Soudés.

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Soudés 

Je suis à discuter avec un de mes fils qui me demande : 

-Papa, qu’est ce que tu retiens de ton expérience de l’armée ? Qu’est ce qui fait, lorsque tu en parles, tu semble encore ébloui par ce qui s’est passé ? 

Je regarde mon fils et mes souvenirs, encore frais, me remontent à l’esprit. 

-Ce fût un temps de solidarité, de franche camaraderie et  d’amitiés profondes. Nous n’avions pas  à utiliser de grands discours pour nous comprendre. Tout se situait au niveau de l’esprit .Nous avions les mêmes buts et une cohésion indéfectible pour les atteindre. Tiens un bel exemple…une nuit : 

-Embarqués en toute hâte dans un camion, après un réveil assez brutal, et quelques morceaux d’uniforme manquants, nous ne savons pas où ils nous conduisent .À trois heures du matin, il fait nuit noire, et notre sens de l’orientation devient quelque peu déficitaire. Les sous-officiers ont rabaissé les bâches à l’arrière du véhicule ; nous sommes  enfermés dans cette boîte recouverte de toile d’un camion se dirigeant nulle part dans la noirceur. L’impression qui nous submerge en est une de déstabilisation et d’insécurité. Ils ont réussi  à nous inculquer le sentiment primaire de la panique. La cohésion de notre groupe s’effrite. Le choc initial passé, après plusieurs minutes à rouler sur cette route déserte du camp militaire, nous nous encourageons mutuellement tout en utilisant un sens de l’humour qui nous rassure  les uns, les autres. Pierre S., à mes côtés m’offre une cigarette en me disant : 

-Prends –la c’est peu être la dernière ! me dit-il ironiquement. 

Je lui souris dans la demi-obscurité des flammes de nos briquets. Nous tirons bouffées sur bouffées  et nous voyons  briller dans le noir les petits feux rougeâtres  de nos cigarettes. Je me risque : 

-Quelqu’un sait où  on va   par hasard ? 

Tous répondent : 

-Aucune idée, nous verrons un coup arrivé. 

Le véhicule tergiverse sur le chemin cahoteux comme  un bateau à la crête des vagues. Les minutes semblent interminables, la route aussi. Notre manque de sommeil se fait ressentir .Nous savons que nous aurons à revenir à pied et s’ils ne s’arrêtent pas bientôt nous devront parcourir une très bonne distance avant de retrouver nos lits. Un compagnon fredonne une mélodie, nous reprenons en chœur.
Denis  regarde sa montre lumineuse et nous fait le calcul de la distance  parcourue : 

-Si j’ai bien calculé nous sommes à environ  douze kilomètres de la base. Mais dans quelle direction : je n’en ai aucune idée. Le chemin est carrossable donc nous sommes sur des routes d’exercices du camp. 

Nous relâchons quelques soupirs avec quelques jurons. Denis s’exclame : 

-Treize kilomètres. 

Nous nous serrons les coudes en guise de soutien. 

Enfin le camion ralentit tout doucement .Nous entendons les sous-officiers descendre de la boîte avant et venir détacher les cordes des bâches. Ils ouvrent la toile  et nous sollicitent de descendre. Nous nous exécutons en nous aidant mutuellement .Il fait sombre et nous parlons qu’à voix basse pour ne pas déranger la nature qui sommeille.  Le sergent-major s’adresse à nous : 

-Voilà messieurs les officiers, cet exercice d’orientation vous sera très profitable. Nous nous revoyons ce  matin au déjeuner; bonne nuit. Retrouvez-vous ! 

Sans attendre son reste  et sans répondre à nos questions il réembarque dans le véhicule et démarre dans une autre direction tous feux éteints pour ne pas nous donner d’indices de la route à suivre .Nous n’avons pas de boussole, pas de  carte seulement nos sens d’orientation déjà affaiblis en pleine nuit. Consensus ! Nous nous regroupons en cercle et nous émettons nos opinions un à la suite de l’autre. Nous sommes vingt-trois et certains d’entre nous ont déjà emprunté cette route à la suite d’exercices avec leur régiment. La lune amicale vient nous donner un faisceau blanchâtre de sa lumière. Nous remarquons à une  centaine de mètres  une ligne de transport d’électricité. Voilà notre boussole. Nous savons, après l’étude des cartes dans nos cours de cartographie, que cette ligne va d’est en ouest. Et nous avons voyagé  vers l’est; nous concluons : 

-Retournons donc sur nos pas, vers l’ouest,  et  le tour est joué. 

Une suggestion sort du groupe : 

-Formons un peloton, uni, homogène sans commandant tout en étant tous et chacun le commandant anonyme.
Nous acquiesçons et formons les rangs, les plus faibles au centre pour l’entraide, direction la base militaire. 

 

Les grillons et les criquets nous accompagnent dans notre périple. Quelques oiseaux encore tout endormis lancent des balbutiements de chant qui s’éteignent tout en douceur au profond des bois. Les moustiques viennent se régaler. 

