Tourbillon.

Tourbillon. dans Liens

 

Tourbillon.

 

 Un ménage dans mes idées s’impose. Une clarification est de mise. Je décide donc de me diriger vers le petit espace vert qui forme un angle tout au fond de ma rue. Les érables, tels des seigneurs de l’automne, se balancent au gré du vent. Le soleil vient les anoblir  en grande cérémonie. Leurs coloris chatoyants, explosifs, embaument  le voisinage. L’infime brise dégouline sur les feuilles pleines de saveurs luxuriantes. Un pirate ne pourrait que s’enorgueillir  d’un tel trésor; pourtant gratuit. Je déambule sur le trottoir jonché de ces petites perles  jaunes orangées et vermillons. La vie a donné, la vie reprend. Mon ami, galarneau, s’infiltre au travers de ces colonnes multicolores leur donnant un aspect d’un temple grec près de Zeus. Les quelques ailés risquent, encore, des cris de joie. J’arrive au parc. Je m’engage sur le sentier bordé de plantes et d’arbustes sauvages qui n’ignorent pas la venue imminente d’une couche blanchâtre va bientôt les recouvrir. Le temps est au moment présent et à la fiesta des couleurs. L’air exulte des parfums de saison. Il y règne un silence profond et respectueux. Les sous bois exaltent son tapis multicolore tout moelleux. 

 

Je m’installe sur un banc  au beau milieu du dôme que tracent les arbres au dessus de ma tête. Des myriades de feuilles  se dandinent au gré des  effluves du vent. Elles tournoient dans tous les sens comme pour faire un effort supplémentaire pour se détacher ; ou comme venir dans le monde qu’elles trouveront par terre. Leur tourbillonnement, de l’ombre à la lumière, leur rendent un éclat  féérique. Les grands  pins se dandinent comme des adolescents qui hésitent à demander une jeune fille à danser. Quelques écureuils s’amusent comme des petits fous dans l’épais tapis de feuilles au pied des arbres. Une brise siffle tout doucement entre les habitants de bois de l’antre. Moment de  l’automne lorsque le signal est donné de se dévêtir. Pas encore ! 

Un détail vient se coller à la rétine de mes yeux. Un petit érable, flanqué aux côtés de deux de ses congénères, garde jalousement sa verdure. Je me dis : 

-Tiens ! En voilà un qui résiste. 

Tout autours de lui éclatent les rouges, les jaunes et l’or. Le soleil perce les remparts du sous-bois montrant les arbres les plus décharnus mais encore de toute beauté. Un gaie bleu s’installe sur une branche décorée de guirlande de feuilles rouges sang. Sa parure parle si fort que je n’entends pas son cri. Une légère brise s’infiltre partout. Je remonte le collet de mon manteau et croise les bras tout en attendant la suite .Je respire profondément l’air doux percée de soleil. Mes idées foisonnent ; se replacent  tout en silence. Des moineaux piailleurs viennent jouer à la cachette dans les feuilles. Criailleurs, ils se disputent pour savoir lequel d’entre eux a la main. Je fixe à nouveau le néophyte  encore vert de la forêt et glisse mon regard vers le haut du dôme. Le ciel bleu se découpe parfaitement en cercle. Les ramifications des arbres semblent nous protéger d’une certaine façon des intempéries. Quelques rayons de ce soleil passent au travers des branches pour venir me réchauffer la peau et l’âme. Je ressens un calme bienfaisant et voluptueux. L’endroit, complètement inondé de rayons lumineux, transgresse les harmonies. La brise semble chanter une berceuse du moyen-âge. 

