Papillon de nuit.

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Papillons de nuit. 

Ce soir je suis de garde. Mes compagnons dorment à poings fermés. J’aime être de consignation en pleine nuit. Tout est relativement calme et une légère brume enveloppe les hautes herbes humides des champs. Les effluves restants d’une chaude journée de juillet n’arrêtent pas de gravir l’air. Le silence entrecoupé des frottements d’ailes des grillons rassurent. Je respire profondément. Voilà  un temps magnifique pour réfléchir et se remettre en question, me dis-je intérieurement .Je risque quelques pas vers le stationnement  et stoppe. Je respire prestement. Je ne m’aventure pas trop loin car si le téléphone rugit je veux être près pour m’en saisir. Il est rare, qu’en pleine nuit, à cette caserne, il y ait un appel; mais  sait-on  jamais.  La lune, compagne jaune laiteux, renvoie un éclairage  saisissant. Quelques petits nuages timides  passent devant elle pour la saluer. Les étoiles brillent de leurs plus beaux  points  diamantés. Le silence en est étourdissant.

Un bien –être s’est accaparé de mon fort intérieur et je souhaite que rien ne vienne interrompre cet instant subliminal. Je suis en prière avec la nature nocturne, l’univers ; Dieu. Je  risque encore quelques pas  tout en jetant un coup d’œil  vers la porte de la caserne que je maintiens ouverte avec un caillou que nous utilisons dans le jour. Tout au bout du grand parking  un lampadaire solitaire lance ses rayons protecteurs. Son contour ressemble à une sentinelle fidèle à son poste.  Sa lumière limitée et délimité renvoie une zone bien précise de terrain. À bien y regarder, je remarque une activité intense tout autours de son faisceau  d’éclairage. Je m’approche tout doucement  pour pousser plus loin mon investigation. À quelques pas  du mat métallique je perçois une immense flambée d’insectes  tourbillonnants en vrille dans l’éclat perçant dans la nuit.  Toute une myriade d’agents ailés, du plus petit au plus grand, a pris d’assaut la boule de lumière. Une compétition féroce est en cours. Sur le sol une kyrielle de candidats et candidates déjà battus sont à l’agonie. Dans les brumes de la nuit on dirait qu’on peut entendre les cris désespérés des  papillons de nuit essayant  de prouver leur amour à cette lumière éclatante. Je m’approche un peu plus, toujours en gardant une oreille attentive vers la porte de la caserne, en essayant de distinguer les différents  phénomènes  s’agglutinant dans l’antre des rayons meurtriers du candélabre. J’en fixe un, parmi  les légions présentes, qui a comme envergure d’aile plus d’un empan ; aussi volumineuse que ma main.

D’un vert pomme  éclatant  il vient se poser sur ma manche  à la hauteur de mon coude. Je  sursaute légèrement. J’ai tout le loisir de l’admirer. Ses antennes  ne cessent de bouger  comme s’il m’analyse  tout comme je le fais. Nous avons établi une relation que nous  savons momentanée. Ses ailes ont un motif, comme du petit point, ressemblant étrangement  à une fleur. Il semble heureux de venir me faire contempler ce chef-d’œuvre de  mère nature, et,  avec raison. Encore une minute et mon nouvel ami ira rejoindre ses compagnons dans sa danse effrénée  dans la lumière .Je profite de ce court laps de temps pour lui parler : 

-Je ne connais pas ton  nom mais je pressens  qu’il doit être magnifique, autant que ton habillement. Je suis heureux de t’avoir connu. 

Sur ces derniers mots, d’un battement d’ailes, il monte vers les remous de la lumière  à mon grand regret. Il est toujours triste de voir partir un ami. Je m’éloigne pour revenir  à mon poste .Toujours pas de sonnerie je me rassure. J’entre dans la caserne  et me dirige vers la cuisine pour m’y faire un café. Le reste de la nuit sera longue avant les petites heures du matin. Je viens m’installer  au bureau de garde et attends. De la fenêtre je vois toujours les insectes exécuter leurs ballets. Je songe : 

-Ne sommes nous pas, nous aussi, ces papillons de nuit  qui tournoient, virvoltent et s’esquintent sur une lumière blafarde et froide ? Ne sommes –nous pas attirés par un rayon trompeur  d’illumination  de valeurs éphémères ? Et lorsque nous y prenons conscience, le temps est écoulé : trop tard les ailes sont brûlées et l’énergie défaille .  Ne sommes nous pas entraînés, malgré nous, dans ce labyrinthe  aimanté des plaisirs charnels  sans lendemain? La folie magistrale de ces lépidoptères  multicolores enivre. Je me demande pourquoi de si majestueux insectes polychromes ne fréquentent que la nuit. Pourquoi avec leurs beaux ramages  ils ne se pavanent pas dans le plein jour ; au soleil. Ils laissent la place à leurs congénères diurnes le plaisir des yeux. Ne sommes nous pas attirés par le superficiel, malgré nos qualités que nous nous servons à mauvais escient? Mes réflexions profondes m’amènent le soleil levant .Je me lève de mon siège, m’étire et me dirige vers l’extérieur. Le fond de l’air  se fait plus frais. La rosée fait son œuvre .Les toiles d’araignée font miroiter  de petites architectures gouttelettées  comme des rangs de perle perdus entre les herbes sauvages. Je reluque le lampadaire éteint de tous ses feux .D’un pas  lent j’y arrive à sa hauteur. À l’aube rougissant  de son lever, les oiseaux s’interpellent pour le festin royal. En bandes ils foncent vers le dessous du lampadaire pour dévorer  les papillons incapables de se mouvoir. La fatigue a eu raison  de leur tumulte de la nuit ils ont abdiqué. Leur mort  servira à contrebalancer  dans les écosystèmes. 

Une autre journée commence, une nuit s’achève.

Rien ne se crée ; rien ne se perd.  Pierre D. 

Les Ailes du Temps©  Laval  5 mai 2010 

 

 


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