Par la percée des cèdres.

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Par la percée des cèdres. 

Hypnotisés par les reflets incandescents du coucher de soleil nous admirons le luxe du paysage. La végétation copieuse de juillet en est criarde.  Je casse le silence et m’adresse à Marieçé, compagne de travail : 

-As-tu vu les reflets de diamants sur la surface de l’eau; tout un trésor ! Si tout ça en était des vrais nous serions riches  mais j’aime mieux la beauté exultée du spectacle et toi ? 

Les yeux fixés et interrogateurs  elle me répond évasivement : 

-Quoi ? Les reflets oui,  c’est vraiment  beau .Mais as-tu remarqué de l’autre côté du lac, où il y a une grosse pierre au bas de la montagne, on semble distinguer un trou dans les arbres, à l’orée du bois ? Je ne sais si c’est la lumière qui donne cet effet mais je viens de m’apercevoir de ce fin détail. 

Dirigeant mon regard vers la talle de cèdres je lui réponds : 

-Bien sûr c’est la porte d’entrée vers un sentier qui grimpe la montagne. Nous l’appelons la percée des cèdres .J’y suis déjà allé avec d’autres moniteurs. Tout en haut, où est l’érable, il y a un beau petit bivouac accueillant. Un mélange de connifères, de cèdres et d’érable cohabitent là. Le sol est jonché d’aiguillettes de pin et de cèdre .C’est un endroit idéal pour y passer au moins un court séjour. La montée n’est pas trop difficile, son angle en est doux. 

Depuis quelques jours, au camp familial, nous – les moniteurs- recherchons quelques défis à surmonter avec les campeurs qui sont léthargiques et nonchalants. Nous avons des difficultés à les motiver à s’activer. Marieçé fait partie du groupe de moniteurs rattachés aux personnes handicapées tandis que moi je suis moniteur côté nature, pour gens dits normaux,  mais presque personne ne s’intéresse à cette activité. Nous passons la majorité de nos journées avec les personnes handicapées et nous fraternisons. Je me suis fait un très grand  ami, Richard, qui est atteint de paralysie cérébrale fort avancée. Il est en chaise roulante et ne peut communiquer qu’avec leur alphabet unique de signes. J’ai appris son langage et tous les jours j’apprends à connaître cet homme de trente-cinq ans paralysé depuis sa naissance. C’est un être formidable avec ses désirs, ses rêves et son destin. Marieçé, avec sa patience d’ange, me regarde rêveuse et me lance : 

-Crois –tu que ce serait possible de monter une douzaine de nos campeurs en haut de cette petite montagne et d’y passer la nuit ? 

Mon cerveau ne fait qu’un tour. J’imagine toute la logistique du projet. Frénétiquement, je trouve l’idée très bonne, et trace un plan sommaire de la chose : 

-Douze  campeurs en chaise roulante ; nous aurons besoin de bras ma chère. Un petit sentier parcourt le flanc de la montagne mais ce n’est pas plat comme une route ordinaire .En plus il faut prévoir tout le matériel que vous disposez pour l’hygiène de ces personnes. Nous aurons à être très prudents. Mais avant  tu dois demander à Diane, ta directrice, si elle donne don aval au projet. Pour ma part je dois en discuter avec mon directeur de camp, je ne vois pas d’inconvénients ; du moins je le pense Souhaitons que la température soit clémente pour cette randonnée.
Nous aurons à réserver les canots pour la traversée du lac. Es-tu prête à t’investir? Moi je le suis mais pour seulement une soirée et une nuit. Nous devons compter sur au moins un moniteur ou une monitrice par canot et un septième canot pour le matériel sinon encore plus. 

Le soleil n’en finissait plus de s’étendre dans sa couette .Les derniers oiseaux lancent un dernier petit cri  avant de se retirer. Les grenouilles ont pris la relève. Installés, Marieçé et moi, sur une table extérieure ,éclairés au fanal,nous couchons sur papier toute notre belle aventure et nous nous amusons d’imaginer la tête que feront les campeurs lors de  l’annonce de cette nouvelle .Marieçé s’exclame : 

-Ils vont en tomber en bas de leur chaise. Ils seront fous de joie. Quelle magnifique odyssée ! Je frétille à leur place. 

Chaque petit détail doit être vu, revu et corrigé. Nous  aurons la responsabilité de douze personne fortement handicapées et  devrons les transporter à dos d’homme jusqu’au haut de la montagnette. Nous prévoyons deux repas et une collation en plus d’une myriade de bouteilles d’eau, toilettes sanitaires, trousses de premiers soins et des bâches. Un poêle portatif de camping nous sera très utile .Marieçé note tout et prépare sa présentation qu’elle fera à sa directrice .L’heure avance et il est temps de se retirer, à notre tour, pour la nuit. Les mouches à feu, en étincelles flamboyantes nous donnent un spectacle ahurissant. Avant de m’endormir je réfléchis à tout ce barda et je me demande si nous ne sommes pas trop intrépides. Les wawarons, avec leur mélodie me bercent .Advienne que pourra par la Grâce de Dieu. 

Le lendemain, après déjeuner, Marieçé, toute excitée,  vient à ma rencontre et me saute dans les bras : 

-Ça marche! Tu te rends –tu compte que Diane a dit oui et elle et ton directeur en ont discuté et ils se sont mis d’accord pour entreprendre le projet .Si tout fonctionne bien ce sera après demain. Nous avons donc deux jours pour nous organiser et de mettre en branle le voyage du siècle.

J’ai annoncé la nouvelle aux campeurs et il y a eu comme une révolution dans notre campement. Les chants ont fusés de partout. Ils étaient tout excités comme pour le jour de Noel 

Nous rions de bon cœur et commençons nos préparatifs sur les champs. 

Le surlendemain, en fin d’après-midi sur le quai de départ, les personnes à mobilité réduite dans leur chaise roulante sont fébriles d’embarquer dans les canots et de voguer sur les ondes du lac. Avec précautions nous les plaçons, emmitouflés dans des couvertures, par deux dans les canots. Une fois les embarcations parées nous donnons le signal de départ sous les grognements jouissifs des campeurs. Lentement, en file indienne nous nous dirigeons vers la percée des cèdres. Le trajet ne dure que quelques minutes mais pour certains c’est comme une croisière sur le  Pacifique. Ils sont tout sourire et la bouche ouverte aux grands vents. Ils exultent un bonheur indescriptible. Les premières embarcations arrivent près de la grosse roche, sentinelle de la porte des cèdres, et abordent la berge. Confortablement callés  dans nos canots nous pagayons pour ne pas entrer en collision les uns les autres. 

Les moniteurs et monitrices en descendent les occupants, Les canots se vident un à un. Nous commençons notre ascension de la piste qui nous mènera  en haut  à la cime de la montagne. Par chance les campeurs ne sont pas trop lourds et nous faisons deux voyages avec tout le matériel. Le tout a pris environ une demi-heure bien comptée. L’installation va bon train et Marieçé me regarde toute souriante. Les campeurs se sentent dépaysés mais rigolent à belles dents. Nous les installons sur des bâches et en dessous un moelleux tapis d’épines de pins, d’épinettes et de cèdres. Pour certains nous avons amené leur fauteuil roulant ; ils en seront plus confortable et la place ne se fait pas rare. Nous les regroupons en cercle et nous allumons  un mignon petit feu. Leurs yeux écarquillés sautent de joie. Richard est à mes côtés et me lance tout en gesticulant à sa façon : 

-Ça ! C’est un beau feu mon homme ! 

Nous partons tous d’un fou rire communicatif ; la joie explose .Richard rit tellement qu’il en manque de tomber en bas de sa chaise tout en se contorsionnant. Sylvie sors sa flûte traversière et nous interprète un bel air de son répertoire. Le calme est quelque peu revenu dans le groupe après avoir manger. Tous  les campeurs sont maintenant installés sur des bâches près du feu qui crépite au son des grillons. 

Le silence de la foret nous berce ; la nuit s’annonce avec le coucher tendre du soleil. La lune fichée dans le ciel avant son quart luit flouement. Nous sortons les couvertures de laines et nous en recouvrons les campeurs pour les empêcher de prendre froid. Sur leurs visages se lit la sérénité et la quiétude .Ils sont comme des enfants dans leur lit en écoutant une belle histoire. Richard me regarde et me dit : 

-Merci ! Et s’endort profondément. 

Les moniteurs et les monitrices  sommes contents d’avoir réussi cet exploit inoubliable. Nous nous installons à notre tour  et nous instituons des tours de garde pour la surveillance et de maintenir le feu actif. Je fais mon tour avec Marieçé et nous discutons allégrement .Des projets sortent en furie de notre tête; si nous pouvons faire celui là nous pouvons en faire d’autres aussi. Je jette un coup d’œil au firmament  et y aperçois quelques traces de nuages se glisser subtilement de l’ouest à l’est. Je me croise les doigts et espère que ce ne sont que des passages nuageux. Sylvie et Michel me demandent ce qui arriverait si nous étions surpris par l’orage je leur réponds : 

-Nous aurions à planifier très vite une retraite organisée. Souhaitons que cela ne soit pas nécessaire. 

Nous  entendons des ronflements et des paroles inaudibles et je demande à Diane d’où cela pouvait-il provenir ; me rétorque : 

-C’est Marcel qui rêve. Toutes les nuits c’est la même chose .Elle sourit.
Parfois, parmi les campeurs lorsqu’ils dorment,
  s’élève une symphonie, que dis-je, une cacophonie et ils se répondent un et l’autre. 

Nous rions de bon cœur mais en sourdine pour ne pas déranger les dormeurs. Charles  s’est canté près de Jean-Charles son protégé. Il s’occupe de lui depuis plus de quinze ans; il lui est tout dévoué. Une grand âme ce Charles. Marieçé vient se camper à mes côtés et nous attisons le feu. Le silence de la forêt nous fait entendre les petits animaux qui se faufilent sous les feuilles mortes. Un hibou marque les minutes .Je lève mes yeux au ciel tout en remerciant mon Créateur de ce moment d’apaisement. Je remarque autours de lune un halo comme dessiné à la craie. Sur l’instant je ne porte pas attention. Je suis absorbé par le pétillement des flammes et des couleurs qui s’y dégagent. À la base du feu un bleu ciel et plus haut un vert émeraude parsemée d’un jaune d’or. Le spectacle en est fascinant. Marieçé me fait remarquer le crépitement du bois de cèdre et me dit que ça lui rappelle sa jeunesse et les camps de vacances. Elle me conte quelques-unes des ses péripéties dignes d’une comédie musicale. Je l’arrête et lui dit : 

Écoutes, entends-tu ? 

Elle me regarde et s’interroge. Nous levons immédiatement nos yeux vers le ciel noir d’encre ; la lune a complètement disparue et un faible éclair sillonne les couches de nuages en zig-zig. Un bruit sourd, au loin se fait entendre. Ce que nous redoutions est en train de se préparer. Nous sommes dans la noirceur  mais nous avons nos lampes de poche. Je dis à Marieçé de rassembler tous les moniteurs et monitrices et de se mettre immédiatement sur un pied de départ. Nous devons agir dans le calme et l’ordre. Nous nous mettons d’accord tous ensembles pour redescendre la montagne et se diriger vers les canots. Yves s’offre comme volontaire pour aller préparer les embarcations. Marieçé et Diane, à la sauvette, ramassent tout ce qu’il y a de superflu de matériel, quitte  à le laisser sur place pour le récupéré le lendemain, les campeurs sont notre priorité. Les éclairs sont de moins en mois parsemées et le tonnerre se fait plus  menaçant. Nous réveillons nos campeurs tout entichés de sommeil. On peut lire dans leurs yeux l’inquiétude et leur impuissance .Nous posons des gestes sûrs et simples pour les rassurer.

Les premiers campeurs atteignent le bas de la montagne sur le dos des moniteurs qui les installent vitement dans les canots et voguent immédiatement vers l’autre rive. Nous prenons en charge les derniers  campeurs et nous descendons en toute prudence vers la percée des cèdres. Nous embarquons nos passagers et nous nous dirigeons, nous aussi, vers l’autre rive salvatrice. En chemin faisant l’air devenue lourdes  annonce éminemment la pluie. Les éclairs tracent dans le ciel des lignes comme un artiste qui s’enrage sur sa toile .Le tonnerre gronde de plus en plus fort. Nos pagayons ferme et atteignons le quai de départ de l’après-midi. Les campeurs partis les premiers sont déjà au chaud. Les moniteurs  nous amènent les chaises roulantes et nous y installons les derniers arrivés. Une course effrénée s’amorce pour arriver, en fin, au campement des personnes handicapées. Comme nous passons la porte, l’enfer se d’éclanche .Éclairs, tonnerre, vent et pluie au menu : Richard s’exclame avec ses mimiques et sa bouche tout en grimaces : 

-Yétait temps mon homme ! 

Tous nous sommes regardés, avec soulagement et pris d’un fou rire nous nous écrasons sur des chaises; la fatigue vient de nous gagner et l’adrénaline baisse. Dehors l’orage fait rage mais en dedans la sécurité règne .Marieçé m’offre un café que j’accepte avec un grand plaisir. Les moniteurs installent leurs campeurs pour la nuit et au chaud. Après mon breuvage je me dirige vers mes quartiers avec Michel. 

Le lendemain Marieçé viens me voir à la cafétéria et m’apporte une lettre écrite de sa main. J’ouvre l’enveloppe et n’y lis que des signes mais avec la signature de Richard; de la main de Marieçé. Intrigué je lui demande : 

-Mais qu’est ce que ça veut dire, je  comprends quelques signes mais pas tous. 

Elle répond : 

-Voici une charte de tous les signes et tu devras traduire; c’est ce que m’a demandé Richard. Allez !  À l’ouvrage …mon homme! 

Je prends une feuille de papier vierge et commence la traduction du document qui dit : 

‘’ Mon cher Pierre, hier vous  nous avez  fait vivre un des plus beaux moments de toute notre vie. Pour ma part  j’avais envie, depuis des années, de voir cela la forêt la nuit et la lune qui brille. D’entendre le hibou faire son Wou-Hou. De sentir près de moi l’odeur des cèdres et des sapins.
De voir pétiller un feu de camp tout proche .Ce sont des sensations qui m’ont fait  redécouvrir la vraie beauté de ce monde .Je me sentais en sécurité avec tous vous autres. Pour cela je vous remercie ; je te remercie et tu resteras dans mon cœur  le reste de mes jours.
Je t’aime mon homme ! 

Ton ami Richard. 

Lorsque je relis toute la lettre je ne peux qu’essuyer une larme qui coule sur ma joue. Je m’installe et, avec les hiéroglyphes, j’écris une petite missive à Richard : 

-C’est moi qui te remercie Richard pour la belle leçon de vie. 

Moi aussi je t’aime mon homme. 

Je signe et va lui porter  en main propre. 

Aujourd’hui je repense à cet évènement et je me demande où peut  bien en être Richard depuis ce temps. Parfois nous faisons des choses sans en être plus ou moins conscient; maintenant je sais ! 

Pierre D 

Les Ailes du Temps 

Laval, 20 novembre 2010 

 

 

 


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