Soudés.

Image de prévisualisation YouTube

Soudés 

Je suis à discuter avec un de mes fils qui me demande : 

-Papa, qu’est ce que tu retiens de ton expérience de l’armée ? Qu’est ce qui fait, lorsque tu en parles, tu semble encore ébloui par ce qui s’est passé ? 

Je regarde mon fils et mes souvenirs, encore frais, me remontent à l’esprit. 

-Ce fût un temps de solidarité, de franche camaraderie et  d’amitiés profondes. Nous n’avions pas  à utiliser de grands discours pour nous comprendre. Tout se situait au niveau de l’esprit .Nous avions les mêmes buts et une cohésion indéfectible pour les atteindre. Tiens un bel exemple…une nuit : 

-Embarqués en toute hâte dans un camion, après un réveil assez brutal, et quelques morceaux d’uniforme manquants, nous ne savons pas où ils nous conduisent .À trois heures du matin, il fait nuit noire, et notre sens de l’orientation devient quelque peu déficitaire. Les sous-officiers ont rabaissé les bâches à l’arrière du véhicule ; nous sommes  enfermés dans cette boîte recouverte de toile d’un camion se dirigeant nulle part dans la noirceur. L’impression qui nous submerge en est une de déstabilisation et d’insécurité. Ils ont réussi  à nous inculquer le sentiment primaire de la panique. La cohésion de notre groupe s’effrite. Le choc initial passé, après plusieurs minutes à rouler sur cette route déserte du camp militaire, nous nous encourageons mutuellement tout en utilisant un sens de l’humour qui nous rassure  les uns, les autres. Pierre S., à mes côtés m’offre une cigarette en me disant : 

-Prends –la c’est peu être la dernière ! me dit-il ironiquement. 

Je lui souris dans la demi-obscurité des flammes de nos briquets. Nous tirons bouffées sur bouffées  et nous voyons  briller dans le noir les petits feux rougeâtres  de nos cigarettes. Je me risque : 

-Quelqu’un sait où  on va   par hasard ? 

Tous répondent : 

-Aucune idée, nous verrons un coup arrivé. 

Le véhicule tergiverse sur le chemin cahoteux comme  un bateau à la crête des vagues. Les minutes semblent interminables, la route aussi. Notre manque de sommeil se fait ressentir .Nous savons que nous aurons à revenir à pied et s’ils ne s’arrêtent pas bientôt nous devront parcourir une très bonne distance avant de retrouver nos lits. Un compagnon fredonne une mélodie, nous reprenons en chœur.
Denis  regarde sa montre lumineuse et nous fait le calcul de la distance  parcourue : 

-Si j’ai bien calculé nous sommes à environ  douze kilomètres de la base. Mais dans quelle direction : je n’en ai aucune idée. Le chemin est carrossable donc nous sommes sur des routes d’exercices du camp. 

Nous relâchons quelques soupirs avec quelques jurons. Denis s’exclame : 

-Treize kilomètres. 

Nous nous serrons les coudes en guise de soutien. 

Enfin le camion ralentit tout doucement .Nous entendons les sous-officiers descendre de la boîte avant et venir détacher les cordes des bâches. Ils ouvrent la toile  et nous sollicitent de descendre. Nous nous exécutons en nous aidant mutuellement .Il fait sombre et nous parlons qu’à voix basse pour ne pas déranger la nature qui sommeille.  Le sergent-major s’adresse à nous : 

-Voilà messieurs les officiers, cet exercice d’orientation vous sera très profitable. Nous nous revoyons ce  matin au déjeuner; bonne nuit. Retrouvez-vous ! 

Sans attendre son reste  et sans répondre à nos questions il réembarque dans le véhicule et démarre dans une autre direction tous feux éteints pour ne pas nous donner d’indices de la route à suivre .Nous n’avons pas de boussole, pas de  carte seulement nos sens d’orientation déjà affaiblis en pleine nuit. Consensus ! Nous nous regroupons en cercle et nous émettons nos opinions un à la suite de l’autre. Nous sommes vingt-trois et certains d’entre nous ont déjà emprunté cette route à la suite d’exercices avec leur régiment. La lune amicale vient nous donner un faisceau blanchâtre de sa lumière. Nous remarquons à une  centaine de mètres  une ligne de transport d’électricité. Voilà notre boussole. Nous savons, après l’étude des cartes dans nos cours de cartographie, que cette ligne va d’est en ouest. Et nous avons voyagé  vers l’est; nous concluons : 

-Retournons donc sur nos pas, vers l’ouest,  et  le tour est joué. 

