Entre-deux.

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Entre-deux.

 

  

Les ailes de la brunante voguent vers l’astre rougeoyant à l’horizon. Quelques gentils ouatés gambadent à saute-mouton devant ce cercle de lumière éblouissant. Des outardes paradent  pompeusement et en harmonie sous les yeux épatés des promeneurs et des spectateurs. Le respect impose son silence. Le printemps tire à sa fin cédant sa place élégamment à la saison estivale. Une température généreusement clémente nous  enveloppe amoureusement .Il fait bon de s’étirer, tout en douceur, sous le grand saule du jardin. Ses longues branches, comme une douche matinale, nous couvrent de son ombre bienfaitrice. Les dernières hirondelles, fidèles à leur poste, s’excitent au moindre passage des gens .Dans le saule une grive roucoule au soleil couchant. Temps de sérénité, de sagesse et de beauté. Une marmotte, frondeuse, sors de son trou tel un coucou de son horloge et y retourne précipitamment sans demander son reste .Les outardes s’arrêtent et s’interrogent sur leur consensus .Par des signes d’ailes elles approuvent ou désapprouvent. Catherine et sa maman se sont installées sous le saule depuis quelques temps déjà. Un faible silence règne entre les deux ; une longueur d’onde significative. La grive donne le ton au concert qui se prépare dans la communauté  ailée. Les grillons aiguisent leur archet et les fourmis ,dans un  va et vient précipité, montent et descendent les écorces du saule en pleine floraison. Tout éclate de vie. Louise, la maman de Catherine, lui demande: 

-Es-tu confortable ma puce ? As-tu froid ? 

Catherine avec son regard complaisant et affectueux lui réponds: 

-Ça va bien maman, je suis tellement bien . J’apprécie beaucoup que tu m’aie sortie pour m’amener ici. Ça me manquait de contempler ce bout de paysage,depuis quelques mois . 

 

Affublée d’un foulard couvrant sa tête, l’enfant émerveillée, n’en finit plus de regarder à gauche et à droite pour signifier la présence de tous ses petits amis les animaux. 

Elle sourit à pleine dents lorsqu’elle aperçoit un écureuil hésitant pour s’approcher. Elle lui fait signe de la main de ne pas avoir peur et qu’elle ne lui veut pas du mal .Sa mère esquisse un sourire mi figue-mi raisin. Sentant à l’intérieur d’elle toute la douleur ; elle repousse l’idée pour le moment .Moment de joie. Catherine fixe ses grands yeux bleus dans le regard perturbé de sa mère et lui enjoint: 

 

-Maman, je serai toujours là tu sais. Oh! Regarde les outardes vont prendre leur envol. C’est magnifique. On dirait que le vent leur glisse sur le dos à profusion pour les soulever. Elles vont probablement aller se nicher pour la nuit. 

 

Louise, confuse et gênée en même temps, jette un regard furtif aux yeux de sa fille. Une famille de canards vient prendre la relève des outardes qui se sont enfuies sous le regard attendrissant du soleil couchant. Catherine est ravie et en fait part à sa mère : 

 

-Vois -tu nous sommes gâtées, les canards maintenant. Tous se sont donné la main pour venir nous saluer poliment. Que c’est beau la vie maman. Que c’est resplendissant et harmonieux. Si je voudrais, et ce n’est pas à moi de le faire, j’arrêterais la vie ici maintenant. 

 

Louise retient ses larmes ; elle les dissimule. Il y a cinq mois les médecins ont annoncé à Catherine qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre après un diagnostique de cancer généralisé. Depuis ce temps, elle et son époux, vivent un deuil; le deuil de leur fille de dix ans. Elle ne peut faire autrement que d’accepter les faits accomplis. Elle profite à plein de ces derniers instants de vie de son petit ange . Elle écoute avec passion les paroles de Catherine. 

 

-Tu sais maman, je sais que ma vie n’aura pas été bien longue, pour je suis contente de tout ce que j’ai vu et vécu. Depuis quelques semaines je savoure tout ce qui me tombe sur la main et sous mes yeux. J’admire à fond et me délecte goulûment de toute la Création de Dieu. Je déborde d’un amour incommensurable pour toutes les créatures et surtout pour les humains. Mon cœur chavire pour toute l’extrême beauté du monde, mais je sais que je m’en vais dans un monde encore plus beau. Ne te chagrine pas, maman, je serai toujours avec toi quand même. Profitons de cet entre-deux pour nous souvenir et nous soutenir  l’une de l’autre. 