 

 

Je laisse mon esprit divaguer vers les hautes sphères de la méditation et de la contemplation. Une de mes amies a lancé la veille sur un réseau social sur internet  ce petit paragraphe qui m’a fait longuement réfléchir : 

- ‘’Cherche un électricien pour rétablir le courant entre les gens qui ne se parlent plus, un opticien pour changer le regard des gens, un artiste pour dessiner le sourire sur tous les visages, un entrepreneur pour bâtir la paix et un professeur de math pour nous réapprendre à compter les uns sur les autres..?
Fais circuler si tu aimes !’’(Dixit Ruth Gilbert, -merci Ruth) 

Je me suis dit : 

-Voilà en résumé, en quelques phrases, toute une philosophie de vie. Je lui ai répondu sommairement : 

-Et si ce serait toi cet électricien ou cet opticien ou bien cet entrepreneur ou ce prof de maths? N’avons-nous pas ce rôle à jouer pour amener cette Paix dans le monde ? Ramener cet amour dans un monde de plus en plus indifférent.
Et un raisonnement m’est venu à l’Esprit : 

-Il y a un homme qui est venu porter son CV il y a deux milles ans  et Il attend encore à la porte pour que nous l’engagions .Il est venu nous combler de ses compétences et de son savoir .Qu’avons –nous fait ? Nous l’avons insulté, battu et mis à mort. Mais son Esprit subsiste encore et il  espère toujours à ce qu’on lui ouvre la porte de notre cœur. Engageons –le il est très compétent. Cet homme c’est le  Christ et il est venu nous chercher. 

Perdu dans mes pensées  une immense feuille, d’un orange éclatant, vient me frôler l’épaule. Je lève les yeux et fixe la voûte des arbres, Un  tourbillon de feuilles descends en spirale vers le sol. Poussées par le vent, elles dégringolent en grand nombre  vers le creux du parc. C’est le signal. Tout comme dans la vie, quelques fois, ou les évènements se précipitent. En quelques secondes je me retrouve au milieu d’une chute de feuille minutée. Une sensation d’enlèvement, d’envoûtement s’empare de moi, je me calle la tête dans mon collet de manteau. Les seigneurs de la forêt se défoliolent  généreusement ; le vent aidant. Le tour de passe-passe ne dure qu’un court laps de temps. Les feuilles s’accumulent au sol comme pour en couvrir sa totalité. Les écureuils abasourdis courent dans tous les sens  ne sachant plus où donner de la tête.  Je suis recouvert de ce duvet foliacé. Le remue-ménage s’arrête  subitement. 

 

Je lève les yeux au ciel et aperçois le trou béant qu’a laissé cette petite tempête automnale. Les coloris sont maintenant épandus par terre .On y distingue plus le petit chemin. Parfois il ne suffit qu’un d’un petit clin d’œil pour tout chambarder ; même dans notre vie. 

-Un électricien, oui, pour remettre les fusibles en place et reconnecter les fils. Un opticien pour ajuster nos verres  pour voir clairement nos semblables et les accepter tels qu’ils sont. Un artiste pour peindre un sourire aux visages des gens malgré les temps moroses .Un entrepreneur pour bâtir cette Paix tant et tant bafouée entre nous  et un professeur de mathématique pour nous apprendre à compter les uns sur les autres comme dans ‘’aimes-vous les uns les autres.’’ Et un  Contremaître qui nous dirige dans nos vies. Non pas revenir en arrière –comme on l’entend souvent- mais bien avancer dans la direction de l’humanité celle de l’Amour entre les hommes et la fraternité. 

 

J’enlève les feuilles qui me recouvrent et celles qui  se sont écrasées sur le banc. J’en garde une entre mes doigts et l’examine. Les nervures ressortent clairement. Sa couleur d’un rouge éblouissant me fascine. Le vent vient de tomber et, comme après une tempête de neige, il règne un silence profond dans le parc. Un silence de respect. Le soleil a maintenant les champs libres de partout. Seul les grands pins et le petit nabot vert résistent. Je me lève et, tout en traînant les pieds, je me dirige vers la sortie du parc. Mes pas ramassent à chaque enjambée des montagnes de feuilles tout aussi ravissantes les unes que les autres. Quelle belle sensation. Je me sens comme l’âme d’un enfant qui s’amuse dans cette gouache de fresque. J’ai envie de m’étendre par terre dans l’épais tapis .Redevenez comme des enfants. 