Une suggestion sort du groupe : 

-Formons un peloton, uni, homogène sans commandant tout en étant tous et chacun le commandant anonyme.
Nous acquiesçons et formons les rangs, les plus faibles au centre pour l’entraide, direction la base militaire. 

 

Les grillons et les criquets nous accompagnent dans notre périple. Quelques oiseaux encore tout endormis lancent des balbutiements de chant qui s’éteignent tout en douceur au profond des bois. Les moustiques viennent se régaler. 

Sur le chemin les arbres, tels des sentinelles, surveillent notre passage et attendent l’aurore. Les étoiles brillent abondamment .La Voie Lactée se dévoile. Une étoile filante  déambule à toute vitesse dans le firmament juste l’instant de l’apercevoir. Je songe à mon épouse qui doit dormir fermement bien emmitouflée dans nos couvertures à la maison. 

L’ordre est lancé de l’intérieur de notre bloc homogène : 

-Au pas cadencé…marche. Gauche, droite, gauche, droite; furtivement. 

Le groupe s’ébranle joyeusement. Pour respecter le silence de la nuit Francis se met à siffler, en sourdine,  le thème du film  Le Pont de la Rivière Kwai.  Nous reprenons tous en chœur en sifflotant. Nos pas étouffés dans le sable du chemin battent la cadence. Une impression maintenant s’élève de nos cœurs et de nos âmes. Nous nous sentons solidaires, soudés ensembles dans la fraternité. Aucun d’entre nous ne veux sortir du rang pour ne pas perdre cette protection. Une cohésion cimentale nous imbrique les uns dans les autres. Le pas est léger et sûr. Les notes de la chanson vibrent sur les hauts murs de la nuit. Confiant de la direction la tête du peloton nous guide et suivons. Nous aurions pu rester une éternité connectés de la sorte. À mesure que nous avançons nous pouvons voir le reflet des lampadaires de la base. Les papillons de nuit y mènent un joyeux tourbillon Notre cœur bat la chamade ; heureux d’avoir réussit avec la cohésion du groupe cet exercice. Mais le périple ne s’arrête pas pour autant. En passant près d’un croisement  de chemin nous remarquons que les officiers commandant et le sergent-major se tiennent à l’extérieur de leur baraquement pour nous voir arriver. D’un commun accord nous bifurquons vers leurs quartiers ; question de les narguer un tantinet .Au loin, même dans cette nuit noire, nous les sentons s’agiter. Tout en silence nous nous dirigeons vers eux. Ayant donné la consigne  qu’à ‘’trois’’ nous lancerons le mot de la fin. 

Arrivés à leur hauteur je prononce : 

-Trois ! 

Tous en chœur  et de tout notre souffle nous larguons : 

-Bonne nuit messieurs les officiers et vous aussi sergent-major ! 

Et nous reprenons la direction de notre campement  tout en sifflotant  la chanson du Pont de la Rivière Kwai. 

Mon fils me regarde et me lance : 

-Ça dû être une expérience formidable. 

-Tu l’as dit c’était exceptionnel. 

Je commence à entonner les premières notes de la chanson. 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

Laval,26 août 2010. 

 

 

 

 

 

 

 


Archive pour août, 2010

Page blanche.

 

Page blanche. dans Liens brume-298048

Page blanche

 

Les filets de brume s’entichent au sol et s’amourachent aux feuilles. Collés, rattachés solidement aux arbustes ils ne cèderaient pas leur place pour tout l’or du monde. C’est ce qui fait leurs charmes. Ce coton ouaté naturel, comme une robe de mariée, enveloppe le paysage en lui donnant un air de majestueux. La pluie a cessé depuis un bon  moment .Les nuages, lassés, se sont effondrés sur le terroir. Un goéland solitaire patauge dans les boules de duvet en cherchant quelques victuailles. Sa démarche semble être celle  d’un mime au ralenti. Quiétude. La rivière sous cet amas de brume coule furtivement pour ne pas se faire remarquer. Aucun son ne vient déranger ce silence matinal englouti dans le gouffre  des ondes nuageuses. Tout resplendit comme un paysage sans vie ; et pourtant, et pourtant !  Sous ce  magma de gouttelettes de pluie  en transformation la vie se débat indéniablement. Les lacets de ce frimas semblent vouloir exécuter un pas de danse vers les cieux. Le cri des outardes retentissent au loin sur l’onde immobile. Les yeux fixés vers ce cri de ralliement  mon oreille perçoit mieux l’endroit de la clameur. 

D’un pas léger une joggeuse  vient frôler mon banc où je suis installé. Je me retourne, elle se retourne et nous échangeons un petit sourire  amical. Nous nous voyons souvent dans ce parc de bon matin à la bonne heure. 