 

Louise, cette fois, n’en peux plus et laisse aller quelques larmes dévaler sur ses joues . Elle prend la main de Catherine et la serre pour sentir le contact de ses émotions. Catherine continue: 

 

-Regarde, même avec ce foulard j’ai l’impression d’être une pirate;me manque que le bandeau sur l’œil. Rigolo ne trouves-tu pas ?  Tu sais que les traitements de chimiothérapie me distançaient de ce monde réel ;et ça n’a pas donné les résultats escomptés. Nous avons essayé de maintenir la vie; mais la vie, cette vie a perdue. Je me dirige dans l’autre vie tout comme les outardes qui se sont envolées il y a un instant .Je veux me sentir comme ces oiseaux qui prennent les ailes de l’aurore pour m’envoler loin au creux de l’horizon tout au fond des mers. 

 

-Le soleil transperce les coulis de branches du saule tout en donnant un effet d’un jeu d’ombre .La grive a repris son chant mélodieux et enchanteur. Sur les abords de la rivière quelques plantes ont élu domicile avec les arbustes sauvages, Monet en serait ravi. Les canards viennent se dandiner  en face des deux complices enjouées. Pour un moment la réalité n’est que fiction. Pour un moment ils unissent leur énergie d’amour sur la même longueur d’onde. Le temps n’existe plus, il n’y a que la vie .Il n’y a que l’Amour .Le silence s’est à nouveau couché entre les  deux enfants de Dieu. Le soleil, à son point le plus bas, tire sa révérence. Les oiseaux se sont tus et la pénombre gagne le petit parc. Louise voudrait étirer cet instant sublime mais elle sent que Catherine se sent prise de sommeil. 

Elle lui demande : 

 

-Veux-tu que nous retournions à ta chambre ma chouette ? Il commence à faire sombre et l’air devient un peu froid. 

 

Catherine, par un signe de tête approuve .Louise se lève de son banc et s’installe à l’arrière du fauteuil roulant .La fillette  semble faire ses adieux à tous ses amis, ailés, insectes et plantes. Sur le chemin du retour quelques patients lui envoient la main, elle répond faiblement .Louise la seconde plus promptement .La grive vient se poster, malgré l’heure tardive, dans un buisson près de l’entrée de l’hôpital et y va d’un chant rempli de trémolos; au grand plaisir de Catherine .Les deux s’engouffrent dans le corridor blanchi de lumière artificielle de l’hôpital. 

 

La lune  occupe maintenant une place prédominante à l’horizon comme une sentinelle fidèle  à son poste .Des nuages s’infiltrent doucement  face à sa blanchâtre  en lui donnant un cachet de jeune fille réservée. Les ailés-insectes de la nuit fredonnent discrètement tout en laissant aller la lumière se reposer. 

 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

26 février2011 

 

 

 


Archive pour février, 2011

Que demandez-vous ?

 

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Que demandez-vous ? 

(Rituel d’Oblation; Abbaye Saint-Benoît du Lac) 

Le soleil étire ses rayons rougeâtres sur tout l’horizon. Comme une pieuvre il les fait s’agripper sur toutes formes visibles à l’œil nu. Son influence discarte les nuées des ténèbres. Le paysage s’adapte foncièrement à l’astre du jour tout comme un caméléon. Une mince brume s’entiche auprès des gerbes et des arbustes dégageant des effluves aromatiques des fleurs sauvages. L’air s’inonde des chants des oiseaux éveillés au fond de l’antre forestier. Le matin, en effervescence, bat au rythme du cercle de feu  grimpant l’échelle de l’horizon. Une envolée d’outardes glapissent au dessus des champs encore humide des brumes de la nuit. La lune allonge son quart et hésite à disparaître.  Privilégié je me suis installé au belvédère de la tour du clocher du monastère et mes yeux n’en finissent plus de se regorger du spectacle éblouissant de ce lever de soleil. Je respire à fond tout en me remémorant des passages des psaumes des Vigiles. 

 ‘’Toutes les œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur : 

À lui, haute gloire, louange éternelle ! 

Vous, les anges du Seigneur, bénissez le Seigneur : 

À lui, haute gloire, louange éternelle !’’ 