 

Pierre D 

Les Ailes du Temps 

Laval, 20 octobre 2010 

 


Archive pour octobre, 2010

Que c’est beau la Vie.

 Que c'est beau la Vie. dans Liens chaine_brisee_Fotolia

 


Que c’est beau la Vie. 

 

-Grand papa, grand papa, j’en ai trouvé un. J’en ai un et il y a  trois œufs à l’intérieur. Ils sont  beaux  on dirait des œufs miniatures de pâques. Viens voir, vite avant que la maman ne  revienne. 

Je recherchais d’un regard circulaire d’où pouvait bien venir la voix de ma petite fille curieuse. Elle s’était aventurée près des bosquets sur les berges. Cachée par l’épais treillis je l’entrevois, juchée sur ses petites jambes reniflant le nid d’oiseau enfouis dans les branches de l’arbuste. Prudente elle examine les petits œufs ovales bleuâtres couchés au fond du nid. Je m’approche doucement d’elle et jette un coup d’œil aux alentours pour essayer d’apercevoir la mère qui a laissé sa couvée quelques instants, probablement pour se désaltéré ou bien croquer un insecte pour se revigorer. Marion ne se lasse pas d’explorer la structure du nid. Elle me lance : 

-Regarde, les parents ont même utilisé des petits morceaux de papier pour construire leur maison; c’est ingénieux ne trouves-tu pas ? Il y a des plumes, du duvet, des brins d’herbe, des petites branchettes et des minuscules bouts de tissus. Ils vont être confortables les oisillons qui vont venir au monde. Ils seront entourés de la chaleur de leurs parents et d’un douillet  nid pour les réchauffer et les protéger. 

Marion ne parle plus et contemple en silence le magnifique petit spectacle de la nature. Je refais une ronde circulaire autour de nous pour entrevoir où pourraient bien se trouver les géniteurs de cette progéniture, J’invite Marion à venir s’asseoir pour ne pas empêcher les oiseaux de  s’approcher de leurs petits; et de cette manière nous pourrions les observer dans leurs allées et venues. Nous nous installons confortablement  sur un banc de parc à proximité. Le printemps est dans sa maturité. Le vert tendre des arbres resplendit .Le soleil réchauffe l’atmosphère et nos cœurs, tout revit; tout rebat. Patiemment, Marion, scrute l’horizon pour essayer d’entrevoir la venue du couple d’oiseau chanceux .Elle me demande : 

-Dis-moi, crois –tu que la maman oiseau a songé à donner un nom  à ses rejetons tout comme nous le faisons ? Mais ….elle ne peut savoir si ce sera des petits garçons ou des petites filles ? On a comme un problème là ; car ils sont dans des œufs. 

Avec son regard inquisiteur, et, comme si elle savait à l’avance les réponses elle se les donne. J’écoute ce monologue d’enfant et je souris  dans mon fort intérieur. Et subitement, une belle grive au  poitrail  orange vif, vient se poser sur les rebords du nid. Elle lance un cri rauque avertissant son compagnon qu’elle a atteint le toit familial. Nous regardons,  en admiration, la femelle s’installer  tout en douceur sur les œufs. La couvée continue pour encore un temps .Les branches et le maigre feuillage de l’arbuste sont suffisants à la protection de la petite famille. Marion piaffe de joie, en silence. Elle frétille sur le banc tout en me serrant le bras. Pour elle c’est comme découvrir l’Amérique dans un petit nid d’oiseaux. 

