscurité qui s’installe. Jean, dans un profond soupir, gare la voiture près de l’entrée de la maison de son père. Comme à chaque année, encore, le paternel n’a pas ménagé les décorations au grand plaisir d’Alex et au grand dam de ses parents. Le jeune garçon se dépêche de descendre de voiture pour aller frapper à la porte pour y être reçu par ses aïeux. Dans l’énervement il en oublie sa tuque et ses mitaines. Déjà sur le pas de la porte il s’agrippe au cadrage et pousse le bouton de la sonnette. Un carillon magnifique se fait entendre. Alex sent son cœur battre la chamade. Sa grand-mère, coquine, se cache derrière la porte et lui demande :
-Qui est-ce ? Un petit lutin ? Un ange ?
Alex joue le jeu et dit :
-Bien non Mamy tu sais bien que c’est moi Alex. Laisses moi entrer.
Noémie ouvre tout grand la porte et affiche un sourire cajoleur .Son petit fils est enfin là. Elle le prend dans ses bras et le serre très fort. Elle attend Jean et Marianne qui ne semblent pas pressés d’entrer.

À l’intérieur de la demeure une odeur d’excellente nourriture vient aux narines des nouveaux arrivants. Jean demande :

- Bonjour maman et Joyeux Noel. Est-ce que les autres sont arrivés ?

Sans attendre la réponse il se dirige vers la chambre qui sert de garde-robe pour l’occasion. Son père vient à sa rencontre. Il lui serre la main et l’invite à se dévêtir.
Jean-Paul remarque le teint blafard de son fils et il devine pourquoi il semble si préoccupé :

-Jean, essaie donc cette année d’oublier toutes ces chicanes et ces anciennes prises de bec. Faites donc la paix une fois pour toute. Viens, les autres sont tous dans le sous-sol, ils attendent.

La maison est complètement illuminées, sapins où trône un amas de cadeaux, banderoles, plafonniers, lampes de salon et veilleuses Le téléviseur montre une compétition de patins artistiques et la radio déblatère des cantiques de Noel, presque à tue-tête. Dans la cuisine le four cuit rondement la dinde et le micro-ondes finit les plats accompagnateurs. Une radio, là aussi, laisse couler des chants de Noel langoureux. Des chandeliers trônent sur la table et leur flammes dansent aux pas de va et viens de Noémie de ses filles Élyse et Julie qui s’affairent aux derniers préparatifs du repas. Jean et Jean-Paul descendent au sous-sol où, là aussi, les éclats de lumière frappent les yeux. Un autre téléviseur, dans un coin, sert aux jeux des enfants qui s’y adonnent goulûment. Leurs cris et exclamations ne cachent pas leur énervement et leur excitation ce qui a l’heur de déplaire aux parents installés dans l’autre partie de la salle de jeu. Un système de son, en sourdine, laisse couler des airs des fêtes.

Jean va vers les invités et leur transmet ses vœux. Devant sa sœur Diane, un regard froid s’échange ainsi qu’une poignée de main. Il se dirige aussitôt vers son frère, le plus jeune, et le serre dans ses bras. Tous, assis, en demi-cercle s’échangent des nouvelles des derniers évènements de leur vie. Marianne, venue rejoindre Jean, s’installe à ses côtés en lui prenant la main. Les enfants s’en donnent à cœur joie à la presque indifférence des adultes.

Ruth, la petite dernière de tous les enfants, se promène avec une boule de cristal contenant des flocons de neige et à sa base un petit coffret pour y insérer des piles pour entendre une douce mélodie. Elle demande à Jean de la faire fonctionner. Ce dernier ouvre le coffret et remarque qu’il est vide. Il demande à son père. Jean-Paul se lève, va dans son atelier sortir deux piles, les insère dans le dessous de la boule magique. Il la ramène à Jean qui a toujours Ruth sur ses genoux. La petite pousse le minuscule bouton et avec ses yeux émerveillés regarde les flocons tourbillonner dans la sphère tout en lumière bleue et écoute l’antienne Sainte Nuit. Jean et Marianne trouvent la scène touchante de voir la petite Ruth, la fille de Diane, être hypnotisée par l’objet. Ils adorent son sourire .Du haut de l’escalier une voix se fait entendre. Élyse appelle les convives à la table. Les gens se lèvent et se dirigent vers l’escalier tout en entraînant les enfants avec eux qui ne veulent pas décoller de leur console de jeux.

Arrivés tous, à l’entrée de la cuisine, ils n’ont que des éloges pour la table montée de Noémie et ses aides. Les chandelles renvoient une lumière un peu blafarde dans la pièce. La radio, sur un ton plus bas, continue son même petit laïus de saison. Noémie, excellente hôte, assigne les places des ses invités. Elle évite de placer Jean et Diane un près de l’autre.
Les enfants sont installés un peu plus loin à une table spéciale pour eux non loin de la surveillance des adultes. L’atmosphère se détend moindrement aux premiers verres de vin et on s’échange des propos superficiels, sans importance. Luc, le plus jeune, parle de son nouvel emploi tandis que Florence, son épouse, décrit leur nouvelle maison.

Les conversations vont bon train pendant que le repas se laisse déguster tendrement. Noémie veille a ce que toutes et tous ne manquent de rien, elle voit aussi aux enfants.

La radio a entamé le Minuit Chrétien quand, sans crier gare il y a panne d’électricité. Tout se tait, téléviseurs, radio, système de son, tout est plongé dans l’obscurité totale sauf la salle à manger où se trouvent les invités qui signifient leur désapprobation en chœur. Les chandelles font leur travail maintenant en haute teneur. L’étonnement, des uns et des autres en se regardant, est visible. On se questionne sur la durée qu’aura cette panne. Jean-Paul prévoyant courre à la cuisine chercher une lampe de poche et des chandelles à profusion. Il demande à Jean de l’aider. Luc se joint à eux pour allumer les chandelles.

On recommence à distinguer les différentes formes des meubles de la maison qui étaient plongés dans le noir. Les enfants, effrayés, viennent se joindre aux adultes qui les rassurent. Ruth avec ses grands yeux bleus se colle sur Marianne. Elle a toujours sa boule magique dans ses mains. Elle s’est accaparé de cet objet et n’a surtout pas l’intention de la laisser de côté.

Les chandelles brûlent de partout, elles viennent donner une autre dimension à cette fête de Noel. Les gens semblent un peu plus détendus. Jean-Paul revient à la salle à manger et déclare :
-C’est une panne de courant majeure qui s’est produit à la grandeur de la ville. Je l’ai entendu à la radio dans mon atelier. Nous devons nous préparer à une soirée longue et peut-être, aussi, à une nuit longue. Nous avons de tout ne vous en faites pas.

Les invités s’exclament en chœur :

-Ça, nous le savons Jean-Paul !

Et tous rient de bon cœur. Noémie reprends la parole et propose :

Finissons notre repas avant que ce ne soit froid et ensuite nous penserons à nous réchauffer. Nous avons de beaux présents pour vous tous.

Tous acquiescent et terminent leur repas. On sent le froid gagner petit à petit les pièces de la maison. Un léger vent s’étiole à l’extérieur. Jean-Paul a tiré les rideaux de la fenêtre du salon. Les maisons des voisins, dans l’obscurité, sont aussi éclairées de chandelles. Les arbres de Noel extérieurs semblent de grands fantômes cachés sous la couche de neige. Tout est calme, silencieux. Les gens chuchotent ; ils s’entendent respirer. Jean et Marianne ont trouvé la plus belle excuse pour quitter mais Ruth les retient bien involontairement .Une gêne s’emparent d’eux et ils n’osent pas bouger de leur siège. Jean-Paul s’affaire à installer d’autres chandelles dans les différentes pièces tout en étant très prudent, comme à l’accoutumé, pour éviter le risque d’incendie.

Un silence mal à l’aise plane sur tous les gens, comme s’ils n’avaient plus l’habitude depuis toutes ces années de ce rapprochement volontaire .Intentionnellement une solidarité s’installe entre eux. Les décorations de Noel semblent des dessins obscurs sur les murs et les meubles; sans éclat et sans couleur; fades.
Noémie va rejoindre Jean-Paul dans le vivoir et lui chuchote à l’oreille :
-Crois-tu que cette panne durera longtemps ?
Lui de répondre :
-Nous n’en savons rien, Noémie, quelques heures ou bien le courant peut revenir d’un instant à l’autre. Pourquoi demandes-tu ?
Son épouse, fine stratège, lui dit alors :
-Va dans le garage et ferme le compteur d’électricité et tire le rideau du salon.
Jean-Paul surpris de la demande de sa femme lui demande :
-Mais pourquoi veux-tu que je ferme le compteur. Le froid va s’installer dans la maison et ce ne sera pas du tout confortable dans une heure ou deux….
Elle ne le laisse pas finir :
-Fais ce que je te dis nous allons régler de petits différents qui maraudent depuis trop d’années entre les membres de notre famille ; et c’est ce soir que ça se règle.
Jean-Paul tire les rideaux du salon et va au garage abaisser la manette du compteur d’électricité, reviens à la cuisine finir son repas. Il fait un clin d’œil complice à Noémie s’affairant à desservir la table tout en invitant tout le monde à venir s’asseoir près du sapin naturel de Noel.
Serrés les uns contre les autres, gênés moindrement, ils attendent Noémie pour la remise des présents.
La mère, toujours affectueuse, commence à distribuer les paquets aux enfants d’abord. Ces derniers ouvrent en vrac les boîtes qui contiennent des couvertures en flanelle avec manches et capuchon. Ils s’en recouvrent pour les caresser et apprécier la chaleur. Une exclamation unanime de joie vient mettre une atmosphère délicieuse entre tous.
Aux adultes maintenant, Noémie et Jean-Paul, font le même genre de présent. La joie est à son comble. Diane s’exclame :

