Que demandez-vous ?

 

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Que demandez-vous ? 

(Rituel d’Oblation; Abbaye Saint-Benoît du Lac) 

Le soleil étire ses rayons rougeâtres sur tout l’horizon. Comme une pieuvre il les fait s’agripper sur toutes formes visibles à l’œil nu. Son influence discarte les nuées des ténèbres. Le paysage s’adapte foncièrement à l’astre du jour tout comme un caméléon. Une mince brume s’entiche auprès des gerbes et des arbustes dégageant des effluves aromatiques des fleurs sauvages. L’air s’inonde des chants des oiseaux éveillés au fond de l’antre forestier. Le matin, en effervescence, bat au rythme du cercle de feu  grimpant l’échelle de l’horizon. Une envolée d’outardes glapissent au dessus des champs encore humide des brumes de la nuit. La lune allonge son quart et hésite à disparaître.  Privilégié je me suis installé au belvédère de la tour du clocher du monastère et mes yeux n’en finissent plus de se regorger du spectacle éblouissant de ce lever de soleil. Je respire à fond tout en me remémorant des passages des psaumes des Vigiles. 

 ‘’Toutes les œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur : 

À lui, haute gloire, louange éternelle ! 

Vous, les anges du Seigneur, bénissez le Seigneur : 

À lui, haute gloire, louange éternelle !’’ 

 

Je fredonne le chant en ne quittant pas des yeux le vol des outardes qui se dirige vers le lac emmitouflé des brumes montantes. Tout respire la beauté, la paix; la beauté de la paix. Devant moi, sur le toit de l’Église, un groupe de pigeons roucoulent en douceur. Malgré les efforts de les en chasser ils reviennent sans cesse s’installer à la même place, et ce, tous les jours. Ils doivent sentir une certaine forme de sécurité  et s’assurer, lorsque vient le prédateur, qu’ils puissent à toute vitesse déguerpir dans un endroit plus sûr. Sans crier gare ils prennent  leur envol pour on ne sait ou et reviennent se nicher au même endroit. J’en compte sept  avec des tâches de gris et de bleu sauf pour un qui est blanchâtre  avec l’extrémité des ailes noire. Vol, revol tout en cadence. Je délaisse ce groupe d’ailés pour fixer mes yeux sur le filet de brume qui dégringole par le haut les abords de la rivière .Tout en tournoyant ils amènent avec eux le zeste de froidure de l’onde en miroir. La lumière solaire, opportuniste, saisit  l’instant pour  barioler ces serpentins brumatiques en guirlandes flamboyantes  qui viennent rajouter à la scène une sensation de feux d’artifice de jour. Les outardes les traversent en battant des ailes et en glapissant comme des enfants qui s’ébattent dans les feuilles tombées  d’automne. J’entends sur ma droite un froissement d’ailes. Le pigeon blanc aux ailes émoustillées de noir se perche à quelques pas de moi sur le rempart du belvédère. Il est stupéfait de me voir là et c’est réciproque. Je le salue  il me roucoule un signe d’énervement, je lui réponds: 

-Belle journée n’est ce pas ? 

 

-Sans attendre son reste il s’envole  tout en décrivant des cercles concentriques vers le bas de l’édifice. Je le suis des yeux et le perd de vue .Le soleil maintenant éclate dans toute sa splendeur  à  sa place à l’horizon. Quelques nuages ratoureux   lui passe au nez ;il semble ne pas en faire de cas, il continue son travail si bien amorcé. La journée sera chaleureuse. Aujourd’hui est un grand jour  pour moi et quelques uns de mes frères. Nous devenons Oblat Séculier rattachés au Monastère. Notre second baptême .La cérémonie se déroulera dans l’Église Abbatiale  dans quelques heures. Je réfléchissais au geste et me disais que c’était  probablement  une des actions des plus importantes de toute ma vie .Le sens profond de l’Oblation est  le geste de s’offrir au Christ  et de ne rien préférer à l’Amour du Christ. Profondément ancré dans ma réflexion le groupe de pigeons vient virevolter  au dessus de ma tête; direction le  clocher. Ils n’y restent pas longuement  et retournent à leur guérites sur le toit de l’Église. On  dirait des sentinelles de l’aurore. Je quitte mon point de vue et me dirige vers ma chambre pour  aller me préparer. Les Laudes seront célébrées dans une heure. Je fais mes adieux éphémères au spectacle car je sais que j’y reviendrai un peu plus tard.  L’Église Abbatiale pleine à craquer  resplendit en effervescence .Les fidèles se sont rassemblés et attendent le début de l’Eucharistie. Les Pères tout de blanc vêtus  et les Frères  sont au choeur.Les chantres ont entamé l’Hymne d’entrée. Le célébrant arrive suivi de ses aides et, tout en fermant la marche, le Père Abbé avec sa Mitre et sa Crosse. Moment  solennel. La cérémonie se déroule sereinement  ponctuée de chants et de  Lectures. Le soleil s’infiltre partout par les lucarnes arrosant de ses lumières les gerbes de fleurs cueillies ce matin.  Je jette un rapide coup d’oeil au  point d’impact d’un rayon  de soleil qui vient éclater sur la  poutre transversale au dessus de la nef. Le mince rayon semble jouer au funambule. Mon regard s’arrête sur une tâche un peu plus sombre à l’extrémité de la poutre. Je me dis intérieurement :  -Bien ça alors !  Mais c’est mon ami le pigeon blanchâtre  qui s’est infiltré par le haut de la nef. Comment a-t-il pu faire cela  Je vais essayer de le découvrir  ce soir. Intimidé par tout le va et vient de la cérémonie il ne peut s’empêcher de se caler dans ses ailes espérant ne pas être vu. Je l’ai vu. Je le surveille du coin de l’oeil. Le moment arrive, avant l’Offrande, de notre Oblation. Le Père Abbé s’avance vers nous et s’installe dans son fauteuil de cérémonie. Le silence règne avec respect. Il nous demande de nous lever et d’une voix de ténor il dit : -Que demandez-vous ? 

À  cet instant précis l’oiseau s’élance et se dirige, sous les yeux ébahis des fidèles,   tout droit vers l’arrière de l’Église  au  jubé. Un sourire commun s’affiche sur presque toutes les lèvres. Ce n’est pas la première fois qu’un ailé gambade dans l’Église. Les futurs oblats nous reprenons en chœur :  -La Miséricorde de Dieu et l’union spirituelle à la communauté monastique de Saint Benoît du Lac, dans l’Oblature séculière . -Vous connaissez, pour l’avoir lue et méditée, la règle de notre père Saint-Benoît. Voulez-vous avec l’aide de la Grâce de Dieu, vivre votre baptême en suivant l’Esprit de cette règle ?  - Oui je le veux ! 

-Puisque vous mettez votre confiance en Dieu, qu’il achève lui-même  ce qu’Il a commencé en vous. -Amen. Nous lisons notre charte et nous la signons. C’est officialisé.  Comme nous en sommes rendus a dire le verset du psaume 118; le pigeon  effrayé revient se poser en plein centre de la poutre transversale .Il fait les cent pas . Nous entamons le verset: 

 

- »Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole et je vivrai;  et ne me déçois pas dans mon attente. » 

 

Moment  de solennité, en est-il, nous nous recueillons tout en écoutant le chant des Louanges. Je lève les yeux vers la croix de la nef  et y voit l’oiseau prendre son envol vers le  toit vitré de l’édifice. La cérémonie se termine toute en bénédictions.  Le même soir je retourne vers le belvédère pour y contempler cette fois le déclin de l’astre du jour. Paré de ses atouts les plus flamboyants il recouvre de ses bras la nature enchantée de toute cette belle journée .J’entre dans la baie vitrée qui donne au dessus de la nef et y voit  une entrouverture de la porte à l’autre extrémité. C’est  là que mon blanchâtre a du passer pour venir faire son tour de guet dans l’Église Abbatiale. Il n’y est plus ; je referme solidement la porte. Je ressors, et, sur le toit de l’Église je le revois  lui et ses compagnons refaire encore et encore leur même stratagème. 

Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix selon ta parole. 

Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples :  Lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. Gloire au Père, et au Fils et au Saint Esprit,  pour les siècles des siècles, Amen. 

 (Cantique de Syméon.) 

Pierre D. 

 Les Ailes du Temps 

Laval, 19 février 2011 

 

 

 


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