Des  outardes, de retour, frétillent sur la surface de l’eau comme pour en rajouter à la joie de la scène .Profondément encrés dans nos observations je ne vois pas immédiatement une jeune mère, devant elle une minuscule poussette, qui déambule doucement sur le sentier. Arrivée à notre hauteur elle me regarde et me souris. J’ai comme l’impression de l’avoir déjà vue, rencontrée,  mais j’en suis incertain. Je lui réponds aimablement en lui souriant à mon tour. Marion lui sourit de toutes ses belles dents. La jeune maman me demande : 

-C’est votre petite fille ? 

Je lui réponds tout en regardant au fond de ses très beaux yeux verts : 

-Oui  elle s’appelle Marion et c’est un petit bonheur sur deux pattes. 

Marion me regarde et rougit quelque peu et dit : 

-Arrête grand papa tu vas me gêner. Et  ton bébé se nomme comment ? 

La jeune femme la regarde et lui dit : 

-Elle se nomme Marie-Hélène. Moi je me nomme Geneviève. 

Geneviève, me dis-je. Oui je la connais elle travaillait à la piscine comme sauveteuse l’été au complexe d’habitations où moi aussi je travaillais; elle était étudiante. Elle avait arrêté de travailler et on ne savait pourquoi. Un brin de gêne s’étiolait entre nous deux mais je me disais qu’importe c’est du passé tout ça. 

-Geneviève, tu te souviens de moi ? Tu travaillais à la piscine à…. 

Elle me regarde et me dis : 

-Oui je me souviens de toi et de tes trois enfants .Je leur avais appris à nager. Et maintenant tu as une belle petite fille tu dois être heureux? 

-Oui je le suis .Et toi comment vas-tu ? Qu’est ce qui t’arrive depuis ces années? On ne t’a plus revue. 

La conversation s’amorce. Marion observe toujours la maman  grive qui semble sommeiller dans son petit antre tout doux. Geneviève continue : 

-Tu sais lorsque je suis partie il y a quelques années, je n’avais que dix huit ans tout au plus, je me suis retrouvée enceinte .Alors  la pression des parents, l’école, les amis, l’amoureux et tout ce qui est véhiculé dans la société alors j’ai songé à l’avortement. 

Pris par une étreinte émotionnelle la jeune femme s’ouvre, comme pour le raconter à quelqu’un pour se soulager et se décharger du poids : 

-Je me disais ce n’est qu’un mauvais moment à passer et le tour sera joué. Je m’étais renseignée, informée et analysé les pours et les contres. Je prenais l’opinion de une et de l’autre .En fait j’y suis allée avec tout ce que ma logique me disait de faire .Après tout, je me disais, c’est ma vie, c’est mon corps et je peux en faire ce que je veux .Je suis trop jeune pour avoir un enfant et je n’ai pas les moyens de le faire vivre et si je le mets au monde il sera, en partant, désavantagé sur tous les autres. Et, continuant, de cette façon ,j’ai donc pris la décision finale de me faire avorter. Mais je ne me suis vraiment pas demandé ,à moi ,ce que je voulais faire. L’intervention n’a duré que quelques heures et la guérison physique; que quelques jours. Mais voilà ; les séquelles psychologiques me suivent encore même aujourd’hui. Je sens qu’il y a eu un vide, une brisure, une cassure à ce moment là et je ne pouvais pas exprimer ce que ça pouvait bien être. Un maillon de la chaîne s’est brisé. Aujourd’hui je le sais. C’est la Vie; c’est la Vie qui s’est brisée. L’an passé je me suis mariée et pour résultat je me suis de nouveau retrouvée enceinte mais cette fois… 

Geneviève baisse les yeux vers sa petite qui est profondément endormie dans son petit carrosse. Elle les relève pour rencontrer  mon regard compassif.  Je fixe son petit bout de chou emmitouflé dans ses couvertures. Je la complimente. Elle me sourit .Je lui dit : 

-Je pense que tu as eu une traversée du désert assez pénible. Maintenant tu as de quoi t’occuper et aimer. Pardonnes toi Geneviève et aimes ta petite Marie-Hélène pour deux. Tu sais, il y a un vieux militaire qui avait fait la guerre me disait : ‘’ Quand tu enlèves la vie c’est une partie de ta vie que tu enlèves’’. Et il  avait raison parce que nous sommes tous  un de notre espèce; l’espèce humaine. 

Une larme duveteuse coule sur la joue de la jeune femme .Elle me dit  dans un soupir : 

-Merci. 

Elle prend son bébé dans ses bras. La petite s’étire et entrouvre les yeux. Elle fronce les sourcils comme si elle se demande ce qu’elle fait là .Et lorsqu’elle me voit elle sourit de toutes ses lèvres. Je lui prends sa petite main et elle me serre le doigt tout en ayant comme un frisson de joie. Geneviève me regarde et souris profondément. Marion s’approche et caresse la petite du revers de sa main. Dans le fond du buisson nous entendons de faibles piaillements. Marion veut aller voir mais  hésite. 

-Attends Marion pour ne pas effrayer la maman oiseau.-Lui dis-je.-Ses petits ont fait éclos les coquilles. Ils doivent travailler bien fort pour s’en sortir. C’est tellement beau la naissance ; la Vie. Geneviève a remis sa petite dans sa poussette et s’apprête à partir.  Elle reluque vers le buisson et dit : 

-Oui , que c’est beau la Vie. 

Psaume CANTIQUE de Jérémie (Jr 14) 

17Que tombent, de mes yeux, mes larmes,
sans arrêter ni le jour ni la nuit !

Elle est blessée d’une grande blessure,
la vierge, la fille de mon peuple, *
meurtrie d’une plaie profonde.

18Si je sors dans la campagne,
voici les victimes du glaive ; *
si j’entre dans la ville,
voici les souffrants de la faim.

Même le prêtre, même le prophète
qui parcourt le pays, ne comprend pas. 

 

 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

Laval, 11 octobre 2010 

 

Vivre dans la dignité.

Vivre dans la dignité. dans Liens Ruth5

 

Vivre dans la dignité. 

Les couleurs sont si merveilleuses qu’elles en sont  un régal pour l’œil .Les rouges et les jaunes flamboient. On dit que les forêts du Québec sont les plus beaux jardins de la terre à l’automne, il y a beaucoup de vérité  dans cette affirmation. Qui pourrait rester de glace face à ce spectacle enivrant. Marion, ma petite fille, et moi allons rendre visite aux canards et, si par chance, nous apercevons des outardes ce sera  toute une fête; nous le souhaitons.

La petite a amené avec elle son petit sac de provision de croutons de pain pour ses amis ailés. Elle sait bien que  nourrir les canards de cette façon n’est pas recommandé car ils deviennent beaucoup dépendants des humains. Mais que voulez vous on ne peut empêcher la générosité d’une enfant innocente.

Nous marchons côte à côté lentement tout en douceur .Les feuilles ont commencé à dégringoler des arbres; elles jonchent le sol pour former un tapis multicolore attrayant pour toile de fond. Marion semble fébrile seulement à penser de rencontrer les oiseaux. Nous nous dirigeons vers la berge. La rivière est d’un clame reposant  le soleil nous donne un spectacle festif avec les arbres qui s’y réfléchissent. Au loin on entend des outardes qui semblent préparer leur départ vers leur destination d’hiver .Nous les observons à distance. 

Nous ne parlons pas pour ne pas ébranler le silence. Nos peaux sensibles ressentent crument les rayons dardant du soleil. Nous nous installons sur le banc de prédilection et somme inquiets de ne pas voir nos amis encore .Je respire à fond ; comme je me sens bien. Accompagné par mon petit chérubin  qui ne cesse de reluquer les horizons pour faire la rencontre des ses petits camarades à plumes. Je lui dis : 

 

-Sois  patiente ils viendront, tu vas voir. 

Elle me regarde et me répond en connaisseuse avec un sourire tout coquin : 

-Je le sais, ne t’en fais pas. 

Les coloris embaument tout autant que les parfums des feuilles épandues par terre. La petite va ramasser une immense feuille d’érable d’un rouge éclatant. Elle me la montre et elle s’interroge :  -Je me demande bien à qui appartenait cette feuille ? Elle se retourne et examine les arbres qui sont proches de nous. Un érable majestueux  se dresse come un vieux sage de la forêt. Ses feuilles se contrebalancent encore dans la petite brise .Ses ramures semblent délicates finement tenues aux gras bras décharnés de notre ami l’érable Ses branches ouvertes comme pour nous accueillir. Marion me demande : 

-Crois-tu que c’est un vieil arbre celui-là grand-papa ? 

Je me retourne pour fixer l’arbre et lui dit : 

-Oui probablement ; ne doit pas être bien jeune ce monsieur là. Tu vois il a été émondé à quelques reprises et son tronc semble s’affaisser. La petite m’arrête et me dit : 

-Immonder ? 

-Émonder, Marion. Ce qui veut dire que lorsqu’un arbre avance en âge on lui coupe des branches lorsque la sève ne circule plus Elles deviennent dangereuses et peuvent tomber sur les gens mais aussi elles affaiblissent l’arbre. Et le résultat en est que les autres branches ont plus de vigueur avec plus de sève pour mieux évoluer lorsqu’on les coupe. On le fait souvent mais lorsque l’arbre arrive à la fin de sa vie ,bien ,on le laisse aller jusqu’à toute fin. Je crois que notre ami ici à eu une très belle vie .Il a donné beaucoup de lui-même pour son ombrage l’été et ses belles couleurs l’automne et sans compter de son eau d’érable pour sucrer le bec des belles petites filles comme toi. Les yeux de Marion me sourient à belle dents. Elle se lève et se dirige vers l’arbre qui doit faire des centaines de fois sa petitesse. 

-Monsieur l’érable, merci pour tout ce que vous avez fait pour nous et je vous souhaite de vous retrouver dans votre paradis des arbres. Elle entoure l’arbre de ses petits bras et lui fait un beau câlin. Elle revient s’asseoir et regarde vers la rivière constatant que les canards ne sont pas encore au rendez-vous. À ses grands regrets.

Elle s’installe plus près de moi et me demande :  -Grand-papa,  c’est quoi l’euthanasie ? J’ai entendu cela hier à la télévision. Il y avait des messieurs et des madames qui  en discutaient entre eux et je n’ai pas très bien compris ce qu’ils voulaient dire .J’ai voulu demander à maman mais c’était l’heure d’aller me coucher et elle m’a dit qu’elle m’en reparlera aujourd’hui. Mais j’aimerais avoir ton opinion à toi. 

-Ah oui ! Et pourquoi ? Elle me regarde et me lance : 

-Bien ils en parlaient surtout par rapport aux personnes âgées et les personnes bien malades. Et toi, bien, tu n’es pas jeune non ? Je  contemple ce beau jeune visage et rassemble mes idées car le sujet est délicat. Je fixe, à mon tour la rivière et je viens de voir une envolée d’outardes s’y poser je reprends : -Tu sais Marion  si tu as vécu une belle vie et que tu en arrives à la fin ; content d’avoir bien vécu tout ce que la vie peut comporter les belles choses et les moins belles, bien tu te prépares convenablement faire face à cette fin de vie par laquelle tout le monde passe qui, en fait , n’est que le commencement .

 Tu vois notre arbre à l’arrière il ne lui en reste pas pour beaucoup de temps, comme je te disais. Il ne pense pas à s’enlever la vie, il dépérira tout simplement. Les oiseaux que nous venons voir ne s’enlèvent pas la vie non plus et nous les hommes nous sommes censé être plus intelligents qu’eux ! On dit que c’est une question de choix; de libre choix .A-t-on le droit de s’enlever la vie parce qu’on ne veut pas souffrir ? Toute notre vie est une succession d’épreuves et de, bien souvent, de  souffrances. Toute notre vie nous voulons vivre .Arrivés en dernier on ne veut plus vivre ? Je ne le crois pas. Je ne te fais pas peur mon petit trésor ? 

Songeuse elle me répond par la négative : -Non mais je me dis si tu étais à l’hôpital et que tu serais  branché comme ils disent  est-ce que tu demanderais qu’on enlève les tuyaux? 

Je fixe intensément l’horizon et n’hésite pas à lui répondre : 

-Il faudrait pour cela que j’en sois pleinement conscient. Je laisserais plutôt la petite étincelle de vie s’en aller de moi. La vie ne nous appartient pas elle appartient à notre Créateur. C’est mon opinion à moi. Et même si je serais très conscient je ferais la même chose. Je me raccrocherais à cette petite flamme vive .Je le ferais pour seulement te voir jusqu’à la fin. Et ce n’est pas une question de choix  nullement. Tu sais la vie ce  n’est pas une chose à non sens et qui débouche sur le néant; c’est-à-dire sur rien du tout.

La vie c’est l’Amour. 

L’homme se croit tellement plus haut et plus fort qu’il se prend lui-même pour Dieu pour tout régir. Autant la vie que la mort. 

La petite semble mettre de l’ordre dans ses idées et me lance tout de go :

 -Je t’aime grand-papa, je t’aime et je ne veux pas que tu t’en aille. 

Elle me saute dans les bras et je la serre très fort : 

-Je ne suis pas parti encore, tu sais, je suis encore là. 

-Je vais m’occuper de toi, moi, tu vas voir. Jusqu’a temps que ta petite lampe soit fermée. 

-Je t’aime, moi aussi mon petit ange.   Les larmes me viennent à l’œil. Je regarde un peu plus loin et l’envolée d’outardes approche de nous .

Je dis à Marion : 

-Regarde qui vient nous voir ! 

Elle se retourne et saute de joie. Elle prend son petit sac de croutons et se dirige vers le bord de l’eau. Je lui conseille de ne pas trop s’approcher  pour ne pas tomber. Elle attend que les magnifiques oiseaux s’approchent d’elle. Tous en rang d’oignon, elles se faufilent dans les hautes herbes et mettent la patte sur le gazon bordant la berge. Marion prend quelques morceaux de pain et les lance  aux oiseaux affamés.

Chacun leur tour, poliment, s’accapare d’un crouton tout en laissant les plus jeunes se gaver ainsi que ceux qui sont les plus faibles. La petite trépigne et me regarde super heureuse .Un vol de goélands a vu le manège et se dirige vers nous. Nous sommes entourés d’oiseaux. Leur ombre sur la surface de l’eau en est féérique.

Marion leur parle : 

-Un instant, un instant s’il vous plaît je n’en ai pas pour nourrir tout un régiment, moi, de ce pain là. Vous prendrez ce qu’il y a et pour le reste, bien, vous ferez ce que vous faites d’habitude.

 Elle me regarde et me sourit  du plus profond  de son âme, Le sac vidé, elle reste parmi le vol des oiseaux et les outardes sur terre .On dirait un ange dans les nuages du paradis.  Elle se retourne et fixe l’érable et le salue gentiment de la main. Ses yeux s’écarquillent vers le vol d’outardes qui ont repris leur chemin du ciel. Elle les salue et leur souhaite un bon voyage.

Assis, serrés un contre l’autre  la journée s’étiole paresseusement. 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

Laval, 4 octobre 2010 

( merci à mon amie Ruth Gilbert pour la photo)

"Le regard des autres", 1er... |
Atelier permanent de lectur... |
Ilona, Mahée et Mila. |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose