Du noir au blanc .

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Du noir au blanc 

 

Accompagné par des filets de  brume ascendante dans l’air un tantinet pluvieuse, je marche vers la berge de la rivière assouplie sous l’hypnose  des premiers gels. Un silence règne en maître. Quelques oiseaux, épars ici et là, se risquent de briser  cette quiétude. Les arbres décharnus et dénudés de leur  feuillage sillonnent l’horizon. Des canards, bravant la froidure de l’eau, se glissent sur l’onde en quête de pitance tout en reluquant les abords de la rivière pour essayer d’y voir un pourvoyeur à miettes de pain. Le ciel recouvert d’un duvet de nuages appesantît l’atmosphère de ce mois de novembre. Les cris joyeux et festifs de l’été et les couleurs de l’automne se sont affadis et , enfin s’éteindre. Je déambule, les deux mains dans les poches, le petit chemin encore recouvert de feuilles mortes ternes. Je fredonne quelques couplets d’un chant grégorien  pour m’égayer et trouver la beauté de ce décor champêtre. J’y parviens. Les feuillus deviennent des piliers, tout en arche, de cathédrale et le terrain se change en parquet ciré. Je me plante sur le bord  de l’eau tout en admirant  la berge en face. Tout est noir et gris. Aucune feuille n’a pu résister à la dernière pluie et aux poussées d’attaque des vents. Nous attendons la première neige ; les arbres, comme des sentinelles au garde à vous, veillent. Je respire profondément  les derniers parfums automnaux. Me retournant vers l’arrière, aux cris d’une envolée de corbeaux avec leurs proclamations glauques, je fixe mon regard sur leurs déambulations. Ces oiseaux d’hiver ne s’envolent pas dans le sud comme leurs frères. Ils sont si majestueux lors des premières bordées de neige. Ils ressemblent à des gentlemen en toxédo prêts pour le grand bal. Un goéland flairant la bonne affaire se glisse parmi eux. L’intrus gambade d’un bec à l’autre. Les corbeaux croassent en guise de protestations face à l’étranger qui se méfie et se dandine sur ses courtes pattes pour s’éloigner. Têtu il revient  s’immiscer au milieu des croques mort. Les cris, de part et d’autre, fusent à l’unisson. 

 

 

Sourire aux lèvres je souhaite bonne chance  à l’oiseau blanc. Je ressoude mon regard vers le large  tout en examinant les moindres détails du paysage au loin. Tout semble immobile et immuable. Les  nuages secrètent  un petit crachin supportable. Le goéland s’avance près de moi  comme pour  se gagner un allié  et se sentir en sécurité. Je ne brusque pas mes gestes pour le rassurer. Sur l’eau flotte, tout en se laissant emporté par le courant, une douzaine  de ses confrères et consœurs qui piaillent à cœur joie : 

-Pourquoi ne vas-tu pas les rejoindre, tu fais bande à part ? 

Évidemment il ne me répond pas et feint d’ignorer que je lui ai adressé la parole. Il se redirige vers l’attroupement de corbeaux  sachant pertinemment   qu’il en sera chassé ; il s’y risque. Les glapissements se font entendre encore plus ardument. Je les laisse à leur escarmouche pour admirer   un rayon de soleil qui s’infiltre dans une fente de nuage.  Le rayon vient darder les deux clochers argentés  de l’église sur  l’autre rive. Rayon bienfaisant. La trainée de lumière ne dure qu’un instant effacée par  des traits de nuages. Je transcende  la paix, le silence du moment. Des coulées de brume remontent de l’onde pour venir envelopper le paysage au loin. Elles nous enferment comme dans une pièce à huis-clos. Les cris des corbeaux sont assourdis par ce tampon fielleux. La rivière dégage un cachet très spécial dans ces temps là. C’est comme l’ombre qui éclate en pleine  lumière ou réciproque. Je n’entends plus les oiseaux se chamailler et je n’y porte plus attention. Une voix me dit : 

-Quelle tristesse, quel manque de coloris. Mais y avez-vous songé, un peu, lorsque la première neige s’affalera sur ce paysage toute sa beauté éclatera au grand jour ? On pourrait comparer cela au jardinier qui étend du fumier sur sa terre au printemps lors de ses semences. L’odeur en est insupportable  mais oh !  Combien il récoltera de bons légumes. 

Cette voix  d’homme flanqué sur mes arrières à quelques distances de moi ne m’a pas effrayé ni fait sursauter. Je le regarde de biais et fais un signe de tête d’approbation. Il continue : 

-J’aime ce temps précis de l’automne ce temps d’entre deux. Ce temps pour une saison de tirer sa révérence, en laissant ses souvenirs, et à l’autre de se faire entrevoir. J’aime ce temps de no man’s land de pureté. 

Je ne réponds toujours pas et mon silence approbateur joue le rôle de médiateur entre lui et moi. Il me semble une personne que l’on ne dérange pas avec ses cheveux blancs de sagesse. Il reprend aussi calmement qu’il a amorcé : 

-Dans la nature et autant chez l’humain tout change ; tout évolue. La nature, pour sa part, nous donne les meilleures leçons que nous devrions tirer  pour nos propres existences. La nature ne se tue pas  elle suit son cours d’évolution. Nous les hommes nous nous vautrons dans notre matériel périssable. La nature n’à que faire du matériel, rien ne se crée, rien ne se perd. Dieu a tout prévu. Vous n’avez pas objection à ce que je vous parle de Dieu ? 

Je fais un signe de tête de négation et lui dis : 

-Non, bien au contraire ; je crois. Continuez , je m’intéresse à ce que vous dites. 

- Vous voyez, sans être pessimiste ou défaitiste, notre société est recouverte de cette pourriture par les scandales, la corruption, et les dégradations des mœurs. Le moi trône dans notre société. Les valeurs matérielles dominent avec l’argent qui supposément amène un pouvoir .La dimension humaine se fait rare. L’amour, la compréhension, l’entraide et le don de soi sont absents. Mais, croyez-vous, qu’il ne s’agit là de la plus belle couche de fumier que nous-mêmes, les hommes, avons épandue ? Imaginez la magnifique récolte qui nous attend. C’est dans la souffrance que la lumière resplendit de façon étonnante. Tout comme on dit : la lumière au bout du tunnel. La lumière peut annihiler les ténèbres et non le contraire .Regardez encore ce paysage, n’est il pas magnifique dans sa splendeur ? La laideur n’existe pas ; c’est la beauté sous toutes ses formes qui existe  et qui prédomine. 

Déjà  je voyais le paysage, malgré ses faibles colorations fades, d’une  certaine beauté que là cet homme me le fait voir de façon exquise. Les corbeaux se sont remis  à crier des griefs envers le goéland frondeur .Exaspéré ce dernier prend son envol  dans la brume criant à qui mieux-mieux qui veut bien l’entendre. Je me tourne vers  mon monsieur respectable mais il a disparu. Je le cherche du regard, il s’est évanoui dans les bordées de  brume sur le petit chemin. Je ressens comme un vide mais bénéfique; je ne me sentais pas seul. Les corbeaux, eux aussi, s’envolent d’un coup d’aile dans chorégraphie de désordre. 

À mon tour de délaisser la scène ; de quitter pour mieux revenir. 

Le lendemain la neige a tout recouvert et la paix de la beauté s’est installée. 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

29 novembre 2010 

 

 

 

 

 


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