 

Je fredonne le chant en ne quittant pas des yeux le vol des outardes qui se dirige vers le lac emmitouflé des brumes montantes. Tout respire la beauté, la paix; la beauté de la paix. Devant moi, sur le toit de l’Église, un groupe de pigeons roucoulent en douceur. Malgré les efforts de les en chasser ils reviennent sans cesse s’installer à la même place, et ce, tous les jours. Ils doivent sentir une certaine forme de sécurité  et s’assurer, lorsque vient le prédateur, qu’ils puissent à toute vitesse déguerpir dans un endroit plus sûr. Sans crier gare ils prennent  leur envol pour on ne sait ou et reviennent se nicher au même endroit. J’en compte sept  avec des tâches de gris et de bleu sauf pour un qui est blanchâtre  avec l’extrémité des ailes noire. Vol, revol tout en cadence. Je délaisse ce groupe d’ailés pour fixer mes yeux sur le filet de brume qui dégringole par le haut les abords de la rivière .Tout en tournoyant ils amènent avec eux le zeste de froidure de l’onde en miroir. La lumière solaire, opportuniste, saisit  l’instant pour  barioler ces serpentins brumatiques en guirlandes flamboyantes  qui viennent rajouter à la scène une sensation de feux d’artifice de jour. Les outardes les traversent en battant des ailes et en glapissant comme des enfants qui s’ébattent dans les feuilles tombées  d’automne. J’entends sur ma droite un froissement d’ailes. Le pigeon blanc aux ailes émoustillées de noir se perche à quelques pas de moi sur le rempart du belvédère. Il est stupéfait de me voir là et c’est réciproque. Je le salue  il me roucoule un signe d’énervement, je lui réponds: 

-Belle journée n’est ce pas ? 

 

-Sans attendre son reste il s’envole  tout en décrivant des cercles concentriques vers le bas de l’édifice. Je le suis des yeux et le perd de vue .Le soleil maintenant éclate dans toute sa splendeur  à  sa place à l’horizon. Quelques nuages ratoureux   lui passe au nez ;il semble ne pas en faire de cas, il continue son travail si bien amorcé. La journée sera chaleureuse. Aujourd’hui est un grand jour  pour moi et quelques uns de mes frères. Nous devenons Oblat Séculier rattachés au Monastère. Notre second baptême .La cérémonie se déroulera dans l’Église Abbatiale  dans quelques heures. Je réfléchissais au geste et me disais que c’était  probablement  une des actions des plus importantes de toute ma vie .Le sens profond de l’Oblation est  le geste de s’offrir au Christ  et de ne rien préférer à l’Amour du Christ. Profondément ancré dans ma réflexion le groupe de pigeons vient virevolter  au dessus de ma tête; direction le  clocher. Ils n’y restent pas longuement  et retournent à leur guérites sur le toit de l’Église. On  dirait des sentinelles de l’aurore. Je quitte mon point de vue et me dirige vers ma chambre pour  aller me préparer. Les Laudes seront célébrées dans une heure. Je fais mes adieux éphémères au spectacle car je sais que j’y reviendrai un peu plus tard.  L’Église Abbatiale pleine à craquer  resplendit en effervescence .Les fidèles se sont rassemblés et attendent le début de l’Eucharistie. Les Pères tout de blanc vêtus  et les Frères  sont au choeur.Les chantres ont entamé l’Hymne d’entrée. Le célébrant arrive suivi de ses aides et, tout en fermant la marche, le Père Abbé avec sa Mitre et sa Crosse. Moment  solennel. La cérémonie se déroule sereinement  ponctuée de chants et de  Lectures. Le soleil s’infiltre partout par les lucarnes arrosant de ses lumières les gerbes de fleurs cueillies ce matin.  Je jette un rapide coup d’oeil au  point d’impact d’un rayon  de soleil qui vient éclater sur la  poutre transversale au dessus de la nef. Le mince rayon semble jouer au funambule. Mon regard s’arrête sur une tâche un peu plus sombre à l’extrémité de la poutre. Je me dis intérieurement :  -Bien ça alors !  Mais c’est mon ami le pigeon blanchâtre  qui s’est infiltré par le haut de la nef. Comment a-t-il pu faire cela  Je vais essayer de le découvrir  ce soir. Intimidé par tout le va et vient de la cérémonie il ne peut s’empêcher de se caler dans ses ailes espérant ne pas être vu. Je l’ai vu. Je le surveille du coin de l’oeil. Le moment arrive, avant l’Offrande, de notre Oblation. Le Père Abbé s’avance vers nous et s’installe dans son fauteuil de cérémonie. Le silence règne avec respect. Il nous demande de nous lever et d’une voix de ténor il dit : -Que demandez-vous ? 

À  cet instant précis l’oiseau s’élance et se dirige, sous les yeux ébahis des fidèles,   tout droit vers l’arrière de l’Église  au  jubé. Un sourire commun s’affiche sur presque toutes les lèvres. Ce n’est pas la première fois qu’un ailé gambade dans l’Église. Les futurs oblats nous reprenons en chœur :  -La Miséricorde de Dieu et l’union spirituelle à la communauté monastique de Saint Benoît du Lac, dans l’Oblature séculière . -Vous connaissez, pour l’avoir lue et méditée, la règle de notre père Saint-Benoît. Voulez-vous avec l’aide de la Grâce de Dieu, vivre votre baptême en suivant l’Esprit de cette règle ?  - Oui je le veux ! 