 

Nous ne nous sommes jamais adressé la parole par respect  de l’un et de l’autre. Seulement un signe de tête ou un petit bonjour sur le bout des lèvres. Elle passe son chemin et je continue en introspection à admirer le spectacle brumatique. À l’horizon les rayons du soleil serpentent les colonnes vaporeuses et cherchent  à s’immiscer ardument  pour s’imposer.  Une jolie boule rougeâtre frétille dans le fond de tableau, enfin ! Le jour point à  la ligne du firmament. Comme des soldats, en pleine retraite, le brouillard fuit la nouvelle lumière. Une famille de canards, ne m’ayant pas aperçu, passe si près de moi  évitant mes jambes allongées. Le dernier petit me regarde interrogatif, je ne bouge pas pour ne pas les effrayer. Les nasses de l’onde nuageuses s’élèvent tout en fondant, découvrant la rivière et ses manèges. Une rosée lourde écrase les brindilles de gazon et les petites plantes. Les toiles d’araignées dégoulinantes ne suffisent pas  à la tâche. La chaleur remettra tout en ordre dans quelques moments. 

Je profite de ces instants de tranquillité matinale pour remplir mon esprit de pages blanches ; faire le vide .Au fur et à mesure des pensées elles s’écrivent seules. 

-Tout comme notre vie est une succession d’évènements et d’expériences  les pages se garnissent au fil des esprits.

Un martin pêcheur vient attirer mon attention. Il s’installe sur une branche qui trempe du bout des lèvres dans l’eau. D’un élan rapide, comme s’il sautait d’un tremplin, il plonge tête première vers une proie, facile pour lui .Il entre dans l’eau comme un plongeur olympique et en ressort avec un minuscule poisson dans le bec : fascinant. Il revient s’installer sur son perchoir et ayant fini de déglutiner son repas il émet son chant de gloire et recommence son jeu d’observation. Il secoue ses plumes  tout en jetant un regard furtif dans l’eau. J’examine attentivement ses manœuvres. 

-Ne sommes nous pas, un peu, comme cet  oiseau. Prêt à bondir sur tout ce qui peut-être comestible ? Installé comme des prédateurs ayant comme maître nos instincts ? 

L’oiseau s’élance à nouveau et replonge dans l’eau pour y ressortir avec une proie encore plus substantielle que la précédente. 

Tout en observant le volatile je ne remarque pas immédiatement que la joggeuse arrive dans ma direction. J’entends les bruit calés des ses espadrilles dans les eaux restantes de la pluie sur le petit sentier. Je me retourne et elle est à ma hauteur. Elle s’arrête et prend un profond respire. Elle vient s’asseoir sur le banc  tout en inspirant de façon saccadée. Des gouttes de sueur perlent sur ses tempes et son front. Elle ferme les yeux et  respire profondément. Elle laisse la sérénité remplacer l’adrénaline. Elle  me regarde et me dit : 

-Quel calme n’est ce pas ? J’adore ces moments de la journée .Tout comme vous d’ailleurs je vous y vois tous les matins.
Vous semblez réfléchir, ici, sur votre banc .À quoi pensez-vous ? Écrivez-vous un livre ? –S’exclame-t-elle toute souriante.- 

N’attendant pas ma réponse elle continue de monologuer en jetant un œil clandestin vers la rivière. 

-Vous avez vu le martin-pêcheur ? Quel oiseau magnifique et rapide. 

Caché dans les herbes hautes un héron prend son envol. Toutes ailes déployées il vient  passer devant nos yeux émerveillés : 

-Quel magnifique spécimen ! 

S’exclame mon interlocutrice en regardant l’oiseau s’éloigner. Elle reprend : 

-Je suis bien contente de vous voir ici ce matin. Je crois, que de ces temps-là,  j’ai vraiment besoin de venir décompresser ici. Je travaille dans le domaine des assurances et la compétition est vraiment comparable à une  jungle. Des horaires chargés, des rendez-vous jusqu’à tard le soir et  une vie personnelle très perturbée. Mon mari et moi allons nous séparer; la vie devient intenable depuis un certain laps de temps. 

Constatant que je l’écoute sans l’interrompre elle me demande : 

-Est-ce que je vous dérange avec mes déblatérations ? Dites le moi et je vais me  taire .Il me semble que j’ai besoin de me confier à quelqu’un pour faire le vide et ressasser mes idées. Qu’en pensez-vous ? Vous semblez si calme. 

Je souris et la prie de continuer si cela peut la soulager. Je lui affirme que j’ai tout mon temps n’étant plus sur le marché du travail depuis un certain moment mais combien je la comprends .J’ai été dans les mêmes situations qu’elle, mais dans un autre domaine. Aussi, j’ai connu la situation d’une séparation. Elle continue donc ses confidences. 

-Notre situation s’est détériorée à un tel point que nous n’étions plus en mesure de nous parler ou de dialoguer. 

Retenant un début de sanglot elle soupire à fond. 

-Sur les derniers temps ses allégations, ses phrases et ses affirmations venaient à me blesser profondément. Je ne sais plus comment réagir. Je suis si prise par mon travail stressant et par cette situation déséquilibrante. Mes réactions en sont de défensives; parfois les paroles dépassent les pensées.  Nous nous égratignons sans aucune raison. Et le mal est fait. 

Elle se tait et le silence recouvre nos ombres diluées dans les faibles rayons du soleil levant. Les outardes performent un ballet aquatique sensationnel. Un pic bois vient marteler un arbre derrière nous  enquêtant pour sa pitance journalière. En m’adressant à la jeune femme  je remarque son regard discret qui attend une réponse : 

-Oui les paroles dépassent les pensées lorsque nous agissons sur les émotions .Nous exprimons, bien souvent, notre douleur et  nos souffrances que nous projetons sur l’autre. Moi aussi j’en en entendu et dit des choses insensées. Nous regrettons avec amertume. Mais vous savez, l’être humain est champion pour trouver toutes sortes d’excuses mais quand vient le temps de s’excuser ; là nous battons tous les records d’absentéisme. Vous savez, l’essentiel dans les discussions ce n’est pas d’avoir raison mais bien d’avoir la Paix. Tout comme notre paysage de ce matin. Ah ! Si ce banc pouvait parler, si seulement il pouvait conter les peines, les larmes que j’ai versées ici ; la nomenclature en serait longue. Dans la vie tout se résorbe, tout passe. 

Je laisse le gazouillement des oiseaux filtrer  dans ce silence harmonieux des levées de brume  et je reprends à la suite de quelques petits soupirs : 

-Vous me demandiez si j’écrivais un livre. Non, je viens chercher ma Paix intérieure ici le matin et vient prier Dieu de m’avoir mis sur mon chemin des gens, des situations et des expériences pour me ramener à lui constamment. J’espère que je ne vous fait pas peur en disant cela. Je ne suis pas un illuminé ou un fou de Dieu. Je ne suis qu’un homme qui croit en sa Puissance Supérieure. Je crois fermement que Dieu nous a mis des gens sur notre route, tout comme les oiseaux qui apprennent  à voler, qui se rencontrent et un bref instant pour retrouver la magnificence du Créateur. 

Mon interlocutrice m’arrête et me lance : 

-Même négatifs, sarcastiques et malins ? 

Je rétorque : 

-Oui ce sont nos meilleurs professeurs pour demeurer dans l’humilité. Être nous-mêmes. 

Abasourdie, mais curieuse elle me demande de poursuivre mon raisonnement : 

-Souvent nous sommes –mettons le entre guillemets- attaqués dans notre estime de soi; dans notre orgueil. Nous nous sentons blessés dans nos sentiments mais avons-nous raison de l’être ? Nous devons nous regarder nous et non l’autre. Notre vision change  et nous sommes prêts à pardonner beaucoup de choses. Vous savez, parfois, les remarques que nous croyons désobligeantes nous paraissent injustifiées mais le sont elles vraiment ? Lorsque ces remarques sont constructives  c’est pour le mieux.
Mais lorsqu’elles en deviennent destructives nous commençons à nous détruire nous-mêmes. 

Le soleil à force de persuasion perce les derniers remparts de brume tout en illuminant  la surface ondulante de l’eau. Des myriades  d’éclats de lumière frétillent au grand jour. Une brise, aidant, nous amène les arômes de l’après pluie .Les plantes suintent et regorgent d’effluves parfumés  suaves. Je regarde la jeune femme qui rattache ses lacets d’espadrilles et se remet sur son départ elle me dit : 

-La semaine prochaine je déménage, je ne serai plus du quartier. Mais je vais revenir de temps en temps pour seulement voir si vous y êtres encore .Tout comme les oiseaux…merci et bonne journée. 

Je la regarde filer vers le sentier le pas de course léger. La famille de canards repasse dans l’autre sens et le  petit dernier me lance un ‘’ quack’’ affectueux mais timide. Je lui rends la pareille dans sa langue. La brume  a disparue laissant la place à un charmant soleil vivifiant. 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps © 

Laval 7 Août 2010 

 

"Le regard des autres", 1er... |
Atelier permanent de lectur... |
Ilona, Mahée et Mila. |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose