Ce matin…

Ce matin... dans Liens plume

Ce matin……. 

Dégustant mon café amoureusement préparé, la sonnerie du téléphone vient déranger la quiétude de mon logis. Je ne reçois pratiquement jamais d’appel. Je décroche le combiné : 

-Oui ! 

Au bout de la ligne  une voix embarrassée s’annonce : 

-Papa, comment vas-tu ? Comment es-tu ? Court silence. 

Je reconnais mon fils qui semble  troublé profondément. Je le questionne sur son appel : 

-Et la petite famille ça  va ? Ta conjointe va bien? Jacynthe ? Et ton travail à toi ? 

Pressé d’en venir au fait il me dit : 

-Papa  prendrais-tu Jacynthe avec toi ce matin jusqu’à l’heure du midi .Nous allons devoir  lui annoncer une très mauvaise  nouvelle  aujourd’hui. 

Je sens que mon fils retient ses larmes au plus profond de lui-même. Un sentiment d’inquiétude me ronge .J’insiste pour qu’il s’ouvre et m’annonce quelque chose de terrible : 

-Hier après midi  son amie Jessica jouait près de chez elle quand un chauffard l’a fauché avec son véhicule; elle est morte sur le coup. Ce fût instantané. La maman de Jessica vient de nous appeler et elle en est tout bouleversée, qui ne le serait pas dans ces moments là ?Jacynthe et Jessica étaient de  grandes amies inséparables depuis  la maternelle .Nous craignons pour le choc et nous devons concentrer nos efforts et nos énergies pour annoncer cette nouvelle à notre petite fille .
Peux-tu nous aider ?Elle te fait beaucoup confiance. Nous aussi. 

Le souffle coupé je songe que  je n’ai rien sur le programme aujourd’hui et suggère à mon fils qu’il m’amène la petite et nous irons sur le bord de la rivière . Il fait beau: 

-D’accord papa et nous reviendrons la  chercher vers midi. Ça te va ? 

Je me prépare fébrilement je vais avoir de la grande visite. Ma petite fille Jacynthe s’en vient. Elle est si fragile et sensible. Je prie le Seigneur de me donner les paroles justes. 

Nous marchons, Jacynthe et moi, dans le petit sentier boisé aux abords de la rivière toute souriante. Sa petite main s’accroche à mon pouce; elle serre fort. C’est elle qui dirige ce matin elle me l’a bien fait sentir. Je la suis. Elle m’affirme qu’elle est mon professeur d’histoire naturelle, selon son expression, et qu’il est temps que j’apprenne quelque chose. Elle a  neuf ans  toutes bien comptés.   Le soleil se met de la partie en essayant de fuir les petits nuages cachotiers. Ma petite fille, de son savoir, identifie les plantes de façon remarquable. Elle me guide vers l’ouverture béante du boisé débouchant sur la rivière. Des écureuils taquins  traversent en gambadant le sentier. Jacynthe s’exclame: 

-Regardes grand-papa  de petits mammifères rongeurs, allons leur dire bonjour. 

Je m’esclaffe d’un rire complice et j’accompagne cette petite main vers le  rivage de l’onde mirifique. Arrivés sur les bords de l’eau nous nous immobilisons pour admirer la beauté du paysage  et de sentir les parfums mélangés de l’eau et des fleurs sauvages. Cette odeur champêtre me fait rêver. Jacynthe salue de la main les écureuils figés  et les invite à aller continuer leurs ébats dans la forêt. Ils s’exécutent. Une envolée d’outardes, en symbiose chorégraphique, se pose, à la grande joie de la petite fille sur l’onde accueillante. Ses yeux émerveillés me regardent sans dire un mot. J’acquiesce  du regard et de mon sourire. L’éclatante beauté du spectacle ravit. Les yeux de Jacynthe  débordent de cet instant sublime. Un attroupement  d’oiseaux applaudissent de leurs ailes et de leurs chants la venue des ailés de blanc et d’argent. Jacynthe  joint les deux mains et s’exclame : 

-Oh ! Que c’est beau grand-papa. Merci d’être venu ici avec moi ce matin. Je vais en avoir à conter à maman  ce midi . Viens nous allons nous installer sur le banc là-bas. 

-Je te suis  mademoiselle la professeur . 

Nous nous installons sur le banc de bois qui est impatient de notre venue. Les légers rayons du soleil nous flattent doucement l’épiderme. L’endroit est idéal pour une conversation tout en douceur et en profondeur ; j’attend le bon instant. Ma petite fille me demande: 

-Combien d’espèces d’oiseaux peux-tu nommer  ici présentement ? Moi je peux en nommer au moins  dix, et toi ? 

Je lui réponds : 

-En me fermant les yeux je vais essayer  te les nommer. 

Elle me dit : 

-Ah oui en te fermant les yeux ; bien alors vas-y! 

Je ferme les yeux et je sens la brise légère me siffloter un mélodieux mélange de Paix, de silence et d’Amour : 

-Bon en premier lieu  tu as les outardes qui sont sur la surface de l’eau et qui débattent ensembles. Ensuite ….tu as une grive qui appelle sa tribu. Ah! Un corbeau qui croasse  et tiens une mésange  et encore des goélands  qui doivent chercher de la nourriture, eux aussi. J’en suis à combien là ? 

Elle me répond : 

Cinq, c’est pas fort, continue ! 

Je reprends, toujours les yeux clos, tout en tendant l’oreille aux chants camouflés dans les arbres et arbustes; mon esprit cherche à s’évader vers la petite  Jessica ; pas tout de suite me dis-je. 

-J’entends… j’entends des petits moineaux et  pas trop éloignés d’ici ou nous sommes. 

-Exact   ! – Me dit-elle – ils sont à quelques mètres. Continue. 

-Voyons  voir  mais …ce sont des pigeons qui roucoulent  et  attend…..! Qu’est ce que j’entends au loin  mais ce sont des canards ! Ai-je raison mon petit coco ? 

Jacynthe se lève debout sur le banc et vérifie en amont de la rivière et confirme mes dires : 

-Oui effectivement  une bande  de canards s’en viennent par ici. On continue monsieur le grand-père expert ! 

-Bon ……voyons là ….il devient difficile d’identifier les chants. Je crois déceler  le cri d’un geais bleu ; ai-je-raison ? 

La fillette ne répond pas et j’ouvre les yeux. Elle cherche dans les cimes des arbres l’oiseau bleuté  et le découvre : 

-Oui tu as raison il est là! Bravo  mon cher !  Il ne t’en reste que plus qu »un à trouver. Allez  un petit effort  et le compte y est. 

Je referme les yeux et sens la douceur des rayons du soleil sur mes paupières. J’écoute attentivement  et un son de piaillement vient à mon ouïe : 

-Des chardonnerets. Oui j’en suis sûr ce sont des chardonnerets  dans les buissons. 

Jacynthe ,curieuse, examine scrupuleusement les buissons sur notre droite et y voit de minuscules oiseaux jaunes et noirs  qui se déplacent à la vitesse de l’éclair. Elle s’exclame: 

-Bravo, grand-papa  tu en as eu  dix. Tu mérites une récompense. 

Sur ces mots, elle me prend la tête avec ses deux petites menottes et me donne un beau bisou  sur le front : 

-Voilà  pour toi ! 

Elle sourit à grandes dents  et je la serre dans mes bras savourant cette minute de tendresse. Je lui dis: 

-À toi maintenant  de m’identifier des oiseaux que je n’ai pas nommés. Il y en a encore quelques -uns .Elle s’exécute : 

-Mais moi je ne ferme pas les yeux  parce que je ne connais  pas tous les chants d’oiseaux. D’accord ?  Oui bon j’y vais. Ah ! Un étourneau, non plusieurs! Bon voyons voir si dans les haies de cèdres ils ne se cachent pas des espiègles frondeurs. Oui, oui je les vois ! Des jaseurs des cèdres, des jaseurs des cèdres les vois-tu ? 

Je me retourne et effectivement il y a deux jaseurs des cèdres se trimbalant dans le labyrinthe des cèdres: 

-Bravo ma mignonne  tu es sensationnelle. Continue ta chasse. 

Sur la rivière les outardes s’excitent et lancent de hauts cris. L’heure du départ est sonnée. Le chef de file donne le signal et toutes ensembles agitent leurs ailes de toute leur capacité. Ce remue-ménage ébranle toute la communauté des ailés. Nous admirons toutes et tous cet exquis portrait fait d’arabesques aquatiques. Jacynthe demande: 

-Pourquoi partent-elles ? Elles étaient pourtant si bien ici.  En plus elles embellissaient le paysage. Dommage. 

Un filet de tristesse se lit dans les  yeux de la petite fille et je crois que le moment aussi est venu: 

-Il faut parfois partir tu sais ; quitter tout ce qu’on a  et tous ceux que l’on aime pour nicher ailleurs. Mais ils demeurent toujours en nos cœurs. Elles reviendront  j’en suis sur.  Pensive, Jacynthe me demande :  -Crois-tu lorsque l’on meurt nous allons ailleurs et revenir un jour ? Penses-tu que la mort est nécessaire à la vie ? Pourquoi la mort de quelqu’un qui nous est cher nous fait de la peine ? J’en ai de bonnes questions pour toi ce matin  hein, grand-papa ! 

Elle disait tout cela comme une grande philosophe de la vie. Voyant qu’elle était réceptive j’aborde le sujet délicat: 

-La mort est un processus normal de la vie, ma chouette. Mais la vie ne s’arrête pas là ; la mort est une étape de la vie .Pour une vie meilleure .Nous aurions passé par tout ce que nous passons de notre temps  dans ce monde pour absolument rien, comme certains le croient, moi je n’y crois pas . Je crois que nous allons dans un monde meilleur ; un monde de l’esprit. Et tant qu’à revenir ; je ne puis te répondre sur ce sujet .Et, lorsque quelqu’un de notre entourage disparaît, nous nous devons de le laisser aller et non le retenir  par notre peine  et nos larmes. De cette façon nous leur témoignons encore plus d’amour. Lorsque les bébés oiseaux sont prêts à partir du nid, les parents les aident avec un petite poussée en bas du nid et hop! Ils prennent leur envol. 

Un goéland vient virevolter près de nous. Majestueux avec ses grandes ailes il nous salue bien bas. Nous répondons réciproquement et, comme il est venu, il  manœuvre  magnifiquement  pour s’élever dans les airs . Son battement d’ailes nous laisse un très beau gage : une belle plume blanche sertie de noir. Jacynthe descends immédiatement du banc pour cueillir  le message de notre ami l’aérien. Elle la conserve précieusement sur son cœur .Je reprends: 

-Tu sais à toutes les fois que je trouve une plume d’oiseau j’écris un texte, c’est un message d’espoir des anges. Tu la garderas le jour ou tu en auras bien besoin. Et tu sais, ce que nous parlions à l’instant, il n’y a pas d’âge pour que notre vie prenne fin. Des gens âgés meurent tout comme de jeunes gens. Ils ont probablement fait ce qu’ils avaient à faire comme mission sur terre et quelques fois le temps est court. 

Jacynthe, me regarde comme pour lire dans mon esprit  mais ne saisit pas tout de suite. Je ne vais pas plus loin laissant le soin aux parents de faire leur part maintenant. La petite fille est forte et aguerrie. Nous examinons et inspectons une dernière  fois les lieux pour,peut-être, découvrir une espèce d’oiseau non répertorié sur notre liste . Je prends la main de la fillette et lui enjoint de regarder sur sa gauche : 

-Regarde Jacynthe !  Le vois-tu ? 

Elle me chochotte: 

-Oh ! Un oiseau-mouche, ce qu’il est beau. Il semble si délicat. Il bat si vite des ailes qu’on dirait qu’il tient par une ficelle. 

Avec sa plume de goéland elle lui fait des signe de salut. Elle est ravie et joyeuse. 

Nous quittons enfin l’antre de sérénité pour  se diriger vers la maison. Les parents de Jacynthe l’attendent. 

Quelques jours plus tard je reçois encore un appel de mon fils pour me mettre au parfum des derniers développements: 

-Merci papa, merci beaucoup. Jacynthe n’a pas pris la nouvelle trop durement. Il y a eu quelques larmes mais  pas plus. Elle a été forte et sereine. Au salon funéraire, où Jessica était exposée, Jacynthe a prononcé une prière en sa mémoire. Elle a parlé d’oiseau et de liberté. Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi touchant. Et à la fin de son petit laïus  elle a déposé une plume de goéland dans le  cercueil de Jessica lui enjoignant de s’envoler et de revenir lui rendre visite de temps en temps. L’assistance ne pouvait contenir ses larmes. Très émouvant. Elle me fait dire qu’elle t’embrasse très fort et a bien hâte  de retourner dans votre endroit de prédilection. 

J’ai peine à contenir mes larmes de joie et remercie le Seigneur. La Lumière passe.                                                                                                      

Pierre D.  Les Ailes du Temps 

Laval  8 février 2011 

 

 


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4 commentaires

  1. Bonjour Pierre,
    Beau texte «Ce matin» et quelle belle leçon ! C’est une approche profonde et sécurisante qui nous fait sérieusement approfondir la vraie question. Bravo ! Amitiés. Robert D.

  2. kathy85 dit :

    Bonjour Magnifique et tellement émouvant que je n’ai pu me passer de le partager sur mon face book j’espère que vous ne m’en voudrez pas en cas ou http://feuilledechou.unblog.fr/2011/02/10/le-saviez-vous-14/ si cela gênes ….
    amitiés et courage

    Dernière publication sur le quotidien de la vie et des gifs : DEJA UN AN

  3. canelle49 dit :

    Bonjour Pierre,

    Le temps de sécher mes larmes et t’écrire combien ta plume et les mots que tu as eu avec ta petit-fille sont merveilleux, tu es un être exeptionnel qui a trouvé grâce en Dieu et tu nous offre de l’amour dans chacun de tes textes, merci malgré mon chagrin pour cette petite fille tu nous laisse dans le coeur et dans l’âme cette petite lueur d’espoir qu’un jour on sera près de ceux qui sont parti, merci Pierre.

    Des gros becs tendres et affectueux

    Helene

    Dernière publication sur air du temps : Un cri d'amour !

  4. LA FANETTE dit :

    bonjour Pierre
    Bien belle et émouvante histoire. Il est de fait parfois difficile d’expliquer la mort à des enfants
    Une bien jolie façon de la présenter ici et qui ma foi a fonctionné puisque cette petite a trouver les mots à son chagrin
    bonne journée
    amicalement

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