-Puisque vous mettez votre confiance en Dieu, qu’il achève lui-même  ce qu’Il a commencé en vous. -Amen. Nous lisons notre charte et nous la signons. C’est officialisé.  Comme nous en sommes rendus a dire le verset du psaume 118; le pigeon  effrayé revient se poser en plein centre de la poutre transversale .Il fait les cent pas . Nous entamons le verset: 

 

- »Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole et je vivrai;  et ne me déçois pas dans mon attente. » 

 

Moment  de solennité, en est-il, nous nous recueillons tout en écoutant le chant des Louanges. Je lève les yeux vers la croix de la nef  et y voit l’oiseau prendre son envol vers le  toit vitré de l’édifice. La cérémonie se termine toute en bénédictions.  Le même soir je retourne vers le belvédère pour y contempler cette fois le déclin de l’astre du jour. Paré de ses atouts les plus flamboyants il recouvre de ses bras la nature enchantée de toute cette belle journée .J’entre dans la baie vitrée qui donne au dessus de la nef et y voit  une entrouverture de la porte à l’autre extrémité. C’est  là que mon blanchâtre a du passer pour venir faire son tour de guet dans l’Église Abbatiale. Il n’y est plus ; je referme solidement la porte. Je ressors, et, sur le toit de l’Église je le revois  lui et ses compagnons refaire encore et encore leur même stratagème. 

Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix selon ta parole. 

Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples :  Lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. Gloire au Père, et au Fils et au Saint Esprit,  pour les siècles des siècles, Amen. 

 (Cantique de Syméon.) 

Pierre D. 

 Les Ailes du Temps 

Laval, 19 février 2011 

 

 

Ce matin…

Ce matin... dans Liens plume

Ce matin……. 

Dégustant mon café amoureusement préparé, la sonnerie du téléphone vient déranger la quiétude de mon logis. Je ne reçois pratiquement jamais d’appel. Je décroche le combiné : 

-Oui ! 

Au bout de la ligne  une voix embarrassée s’annonce : 

-Papa, comment vas-tu ? Comment es-tu ? Court silence. 

Je reconnais mon fils qui semble  troublé profondément. Je le questionne sur son appel : 

-Et la petite famille ça  va ? Ta conjointe va bien? Jacynthe ? Et ton travail à toi ? 

Pressé d’en venir au fait il me dit : 

-Papa  prendrais-tu Jacynthe avec toi ce matin jusqu’à l’heure du midi .Nous allons devoir  lui annoncer une très mauvaise  nouvelle  aujourd’hui. 

Je sens que mon fils retient ses larmes au plus profond de lui-même. Un sentiment d’inquiétude me ronge .J’insiste pour qu’il s’ouvre et m’annonce quelque chose de terrible : 

-Hier après midi  son amie Jessica jouait près de chez elle quand un chauffard l’a fauché avec son véhicule; elle est morte sur le coup. Ce fût instantané. La maman de Jessica vient de nous appeler et elle en est tout bouleversée, qui ne le serait pas dans ces moments là ?Jacynthe et Jessica étaient de  grandes amies inséparables depuis  la maternelle .Nous craignons pour le choc et nous devons concentrer nos efforts et nos énergies pour annoncer cette nouvelle à notre petite fille .
Peux-tu nous aider ?Elle te fait beaucoup confiance. Nous aussi. 

Le souffle coupé je songe que  je n’ai rien sur le programme aujourd’hui et suggère à mon fils qu’il m’amène la petite et nous irons sur le bord de la rivière . Il fait beau: 

-D’accord papa et nous reviendrons la  chercher vers midi. Ça te va ? 

Je me prépare fébrilement je vais avoir de la grande visite. Ma petite fille Jacynthe s’en vient. Elle est si fragile et sensible. Je prie le Seigneur de me donner les paroles justes. 

Nous marchons, Jacynthe et moi, dans le petit sentier boisé aux abords de la rivière toute souriante. Sa petite main s’accroche à mon pouce; elle serre fort. C’est elle qui dirige ce matin elle me l’a bien fait sentir. Je la suis. Elle m’affirme qu’elle est mon professeur d’histoire naturelle, selon son expression, et qu’il est temps que j’apprenne quelque chose. Elle a  neuf ans  toutes bien comptés.   Le soleil se met de la partie en essayant de fuir les petits nuages cachotiers. Ma petite fille, de son savoir, identifie les plantes de façon remarquable. Elle me guide vers l’ouverture béante du boisé débouchant sur la rivière. Des écureuils taquins  traversent en gambadant le sentier. Jacynthe s’exclame: 

-Regardes grand-papa  de petits mammifères rongeurs, allons leur dire bonjour. 

Je m’esclaffe d’un rire complice et j’accompagne cette petite main vers le  rivage de l’onde mirifique. Arrivés sur les bords de l’eau nous nous immobilisons pour admirer la beauté du paysage  et de sentir les parfums mélangés de l’eau et des fleurs sauvages. Cette odeur champêtre me fait rêver. Jacynthe salue de la main les écureuils figés  et les invite à aller continuer leurs ébats dans la forêt. Ils s’exécutent. Une envolée d’outardes, en symbiose chorégraphique, se pose, à la grande joie de la petite fille sur l’onde accueillante. Ses yeux émerveillés me regardent sans dire un mot. J’acquiesce  du regard et de mon sourire. L’éclatante beauté du spectacle ravit. Les yeux de Jacynthe  débordent de cet instant sublime. Un attroupement  d’oiseaux applaudissent de leurs ailes et de leurs chants la venue des ailés de blanc et d’argent. Jacynthe  joint les deux mains et s’exclame : 

-Oh ! Que c’est beau grand-papa. Merci d’être venu ici avec moi ce matin. Je vais en avoir à conter à maman  ce midi . Viens nous allons nous installer sur le banc là-bas. 

-Je te suis  mademoiselle la professeur . 

Nous nous installons sur le banc de bois qui est impatient de notre venue. Les légers rayons du soleil nous flattent doucement l’épiderme. L’endroit est idéal pour une conversation tout en douceur et en profondeur ; j’attend le bon instant. Ma petite fille me demande: 

-Combien d’espèces d’oiseaux peux-tu nommer  ici présentement ? Moi je peux en nommer au moins  dix, et toi ? 

Je lui réponds : 

-En me fermant les yeux je vais essayer  te les nommer. 

Elle me dit : 

-Ah oui en te fermant les yeux ; bien alors vas-y! 

Je ferme les yeux et je sens la brise légère me siffloter un mélodieux mélange de Paix, de silence et d’Amour : 

-Bon en premier lieu  tu as les outardes qui sont sur la surface de l’eau et qui débattent ensembles. Ensuite ….tu as une grive qui appelle sa tribu. Ah! Un corbeau qui croasse  et tiens une mésange  et encore des goélands  qui doivent chercher de la nourriture, eux aussi. J’en suis à combien là ? 

Elle me répond : 

Cinq, c’est pas fort, continue ! 

Je reprends, toujours les yeux clos, tout en tendant l’oreille aux chants camouflés dans les arbres et arbustes; mon esprit cherche à s’évader vers la petite  Jessica ; pas tout de suite me dis-je. 

-J’entends… j’entends des petits moineaux et  pas trop éloignés d’ici ou nous sommes. 

-Exact   ! – Me dit-elle – ils sont à quelques mètres. Continue. 

-Voyons  voir  mais …ce sont des pigeons qui roucoulent  et  attend…..! Qu’est ce que j’entends au loin  mais ce sont des canards ! Ai-je raison mon petit coco ? 

Jacynthe se lève debout sur le banc et vérifie en amont de la rivière et confirme mes dires : 

-Oui effectivement  une bande  de canards s’en viennent par ici. On continue monsieur le grand-père expert ! 

-Bon ……voyons là ….il devient difficile d’identifier les chants. Je crois déceler  le cri d’un geais bleu ; ai-je-raison ? 

La fillette ne répond pas et j’ouvre les yeux. Elle cherche dans les cimes des arbres l’oiseau bleuté  et le découvre : 

-Oui tu as raison il est là! Bravo  mon cher !  Il ne t’en reste que plus qu »un à trouver. Allez  un petit effort  et le compte y est. 

Je referme les yeux et sens la douceur des rayons du soleil sur mes paupières. J’écoute attentivement  et un son de piaillement vient à mon ouïe : 

-Des chardonnerets. Oui j’en suis sûr ce sont des chardonnerets  dans les buissons. 

Jacynthe ,curieuse, examine scrupuleusement les buissons sur notre droite et y voit de minuscules oiseaux jaunes et noirs  qui se déplacent à la vitesse de l’éclair. Elle s’exclame: 

-Bravo, grand-papa  tu en as eu  dix. Tu mérites une récompense. 

Sur ces mots, elle me prend la tête avec ses deux petites menottes et me donne un beau bisou  sur le front : 

-Voilà  pour toi ! 

Elle sourit à grandes dents  et je la serre dans mes bras savourant cette minute de tendresse. Je lui dis: 

-À toi maintenant  de m’identifier des oiseaux que je n’ai pas nommés. Il y en a encore quelques -uns .Elle s’exécute : 

-Mais moi je ne ferme pas les yeux  parce que je ne connais  pas tous les chants d’oiseaux. D’accord ?  Oui bon j’y vais. Ah ! Un étourneau, non plusieurs! Bon voyons voir si dans les haies de cèdres ils ne se cachent pas des espiègles frondeurs. Oui, oui je les vois ! Des jaseurs des cèdres, des jaseurs des cèdres les vois-tu ? 

Je me retourne et effectivement il y a deux jaseurs des cèdres se trimbalant dans le labyrinthe des cèdres: 

-Bravo ma mignonne  tu es sensationnelle. Continue ta chasse. 

Sur la rivière les outardes s’excitent et lancent de hauts cris. L’heure du départ est sonnée. Le chef de file donne le signal et toutes ensembles agitent leurs ailes de toute leur capacité. Ce remue-ménage ébranle toute la communauté des ailés. Nous admirons toutes et tous cet exquis portrait fait d’arabesques aquatiques. Jacynthe demande: 

-Pourquoi partent-elles ? Elles étaient pourtant si bien ici.  En plus elles embellissaient le paysage. Dommage. 

Un filet de tristesse se lit dans les  yeux de la petite fille et je crois que le moment aussi est venu: 

-Il faut parfois partir tu sais ; quitter tout ce qu’on a  et tous ceux que l’on aime pour nicher ailleurs. Mais ils demeurent toujours en nos cœurs. Elles reviendront  j’en suis sur.  Pensive, Jacynthe me demande :  -Crois-tu lorsque l’on meurt nous allons ailleurs et revenir un jour ? Penses-tu que la mort est nécessaire à la vie ? Pourquoi la mort de quelqu’un qui nous est cher nous fait de la peine ? J’en ai de bonnes questions pour toi ce matin  hein, grand-papa ! 

Elle disait tout cela comme une grande philosophe de la vie. Voyant qu’elle était réceptive j’aborde le sujet délicat: 

-La mort est un processus normal de la vie, ma chouette. Mais la vie ne s’arrête pas là ; la mort est une étape de la vie .Pour une vie meilleure .Nous aurions passé par tout ce que nous passons de notre temps  dans ce monde pour absolument rien, comme certains le croient, moi je n’y crois pas . Je crois que nous allons dans un monde meilleur ; un monde de l’esprit. Et tant qu’à revenir ; je ne puis te répondre sur ce sujet .Et, lorsque quelqu’un de notre entourage disparaît, nous nous devons de le laisser aller et non le retenir  par notre peine  et nos larmes. De cette façon nous leur témoignons encore plus d’amour. Lorsque les bébés oiseaux sont prêts à partir du nid, les parents les aident avec un petite poussée en bas du nid et hop! Ils prennent leur envol. 

Un goéland vient virevolter près de nous. Majestueux avec ses grandes ailes il nous salue bien bas. Nous répondons réciproquement et, comme il est venu, il  manœuvre  magnifiquement  pour s’élever dans les airs . Son battement d’ailes nous laisse un très beau gage : une belle plume blanche sertie de noir. Jacynthe descends immédiatement du banc pour cueillir  le message de notre ami l’aérien. Elle la conserve précieusement sur son cœur .Je reprends: 

-Tu sais à toutes les fois que je trouve une plume d’oiseau j’écris un texte, c’est un message d’espoir des anges. Tu la garderas le jour ou tu en auras bien besoin. Et tu sais, ce que nous parlions à l’instant, il n’y a pas d’âge pour que notre vie prenne fin. Des gens âgés meurent tout comme de jeunes gens. Ils ont probablement fait ce qu’ils avaient à faire comme mission sur terre et quelques fois le temps est court. 

Jacynthe, me regarde comme pour lire dans mon esprit  mais ne saisit pas tout de suite. Je ne vais pas plus loin laissant le soin aux parents de faire leur part maintenant. La petite fille est forte et aguerrie. Nous examinons et inspectons une dernière  fois les lieux pour,peut-être, découvrir une espèce d’oiseau non répertorié sur notre liste . Je prends la main de la fillette et lui enjoint de regarder sur sa gauche : 

-Regarde Jacynthe !  Le vois-tu ? 

Elle me chochotte: 

-Oh ! Un oiseau-mouche, ce qu’il est beau. Il semble si délicat. Il bat si vite des ailes qu’on dirait qu’il tient par une ficelle. 

Avec sa plume de goéland elle lui fait des signe de salut. Elle est ravie et joyeuse. 

Nous quittons enfin l’antre de sérénité pour  se diriger vers la maison. Les parents de Jacynthe l’attendent. 

Quelques jours plus tard je reçois encore un appel de mon fils pour me mettre au parfum des derniers développements: 

-Merci papa, merci beaucoup. Jacynthe n’a pas pris la nouvelle trop durement. Il y a eu quelques larmes mais  pas plus. Elle a été forte et sereine. Au salon funéraire, où Jessica était exposée, Jacynthe a prononcé une prière en sa mémoire. Elle a parlé d’oiseau et de liberté. Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi touchant. Et à la fin de son petit laïus  elle a déposé une plume de goéland dans le  cercueil de Jessica lui enjoignant de s’envoler et de revenir lui rendre visite de temps en temps. L’assistance ne pouvait contenir ses larmes. Très émouvant. Elle me fait dire qu’elle t’embrasse très fort et a bien hâte  de retourner dans votre endroit de prédilection. 

J’ai peine à contenir mes larmes de joie et remercie le Seigneur. La Lumière passe.                                                                                                      

Pierre D.  Les Ailes du Temps 

Laval  8 février 2011 

 

Missive.

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Missive. 

La boule  rouge feu s’agrippe à sa pente descendante inexorablement vers le couchant  lorsque j’établis mes quartiers dans le petit parc attenant à la rivière. Le chevaucheur  des ombres brille par son absence. Les mammifères et les ailés se délectent de joie des rayons kaléidoscopiques de l’astre du jour. Une joyeuse bande de pigeons arpentent les sentiers en quête de miettes de pain, laissées par les voyageurs temporels éphémères. Campé sur mon banc qui me sert de perchoir je m’amuse à reluquer les minuscules vagues que font les outardes lors de leur passage en défilé. Le soleil semble dévaler les vaguelettes comme on fait du ski. On entend les grillons qui amorcent leur concert nocturne tout en effilant leurs ailes rugueuses. 

Les cigales lancent, encore, quelques S.O.S. à leurs congénères enfouis  dans le feuillage verdâtre des arbres. La soirée sera chaude et perspicace. Rien ne peut venir ébranler cet équilibre qui caresse le silence .Un pigeon s’aventure près de mon banc mais me laisse seul dans mes réflexions  et je le remercie tout bonnement. Un couple d’amoureux, ou de grands amis, piétinent sur place tout en se caressant les mains. Ils passent devant moi tout en étant dans leur monde .Je souris et leur envoie des saluts fraternels.  Sur l’onde les outardes s’ébattent des ailes en exécutant un ballet aquatique digne de grand nom. Moment de quiétude et de sérénité L’air doucereux exalte les effluves des fleurs sauvages et l’ombre de son souffle m’effleure doucement  le visage. Une grive sifflote son chant mélodieux. En immersion dans le fin fond de mes pensées, une vieille dame vient s’installer sur le banc d’à côté. Je ne l’aperçois pas immédiatement mais sens sa stature dans l’angle mort de mon œil. Je tourne la tête et la  vois ses yeux plongés dans le décor  tout comme les miens qui se remplissent à rebords de la beauté du paysage. Je respire à fond et exulte mon bien-être. La dame, toute menue, tient dans ses mains un papier ressemblant à une lettre. Ce morceau de papier lui arrache une partie de son âme ; c’est ce que j’en déduit. Immobile elle fixe l’horizon rougeâtre ou il y passe une envolée de canards devant le soleil agonisant. Je me demande comment engager une conversation avec  cette dame qui semble perturbée. Je la regarde mais détourne les yeux vers le rivage qui prend les teintes du coucher de soleil. Un canard frondeur vient à passer entre nos deux bancs et nos regards se croissent simultanément : 

- Hum ! N’a pas froid aux yeux ce monsieur là !  Dis-je pour faire craquer le silence. La dame secoue la tête en guise d’approbation et retourne vers l’horizon de ses confidences. Elle serre la lettre dans sa main tout comme on  serre un objet pour en soutirer un vœu d’impuissance. Elle porte la missive vers son cœur tout en expirant un léger soupir. Je l’entends subtilement et je prends les ailes du vent pour accompagner les outardes s’émoustillant sur l’eau. Ma curiosité me gagne et je jette un regard oblique vers la femme aux cheveux gris. Elle arbore à son doigt une jolie bague sertie d’émeraudes et a un autre doigt un jonc qui ne semble plus vouloir sortir. Je me risque à nouveau pour un brin de conversation: 

-Belle soirée n’est ce pas ?  Distraite elle me répond par  un oui timide et discret. Je poursuis prudent: 

-J’aime venir ici par les beaux soirs d’été comme celui-ci. Venir prendre un bon bol d’énergie et de ressourcement. De venir ressasser et secouer les petits problèmes de la vie et de les confier au Créateur. J’aime…  -Vous croyez en Dieu vous ?- Me dit-elle subitement et sèchement.- Je crois que j’ai perdu cette faculté depuis belle lurette me lance-t-elle aussitôt. Je crois que je ne crois plus du tout. 

Bouche bée je me ressaisi et  viens pour entamer  un monologue; mais me tait. Ma mère me disait de me tourner la langue sept fois dans la bouche  avant de parler et c’est ce que je fais .Je constate que mon interlocutrice n’a pas âme à entendre des phrases toutes faites d’avance  et qui auraient un vide de sens. Elle se campe en raidissant le dos sur son banc. Je reste coït quelques secondes ; le temps de l’éclair et reprends:  -Pour moi, madame, c’est un choix vital et nécessaire. Libre à tout à chacun de vivre son cheminement. 

La tête pensive, elle regarde la lettre qu’enserre sa main. Des mésanges caquassent au loin ajustant leur diapason aux notes des criquets du fond d’un bosquet. L’air  chaud monte suavement des herbes pour venir recouvrir tendrement quelques arbustes abritant des insectes cafouilleurs. Mon étrangère risque :  -Et vous monsieur que feriez-vous avec une nouvelle comme je viens de recevoir de ma fille vivant sur un autre continent et qui me laisse entendre, pour cause de malentendus, qu’elle ne me laissera jamais voir sa fille à elle ? Ma petite fille. Que feriez-vous à ma place ? Qu’ai-je donc pu faire au Bon Dieu pour que cela arrive ? Oui nous avons eu des prises de bec et des controverses mais est-ce une raison de me punir de la sorte ? Elle ne vient jamais me voir et lorsqu’elle écrit ce n’est que pour me demander des sous. Depuis que mon mari est décédé, il y a cinq ans, je l’ai vue, elle, que deux fois. Elle m’a annoncé, suite au décès de son père qu’elle quittait le pays et qu’elle était enceinte. Depuis je n’ai pas eu de nouvelles; sauf ce matin. 

Une larme, reflétant les derniers souffles du soleil, se fraye un chemin sur sa joue écarlate .Je demeure silencieux pour ne pas briser le mémento de son partage  et par respect. La nature se pare de ses atours de  la pénombre. Elle reprend:  -Toute ma vie, et surtout, lorsque j’ai eu ma fille  nous lui  avons, mon mari et moi, donné ce que nous pouvions .Et voilà les remerciements et la gratitude. Mais en plus – elle retient ses soupirs larmoyants- elle me refuse de voir ma petite fille. 

Je sens tout  le précipice de solitude gravir les escarpins de ses joues couvertes de larmes. Je pense que la dame en était au fond de son désespoir et c’est là qu’elle trouvera l’échelle de l’espoir. Je ne savais que lui dire et comment lui dire  mais :  -Vous savez, nos enfants ne nous appartiennent pas. Ce sont comme de petits oiseaux qui quittent le nid après un certain temps. Nous devons apprendre à nous détacher complètement et, chose inusitée, c’est là qu’ils nous reviennent. Apprendre à leur donner sans jamais s’attendre à recevoir en retour. Votre fille va sûrement vous revenir un jour et avec votre petite fille en plus. Soyez optimiste. Prenez cette lettre que vous tenez dans votre main comme un gage de retour  et il se transformera en retour de  vos enfants .Je comprends votre solitude et vos appréhensions et je vous remercie beaucoup de m’aider de la sorte. 

-Mais ce n’est pas moi qui vous aide monsieur, c’est bien vous qui m’écoutez !Merci.  -Non madame, vous m’aidez beaucoup en ce moment par votre douleur et vos souffrances  et le soulagement que je puisse y apporter moindrement .Et, c’est là, que j’y vois le Créateur. C’est la ma Croyance en Dieu. Si je peux aider une personne aujourd’hui je le ferai. 

-Je vais faire comme vous, monsieur, et en aider d’autres qui en ont bien besoin.  Les dernières lueurs tirant au mauve s’écoulent lentement à la surface de l’onde. Seulement les insectes nocturnes, maintenant, s’agitent. Les réverbères scintillent dans les prémisses de la noirceur. La lune fait son lit douillet entre quelques nuages encore un peu rosés. Un canard retardataire se dépêche vers son nid pour ne pas être surpris par  la noirceur. Les humains ne sont pas pressés d’entrer dans leur logis; il fait bien et beau ce soir. 

J’entrevois la noble dame s’éloigner  d’un pas alerte. La fraîcheur de la soirée vient calmer les dernières ardeurs du jour  chaleureux. 

Pierre D.  Les Ailes du  Temps 02-02-2011 

 

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