Sur le chemin les arbres, tels des sentinelles, surveillent notre passage et attendent l’aurore. Les étoiles brillent abondamment .La Voie Lactée se dévoile. Une étoile filante  déambule à toute vitesse dans le firmament juste l’instant de l’apercevoir. Je songe à mon épouse qui doit dormir fermement bien emmitouflée dans nos couvertures à la maison. 

L’ordre est lancé de l’intérieur de notre bloc homogène : 

-Au pas cadencé…marche. Gauche, droite, gauche, droite; furtivement. 

Le groupe s’ébranle joyeusement. Pour respecter le silence de la nuit Francis se met à siffler, en sourdine,  le thème du film  Le Pont de la Rivière Kwai.  Nous reprenons tous en chœur en sifflotant. Nos pas étouffés dans le sable du chemin battent la cadence. Une impression maintenant s’élève de nos cœurs et de nos âmes. Nous nous sentons solidaires, soudés ensembles dans la fraternité. Aucun d’entre nous ne veux sortir du rang pour ne pas perdre cette protection. Une cohésion cimentale nous imbrique les uns dans les autres. Le pas est léger et sûr. Les notes de la chanson vibrent sur les hauts murs de la nuit. Confiant de la direction la tête du peloton nous guide et suivons. Nous aurions pu rester une éternité connectés de la sorte. À mesure que nous avançons nous pouvons voir le reflet des lampadaires de la base. Les papillons de nuit y mènent un joyeux tourbillon Notre cœur bat la chamade ; heureux d’avoir réussit avec la cohésion du groupe cet exercice. Mais le périple ne s’arrête pas pour autant. En passant près d’un croisement  de chemin nous remarquons que les officiers commandant et le sergent-major se tiennent à l’extérieur de leur baraquement pour nous voir arriver. D’un commun accord nous bifurquons vers leurs quartiers ; question de les narguer un tantinet .Au loin, même dans cette nuit noire, nous les sentons s’agiter. Tout en silence nous nous dirigeons vers eux. Ayant donné la consigne  qu’à ‘’trois’’ nous lancerons le mot de la fin. 

Arrivés à leur hauteur je prononce : 

-Trois ! 

Tous en chœur  et de tout notre souffle nous larguons : 

-Bonne nuit messieurs les officiers et vous aussi sergent-major ! 

Et nous reprenons la direction de notre campement  tout en sifflotant  la chanson du Pont de la Rivière Kwai. 

Mon fils me regarde et me lance : 

-Ça dû être une expérience formidable. 

-Tu l’as dit c’était exceptionnel. 

Je commence à entonner les premières notes de la chanson. 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

Laval,26 août 2010. 

 

 

 

 

 

 

 


Archive pour 26 août, 2010

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Je suis à discuter avec un de mes fils qui me demande : 

-Papa, qu’est ce que tu retiens de ton expérience de l’armée ? Qu’est ce qui fait, lorsque tu en parles, tu semble encore ébloui par ce qui s’est passé ? 

Je regarde mon fils et mes souvenirs, encore frais, me remontent à l’esprit. 

-Ce fût un temps de solidarité, de franche camaraderie et  d’amitiés profondes. Nous n’avions pas  à utiliser de grands discours pour nous comprendre. Tout se situait au niveau de l’esprit .Nous avions les mêmes buts et une cohésion indéfectible pour les atteindre. Tiens un bel exemple…une nuit : 

-Embarqués en toute hâte dans un camion, après un réveil assez brutal, et quelques morceaux d’uniforme manquants, nous ne savons pas où ils nous conduisent .À trois heures du matin, il fait nuit noire, et notre sens de l’orientation devient quelque peu déficitaire. Les sous-officiers ont rabaissé les bâches à l’arrière du véhicule ; nous sommes  enfermés dans cette boîte recouverte de toile d’un camion se dirigeant nulle part dans la noirceur. L’impression qui nous submerge en est une de déstabilisation et d’insécurité. Ils ont réussi  à nous inculquer le sentiment primaire de la panique. La cohésion de notre groupe s’effrite. Le choc initial passé, après plusieurs minutes à rouler sur cette route déserte du camp militaire, nous nous encourageons mutuellement tout en utilisant un sens de l’humour qui nous rassure  les uns, les autres. Pierre S., à mes côtés m’offre une cigarette en me disant : 

-Prends –la c’est peu être la dernière ! me dit-il ironiquement. 

Je lui souris dans la demi-obscurité des flammes de nos briquets. Nous tirons bouffées sur bouffées  et nous voyons  briller dans le noir les petits feux rougeâtres  de nos cigarettes. Je me risque : 

-Quelqu’un sait où  on va   par hasard ? 

Tous répondent : 

-Aucune idée, nous verrons un coup arrivé. 

Le véhicule tergiverse sur le chemin cahoteux comme  un bateau à la crête des vagues. Les minutes semblent interminables, la route aussi. Notre manque de sommeil se fait ressentir .Nous savons que nous aurons à revenir à pied et s’ils ne s’arrêtent pas bientôt nous devront parcourir une très bonne distance avant de retrouver nos lits. Un compagnon fredonne une mélodie, nous reprenons en chœur.
Denis  regarde sa montre lumineuse et nous fait le calcul de la distance  parcourue : 

-Si j’ai bien calculé nous sommes à environ  douze kilomètres de la base. Mais dans quelle direction : je n’en ai aucune idée. Le chemin est carrossable donc nous sommes sur des routes d’exercices du camp. 

Nous relâchons quelques soupirs avec quelques jurons. Denis s’exclame : 

-Treize kilomètres. 

Nous nous serrons les coudes en guise de soutien. 

Enfin le camion ralentit tout doucement .Nous entendons les sous-officiers descendre de la boîte avant et venir détacher les cordes des bâches. Ils ouvrent la toile  et nous sollicitent de descendre. Nous nous exécutons en nous aidant mutuellement .Il fait sombre et nous parlons qu’à voix basse pour ne pas déranger la nature qui sommeille.  Le sergent-major s’adresse à nous : 

-Voilà messieurs les officiers, cet exercice d’orientation vous sera très profitable. Nous nous revoyons ce  matin au déjeuner; bonne nuit. Retrouvez-vous ! 

Sans attendre son reste  et sans répondre à nos questions il réembarque dans le véhicule et démarre dans une autre direction tous feux éteints pour ne pas nous donner d’indices de la route à suivre .Nous n’avons pas de boussole, pas de  carte seulement nos sens d’orientation déjà affaiblis en pleine nuit. Consensus ! Nous nous regroupons en cercle et nous émettons nos opinions un à la suite de l’autre. Nous sommes vingt-trois et certains d’entre nous ont déjà emprunté cette route à la suite d’exercices avec leur régiment. La lune amicale vient nous donner un faisceau blanchâtre de sa lumière. Nous remarquons à une  centaine de mètres  une ligne de transport d’électricité. Voilà notre boussole. Nous savons, après l’étude des cartes dans nos cours de cartographie, que cette ligne va d’est en ouest. Et nous avons voyagé  vers l’est; nous concluons : 

-Retournons donc sur nos pas, vers l’ouest,  et  le tour est joué. 

Une suggestion sort du groupe : 

-Formons un peloton, uni, homogène sans commandant tout en étant tous et chacun le commandant anonyme.
Nous acquiesçons et formons les rangs, les plus faibles au centre pour l’entraide, direction la base militaire. 

 

Les grillons et les criquets nous accompagnent dans notre périple. Quelques oiseaux encore tout endormis lancent des balbutiements de chant qui s’éteignent tout en douceur au profond des bois. Les moustiques viennent se régaler. 

Sur le chemin les arbres, tels des sentinelles, surveillent notre passage et attendent l’aurore. Les étoiles brillent abondamment .La Voie Lactée se dévoile. Une étoile filante  déambule à toute vitesse dans le firmament juste l’instant de l’apercevoir. Je songe à mon épouse qui doit dormir fermement bien emmitouflée dans nos couvertures à la maison. 

L’ordre est lancé de l’intérieur de notre bloc homogène : 

-Au pas cadencé…marche. Gauche, droite, gauche, droite; furtivement. 

Le groupe s’ébranle joyeusement. Pour respecter le silence de la nuit Francis se met à siffler, en sourdine,  le thème du film  Le Pont de la Rivière Kwai.  Nous reprenons tous en chœur en sifflotant. Nos pas étouffés dans le sable du chemin battent la cadence. Une impression maintenant s’élève de nos cœurs et de nos âmes. Nous nous sentons solidaires, soudés ensembles dans la fraternité. Aucun d’entre nous ne veux sortir du rang pour ne pas perdre cette protection. Une cohésion cimentale nous imbrique les uns dans les autres. Le pas est léger et sûr. Les notes de la chanson vibrent sur les hauts murs de la nuit. Confiant de la direction la tête du peloton nous guide et suivons. Nous aurions pu rester une éternité connectés de la sorte. À mesure que nous avançons nous pouvons voir le reflet des lampadaires de la base. Les papillons de nuit y mènent un joyeux tourbillon Notre cœur bat la chamade ; heureux d’avoir réussit avec la cohésion du groupe cet exercice. Mais le périple ne s’arrête pas pour autant. En passant près d’un croisement  de chemin nous remarquons que les officiers commandant et le sergent-major se tiennent à l’extérieur de leur baraquement pour nous voir arriver. D’un commun accord nous bifurquons vers leurs quartiers ; question de les narguer un tantinet .Au loin, même dans cette nuit noire, nous les sentons s’agiter. Tout en silence nous nous dirigeons vers eux. Ayant donné la consigne  qu’à ‘’trois’’ nous lancerons le mot de la fin. 

Arrivés à leur hauteur je prononce : 

-Trois ! 

Tous en chœur  et de tout notre souffle nous larguons : 

-Bonne nuit messieurs les officiers et vous aussi sergent-major ! 

Et nous reprenons la direction de notre campement  tout en sifflotant  la chanson du Pont de la Rivière Kwai. 

Mon fils me regarde et me lance : 

-Ça dû être une expérience formidable. 

-Tu l’as dit c’était exceptionnel. 

Je commence à entonner les premières notes de la chanson. 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

Laval,26 août 2010. 

 

 

 

 

 

 

 

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