-Maman c’est toi qui as demandé exprès la panne d’électricité pour nous offrir ces beaux cadeaux?
Tous revêtent leur couverture, verte pour les hommes et bourgogne pour les femmes, s’abritant sous le capuchon. On aurait dit des moines en prière. Une fois l’euphorie atténuée, Noémie, leur demande de s’asseoir collés les uns aux autres. Ruth vient s’installer entre Jean et Marianne en serrant contre elle sa sphère magique. Jean-Paul, à la demande de Noémie, souffle plusieurs bougies en n’en gardant que quelques unes allumées pour créer une intimité entre tous. Un silence doucereux flotte dans la pièce. D’un geste, avec ses petits doigts, Ruth pousse le petit bouton de la boule magique et la tiens entre ses mains. L’aubade glisse tendrement entre les membres de la famille, reprise par Noémie qui fredonne l’air suivie par tous aux yeux émerveillés et endormis des enfants :
-Encore, encore !
S’exclame Alex emmitouflé sous son capuchon bien collé sur son grand-père et sa tante Diane.
Ruth repousse le petit bouton et tous chantent en chœur maintenant. La flamme des chandelles vacillent doucement comme une troïka qui serpente dans la neige. La lumière bleutée de la sphère illumine son petit visage d’ange tout en faisant ressortir la mer de ses yeux. Une larme furtivement déambule sur la joue de Jean.
Vivement il l’essuie de sa manche. Noémie l’a remarquée. Elle s’aventure plus loin dans sa mission de Paix. Elle demande à Jean et Diane de chanter Sainte Nuit comme ils le faisaient à l’école lors du récital de Noel. Les deux se regardent, pour ne pas briser l’atmosphère, acceptent. Ils s’installent côte à côte timidement et entament la chanson tout en douceur, reprise en chœur par les autres.

Jean et Diane se regardent, enfin, face à face lors du dernier couplet et terminent en un magnifique duo à la grande satisfaction des membres de la famille et surtout de Jean-Paul et Noémie. Jean prends alors sa sœur dans ses bras et lui dit :
-Je m’excuse ma sœur, je m’excuse.
-C’est moi qui s’excuse Jean.

Tous les deux s’ouvrent mutuellement les bras pour s’y engouffrer tendrement. Alex se lève et d’un bond il va entourer les deux adultes des ses petits bras. Tous ont la même réaction en se levant et forment un amas en se tenant par les épaules autours de Diane et Jean. Les pleurs et les rires fusent. Ils reprennent en chœur Sainte Nuit.

Jean et Diane s’installent dans un coin du salon assis face à face en se tenant par les mains et s’ouvrent un à l’autre, Marianne jubile. Noémie invite tous ses enfants à entonner un autre chant de Noel au grand plaisir de ces derniers. Une magie formidable flotte parmi tous les invités. Diane et Jean se lèvent, s’entrelacent, viennent rejoindre les autres en se tenant par la taille. Jean-Paul, furtivement se dirige vers son atelier dans le sous-sol. Par une des fenêtres il jette un coup d’œil à l’extérieur; l’électricité est revenue.

Il remonte vers sa famille et demande à Noémie de venir le rejoindre dans la cuisine :
-La panne est terminée Noémie. Que fait-on ? Nous rallumons ?
Noémie lui demande alors :

-Avant, ferme tous les téléviseurs, radios et système de son ainsi que toutes les lumières ne laisse que l’arbre de Noel illuminé dans le salon. Gardons l’effet ; nos enfants sont redevenus des enfants. Noel c’est pour tous. Elle embrasse son mari avant qu’il ne s’exécute et elle retourne s’asseoir avec sa progéniture et ses petits enfants. Alex se blottit sur elle pour se sentir en sécurité. Jean, qui a toujours Ruth dans ses bras, la cajole avec affection. Et d’un coup de baguette magique, sous la main de Jean-Paul qui actionne la manette du compteur, le sapin s’illumine flamboyant de tous ses feux. L’assistance lance un HO ! Tous en chœur.
Noémie dit alors :

-Et Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.
Joyeux Noel à tous.

Dans la voiture, au retour, Jean et Marianne se promettent de visiter Noémie et Jean-Paul plusieurs fois l’an prochain.
Alex sourit et s’endort.

Pierre D.
Les Ailes du Temps (C)
Laval, 30 novembre 2009


Archive pour novembre, 2009

Dans les petits pots…!

Dans les petits pots...! dans Liens colibri4

Dans les petits pots…!

Les brumes matinales encore chauffées par les rayons bienfaisants du soleil escaladent l’atmosphère en tourbillonnant comme des danseuses de ballet. La nature, en pleine effervescence, offre ses charmes à quoi veut bien les admirer. Les geais bleus crient à tue-tête dans la cime des conifères. Le silence, ainsi craquelé, se sent dépossédé. Les oiseaux ont pris toute la place et une douce brise se fait maintenant ressentir transportant les effluves des fleurs sauvages et de l’humus de la forêt. Une chouette qui vient de terminer son quart de travail lance son houhou en avertissant qu’elle va bientôt se retirer. Un écureuil traverse le sentier en panique devant les promeneurs. Des rayons translucides de l’astre du jour se faufilent entre les chênes et les érables. La vie s’étiole tout doucement comme le jour avance.
Sophie et sa mère Laurianne s’introduisent à pas feutrés dans ce monde enchanté de la forêt au petit matin.

Leurs yeux, tout en mouvements, sont dans l’incapacité de s’immobiliser sur aucun objet tellement il y a myriade. Leur ouïe perçoit une immensité de sons aussi différents les uns que les autres. Le chemin terreux les amène face à une minuscule cascade se terminant en une fugace chute d’eau. Le petit ruisseau, bordé de magnifiques plantes et fleurs, coule paresseusement en étant le lieu de désaltération des oiseaux et petits mammifères. Les deux filles font une halte pour goûter la sérénité de l’endroit calme. Elles se dirigent vers une énorme roche pour s’y installer ; tout près d’un bosquet de fleurs sauvages. Le rayonnement du soleil se mire dans les tourbillons des remous de la source .Des mésanges, excités, s’attroupent dans les branches des buissons .Leur concert ressemble à une assemblée publique où il a controverse. Sans crier gare, ils s’envolent terminer leur discussion plus loin. Occasion pour Sophie et Laurianne d’échanger un sourire aux coins des lèvres. L’été débutera dans quelques semaines et la fin de l’année scolaire achève, au grand contentement de Sophie. Laurianne éprouve beaucoup de fierté pour sa fille qui termine cette année son secondaire avec brio.
Enfouies dans leurs pensées respectives elles entendent, à tour de rôle, des bourdonnements à basses intensités mais n’y portent pas plus qu’il n’en faut de l’attention.
Elles s’imaginent que ces bruissements viennent de gros insectes. Une loutre vient détourner leurs regards. Elle plonge dans l’onde et se faufile entre deux roches sous l’eau. Les bourdonnements reprennent de plus belle inquiétant les deux admiratrices de cette nature. Laurianne s’exclame :
-Je te dis que les moustiques sont énormes cette année avec les bruits qu’ils font !
Elle éclate de rire suivie de Sophie un tantinet inquiète qui en rajoute :
-Mais qu’est ce qui peut bien faire tout ce boucan ? J’ai l’impression que ça vient me passer tout près de la tête et des oreilles.
Le calme revient et les bruits ont cessés. Elles fixent le roulis de la minuscule chute qui les hypnotise. Sophie reprend :
-Maman j’ai un travail de fin de session à remettre dans quelques semaines et je n’ai aucune idée d’un sujet. Je me sens à court d’inspiration et je ne veux pas paniquer. J’ai rédigé beaucoup de travaux cette année et là je suis un peu désemparée pour trouver un sujet des plus intéressants. Je sais que Valérie nous parlera de son cheval de compétition et de ses exploits cavaliers. Elle le fait toutes les années depuis que nous sommes ensembles à l’école .Elle va surement nous parler de son énorme étalon et de ses prouesses. Elle a beaucoup de chance de posséder un si bel animal et d’en faire l’apologie. Une pointe d’envie se faufile dans ses paroles. Laurianne en saisit le sens et laisse Sophie terminer.
Cette dernière garde silence, attendant une parole de sa complice de toujours.

Un bourdonnement les fait bondir toutes les deux sur leurs jambes. Elles se regardent, curieuses, et décident d’en avoir le cœur net. Elles regardent tout autour d’elles examinant les roches, arbres, arbustes et l’eau. Elles ne voient rien. Laurianne décide d’aller explorer un peu plus en avant, à quelques mètres, elle se dirige vers un buisson qui camoufle une talle de lis sauvages. Elle s’arrête nette et saisie de surprise elle appelle Sophie en murmurant :

-Sophie, Sophie vient voir…..viens voir! Marche tout doucement pour ne pas faire de bruit.

Sophie s’approche comme une indienne à la chasse. Elle se place à la hauteur de sa mère et toutes les deux ont une vision presqu’angélique de la beauté de la scène. Un amas de lis blancs est l’hôte généreux à de colibris à gorge rouge.

Autour d’elles les fragiles oiseaux bourdonnent à une vitesse inimaginable. Lorsqu’ils vont cueillir, avec leur long bec courbé, le nectar des fleurs ils semblent immobiles dans les airs. Leur battement d’ailes si rapide les fait suspendre comme des astronautes dans l’apesanteur. Leur plumage émerveille Sophie et Laurianne. Elles ne parlent pas ni ne bougent pas pour ne pas chasser les frêles oiseaux. Le spectacle fascine et émeut tout à la fois. Les va et vient sont interminables. De montées en descentes les oiseaux mouches parcourent la touffe des lis blancs de tous les sens en étant sûrs de ne rien manquer. Leur dos vert métallique brille aux rayons du soleil. Un colibri, en explorateur, vient jeter un coup d’œil aux deux femmes qui restent coites. D’un zig- zag rapide il retourne vers le trésor des lis majestueux. Laurianne fait signe à Sophie de se retirer tout en douceur pour aller se réinstaller sur leur gros caillou près de la chute d’eau. Besogneux, les colibris, les ignorent.

Assisses à nouveau, Sophie soupire de contentement. Elle brise le silence tout en surveillant les oiseaux qui s’articulent toujours dans leurs vols pour leur récolte :
-Et que penses tu, maman, de ce que j’ai t’ai demandé il y a quelques instants ? Sur quel sujet devrais-je me concentré pour mon travail de fin d’année ?
Laurianne, encore sous le joug de la beauté qu’elle venait d’admirer, regarde sa fille dans les yeux et lui dit :
-Mais tu viens de le trouver ton sujet, tu l’avais devant tes yeux il y a quelques instants. Tu as vu les colibris, tu les as regardés à l’œuvre. Ce ne sont que des petites bêtes qui ont un poids de quelques grammes et qui exécutent des prouesses inimaginables. En plus ils appartiennent à la nature et nous avons tout le loisir de les admirer dans toute leur splendeur. Regarde ce qui nous entoure présentement n’est ce pas magnifique ? Tout ce beau royaume nous appartient tout en étant pas à nous. Lorsque nous naissons nous n’avons rien et lorsque nous disparaîtrons nous n’aurons rien non plus. Mais pendant l’instant présent que nous vivons nous pouvons en jouir pleinement.
Si Valérie aime et cajole son cheval c’est très bien, comme tu dis ; elle ne l’amènera pas avec elle lorsqu’elle partira elle aussi. C’est important de ne pas l’envier et, au contraire, d’être heureuse pour elle. Et, il est vrai qu’il est extraordinaire son cheval, tu en conviendras. Mais ce n’est que temporaire. Il faut profiter de l’instant présent et vivre le détachement en tout et partout. Les oiseaux que nous venons de voir sont de créatures de Dieu ; nous aussi.
Sophie, pensive, rajoute :
-Tu as raison pour Valérie c’est ma meilleure amie. Je crois que tu viens de me donner une belle façon de voir les choses.
Parce que je ne trouve pas je m’en prends aux autres .S’ouvrir les yeux pour voir nos propres capacités et s’accepter avec notre potentiel. S’accepter avec nos forces et nos faiblesses. Voir dans le petit les grandes choses.
Laurianne reprend :
-Et si nous continuons notre route pour aller déjeuner ? Mais avant faisons encore une petite halte vers les lis. J’aimerais en rapporter un, il t’inspirera.
Sophie acquiesça.
Elle produisit, cette année là, un travail magnifique qui la suit encore aujourd’hui. Évidemment le sujet en était : dans les petits pots les meilleurs onguents.

Pierre D
Les Ailes du Temps©
Laval, 15 novembre 2009

"Le regard des autres", 1er... |
Atelier permanent de lectur... |
Ilona, Mahée et Mila. |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose