Phares

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Phares. 

 

 

La rosée de l’aurore ne finit plus de s’éparpiller amoureusement sur tout ce qui vit. Le rose teinté de lilas de l’horizon  décalque clairement de l’océan serti de petits moutons à sa surface .Le levant va s’introduire momentanément; question de minutes. Les grives orangées sautillent sur les gazons verts induits de cette pluie matinale. Leur balancement de tête  indique à leur ouïe les bruissements et le froissement de leurs prochaines victuailles. Leur chant mélodieux annoncent l’éclatement de la joie et la bienvenue de la journée .Des goélands fous s’élancent et lancent des cris à fendre l’âme .Les vagues viennent s’effilocher sur les rochers encore recouverts d’algues de la dernière marée. L’air salin parfume l’atmosphère. Aucun nuage à la pointe de l’horizon, le jour sera magnifique .Une légère brise du large fait balancer les chiffons laissés sur les cordes à sécher. 

 

Sur la grève, entre deux rochers sentinelles, Jean-Marc se promène tout en méditant sa prochaine homélie. Son regard se fixe sur le roulis des vagues et des restes d’algues qu’elles transportent. L’écume de la crête des vagues s’approche de ses pieds et va disparaître dans le sable pour recommencer inlassablement. Planté stoïquement Jean-Marc respire à fond les effluves du grand large .Il porte son regard à la ligne d’horizon et y voit un cargo tergiversant en douceur .À l’arrière le  soleil apparaît dans toute sa splendeur vermeil et étincelant. Une traînée de rayons vermillon  s’étiole sur la mer. Un goéland, curieux, vient se dandiner près de lui en inspectant les lieux à la recherche de sa pitance. Il lance un cri dominateur pour indiquer son  territoire .Les vagues  continuent de se trémousser et étaler leurs mousses. Jean-Marc revient, dans son esprit, à son laïus qu’il prononcera lors de  la messe  ce matin. Arrivé dans cette paroisse depuis plus d’une dizaine d’années les liens se sont bien établis entre lui et ses paroissiens. 

 

Cette semaine, par contre, un incident l’a beaucoup fait réfléchir; et comme il n’arrive rien pour rien il s’est convaincu qu’il en glisserait un mot dans son sermon dominical de ce matin. Il se remémore la conversation animée d’avec une de ses ouailles sur l’humilité et l’orgueil .Maryse, sa paroissienne, l’a piqué au vif en lui disant que les hommes pouvaient être fiers de s’accomplir dans tous les domaines de  leur vie .Elle lui disait que la réussite sociale avait une importance primordiale à ses yeux.Elle lui avouait que la richesse était gage d’accomplissement et de supériorité. Jean-Marc se souvient qu’il ne désirait plus entendre ce discours, il y mit fin de façon presque abrupte ; à son grand désarrois et à celui de Maryse. Son silence trahissait sa désapprobation mais  le respect de sa paroissienne .Il se demande comment il reprendra ce fil d’idées dans son homélie. Les principes se bousculent dans sa tête. 

 

Un vol de cormorans vient le tirer subtilement de ses rêveries. Toute en cadence les oiseaux se dirigent vers les hauts fond pour y plonger, tête  première,  rapporter leurs proies. À tour de rôle les ailés noirs s’enfoncent dans l’onde et y ressortent avec de petits poissons au bec. Jean-Marc fait quelques pas sur le rivage. Il ramasse un coquillage qu’un Bernard l’ermite a dû abandonner en déménageant de logis. Il le met dans sa poche et ses yeux viennent se poser sur le phare à quelques centaines de mètres. La lumière du guide des navires bat toujours de son rythme. Les rayons du soleil n’en viennent pas à bout .L’aube resplendit avec le levant épanouit. La ligne d’horizon, vierge, renvoie la sérénité du matin. Les ailes de l’harmonie transcendent  la pureté du paysage. Jean-Marc fixe à nouveau le phare et dans son esprit la lumière l’atteint. Guidé par les ondes lumineuses autant que par le débit du jet luminaire ; ses idées foisonnent et s’imbriquent les unes aux autres comme un casse-tête .Il sort de la poche de sa  vareuse un crayon et un calepin et y couche les grandes lignes de son texte .Les vagues, dans leur roulement, servent de musique de fond. Satisfait, Jean-Marc empoche ses outils et se dirige sur sa droite pour y ramasser une branche d’arbre  parfaite pour en faire un bâton de marche . 

 

Une des extrémités du bâton ressemble étrangement à une tête de goéland. Du travail en perspective- se dit Jean-Marc. Il commence, déjà, a enlever les restes d’écorce sur sa future canne. Il ressasse ses idées de son homélie et d’un signe de tête, que lui seul voit, il s’approuve. 

 

Revenant sur ses pas, et, ayant dans sa mire le phare, Jean-Marc se dirige vers le presbytère. Il remarque le temps de l’apparition de la lumière et le temps mort. Il regarde sa montre et chronomètre le phare. La lumière ne dure qu’environ deux seconde ensuite elle disparaît pour une seconde. Elle revient ensuite pour deux autres secondes et disparaît pour deux secondes.  Il se demande si cela a une signification: 

 

-Tiens ! C’est la première fois depuis que je suis ici et   remarque l’impulsion de cette lumière. Y  a t-il un code ?  Je vais me renseigner aujourd’hui au gardien du phare. 

 

Enjambant la clôture  séparant la route et la berge, Jean-Marc traverse la voie  et se dirige chez lui. 

 

Lors de la célébration de l’Eucharistie, suite à la lecture de l’Évangile, 

 

Ou on y disait : 

‘’Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 16,19-31. 

 »Jésus disait cette parabole : « Il y avait un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux. 

Un pauvre, nommé Lazare, était couché devant le portail, couvert de plaies. 

Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies. 

Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. 

Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare tout près de lui. 

Alors il cria : ‘Abraham, mon père, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. - 

Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : Tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur. Maintenant il trouve ici la consolation, et toi, c’est ton tour de souffrir. 

De plus, un grand abîme a été mis entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient aller vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne vienne pas vers nous. ‘ 

Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. 

J’ai cinq frères : qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture ! ’ 

Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! ¦ 

Non, père Abraham, dit le riche, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront. ‘ 

Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. ‘ »  » 

 

Jean-Marc, après s’être installé a la chaire, sort son calepin d’entre les pages de son bréviaire et y retrouve les notes qu’il a prises sur le bord de la mer. 

 

Avant d’ouvrir les lèvres  il fait une courte prière pour que le  Seigneur lui donne les bonnes paroles. Délaissant son calepin il amorce son homélie par ces paroles: 

 

-Oui Moise et les prophètes ont étés des phares, Jésus est un Phare;mais regardons nous la bonne Lumière. Lorsqu’il nous demande de nous aimer les uns les autres de nous entraider les uns les autres que choisissons-nous ? Notre propre confort sur cette terre ou bien d’aider le pauvre qui attend à la porte que nous le secourrions ? Le Christ se retrouve dans ce pauvre qui demande la charité; un peu de nourriture, d’eau, de vêtements de soins, d’amour  et quoi sais-je encore. 

 

-Étant venu au monde dans le monde, Jésus n’avait pas de titre terrestre. Élevé dans des conditions très humbles il n’avait pas d’ambitions d’avoir de possessions matérielles, de gloire et de pouvoir que les gens auraient aimé qu’il affectionne .Lui et ses apôtres ne possédaient rien. Il leur demandait d’aller évangéliser les hommes sans rien demander en retour. Il nous montre de vivre un détachement sans précédent de toutes possessions terrestres comme pour le jeune homme riche .Et, quand fut le temps pour lui d’expier sur la croix- comme le dit St-Paul- il s’est fait obéissant jusqu’à la mort. 

Il a obéi à son Père Céleste. 

 

-Il nous  montre l’humilité de l’obéissance. Il nous enseigne à aimer nos ennemis et ceux qui nous persécutent. Il nous montre a  aider le plus faible et le servir. Il nous montre de choisir la dernière place et pourtant c’est bien Lui qui est à la dernière place. Qui voudrait être à Sa place à Lui ? Installé sur une croix après avoir subi toutes les affres, insultes, humiliations, être battu et flagellé et mourir ?
Qui souhaiterait vivre ce qu’Il a vécu ? Et pourquoi ? Pour nous sauver c’est à dire nous monter le chemin de notre libération. Il a donné sa vie pour nous .Et rien n’est plus beau que de donner sa vie pour ses amis et ceux qu’on aime .Il nous  aime comme son Père nous aime .Son Père a sacrifié son fils pour nous ; c’est la plus belle preuve d’Amour que nous ne pouvons voir. 

 

-Jamais Jésus n’a demandé des faveurs aux hommes. Aux tentations dans le désert, Satan lui propose des choses que le Christ refuse carrément. Il  lui dit : 

  » Je suis venu faire la Volonté de mon Père. 

Le Christ est la Lumière du Monde  Il est notre phare à nous .Tout comme notre phare  que nous avons sur notre côte et qui guide les navires la nuit pour les empêcher de venir s’écraser sur les rochers .Laissons nous guider par la Lumière Céleste du Christ et ses enseignements. 

 

Jean-Marc cherche des yeux Maryse dans l’église  et ils échangent un sourire de compréhension. 

 

À la brunante, Jean-Marc  déambule le long du rivage. La marée envahit les coins cachés de la grève .Le couchant s’étire et s’étiole  prêt  à gagner son lit .Le phare   brille de tout son feu, deux secondes, une seconde, deux secondes et  deux secondes. Quelques ouatés gambadent dans un firmament  volontaire à montrer de petits diamants brillants qui apparaîtront. Il se dirige vers la mer envahissante et respire à fond l’air salin du large .Une parole lui vient à l’esprit  qu’il prononce tout haut : 

 

-Ne rien préférer à l’Amour du Christ. 

 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

Laval, 24 mars 2011 

 


Archive pour mars, 2011

Nénuphars

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Nénuphars. 

 

À pas feutrés glissants dans les hautes herbes  enduites de rosée nous avançons timidement pour ne pas brusquer la nature en semi sommeil. Nos pieds, guidés par un instinct posé, suivent le tracé déjà établi par la faune locale .Sur nos jambes dégouline un tsunami de gouttes bleutées de la manne matinale de la rosée. Un silence respectueux se dresse entre nous, ma compagne  et moi. Les huards ne se sont pas encore aperçus de notre stratagème  d’envahissement de leur territoire. Je fraye le chemin jusqu’à la rive. La brume, gardienne des lieux, s’interpose entre nous et l’onde .Elle nous sert de paravent pour nous camoufler plus en profondeur dans l’antre du domaine du levant .Arrivés au bout du sentier battu nous nous immobilisons  pour prendre le pouls et se mettre au diapason du climax de ce doux moment. Les filets de brouillard, comme une pieuvre, s’entichent de nos jambes. Nous ne résistons pas  et tombons sous le charme des serpentins de ces minuscules nuages terrestres. Quelques bruits, en sourdine, s’immolent en guise d’avertissement comme des sentinelles aux aguets. Une grenouille bavarde nage entre deux eaux à la recherche d’un repas facile . 

En oblique,  avec des gestes pompeux et majestueux, un héron se découvre pudiquement. Trempant son bec entre les herbes, d’un vert foncé et pliant sous le poids des gouttes d’eau ;il ne nous  a pas vu à notre grande admiration. Les rayons blafards de lumière de l’aube commencent à poindre. Immobiles nous nous fondons dans le panorama, nous en sommes partie prenante .Nous sommes les spectateurs et en même temps le spectacle .À mesure que la lumière s’avance nous distinguons encore plus de traits, de courbes et de détails.
Le héron s’éloigne silencieusement à notre grand regret. Les arbres semblent d’énormes fantômes tirant leur révérence. Je jette un rapide coup d’œil à  ma camarade, elle me sourit de satisfaction d’être en ce moment à cet endroit précis, moi aussi d’ailleurs. 

Dans le coulis de frimas sur la rivière surgit le maître des lieux ; celui qui se charge de sonner le réveil du bataillon. Avec fière allure et son collier blanc cet oiseau magnifique, qu’est le huard, pratique ses gammes. 

 

 L’aurore prend une parure bleue royale. L’astre de la journée apparaîtra dans quelques instants, nous avons le temps de nous déplacer encore plus vers la bordure de la rivière. L’ailé des ondes lance son premier cri, nous stoppons net. Commence un fourmillement dans les hautes herbes. Une bande de canards a entendu l’appel et se dépêche de glisser sur la surface ombreuse  de l’eau. Dans les feuillus, à l’arrière de nous, un cacassement se fait  entendre .Et pour accompagner ce concert d’oiseaux, des grillons se mettent de la partie. Nous demeurons toujours stoïques pour ne rien manquer et ne pas être découverts. Une petite loutre vient fureter à nos pieds son poil semble si lisse. Elle  plonge dans l’eau pour en ressortir que quelques mètres plus loin. 

Je jette un regard attentionné  vers  des  hautes végétations sur le bord de l’eau et figure comment m’y rendre sans attirer l’attention des colonies préoccupées a préparer le lever du soleil. Je me glisse excessivement doucement vers ces quenouilles chambranlantes  sous le poids de la mouillure. Je fais signe à ma compagne de me suivre .Elle glisse subtilement ses pas vers mon regard. Je lui prends la main et lui chuchote à l’oreille : 

 

-Regarde ou sont les quenouilles ! 

 

Elle se penche vers l’avant et y voit, flottant sur l’eau, des nénuphars encore renfermés sur eux-mêmes. Les fleurs blanches, accroupies au dessus de leurs feuilles verdâtres, attentent patiemment les rayons dardant du levant .À minuscules petits pas nous arrivons à la hauteur de ces plantes aquatiques endormies. Le huard, maintenant, s’égosille à qui mieux mieux et à qui veut bien l’entendre que le soleil brillera de sa présence bientôt. À l’horizon qui s’émoustille de couleurs pastelles un arc de feu rougeâtre s’élève somptueusement .Les brumes toutes excitées amorcent une danse féerique vers le firmament encore jonché d’étoiles de la dernière nuit. 

 

 

Elles disparaissent une à une pour laisser la place à la lumière ascendante du prince du jour. Un vol d’outardes vient saluer cet exquis moment magique .De leurs ailes elles se glissent sur la brise entachée de gouttelettes  de brumes. 

 

 

Mes yeux viennent se fixer sur les nénuphars  sensibles aux rayons bienfaisants de la lumière. Les pétales, avec un léger frisson, commencent à s’entrouvrir au monde. Sur l’onde des minis vagues les font balancer et danser en rythmes ondulants. Lorsque la lumière atteint l’éclatante fleur blanche cette dernière s’épanouit tout en beauté. Une libellule vient se poser sur les ramures enchantées de la fleur. Flairant la sensibilité et les effluves, elles glissent sur  l’innocence et la candeur  de la fleur matinale. Ces gardiennes des marécages et des vases transcendent les ténèbres pour éclore dans  une magnifique beauté colossale et admirable. Le vert métallique de la libellule semble comme une broche d’émeraudes à la robe d’une châtelaine dans son royaume. 

 

Ma compagne s’approche de moi et me dit à l’oreille: 

 

- Sais-tu à quoi cette scène me fait songer ? 

 

Sans  attendre ma réponse  elle poursuit : 

 

-‘’Observez les lis des champs, comme ils poussent : ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Nous dit Saint Mathieu. 

Recherchez toujours le Royaume des Cieux et le reste vous sera donné par surcroît et  en abondance selon vos besoins. 

 

Elle me regarde et me sourit, je lui rends la réciproque. La lumière vermillon du soleil se reflète dans ses yeux bleus clairs. Les nénuphars complètement épanouis nous sourient à pleines pétales blanches. L’astre rouge,  bouillant au fond de l’horizon, donne le ton à sa cour. Nous suivons de nos prunelles le vol des outardes sur les ailes du matin dans les tourbillons de rosée en folie. Instant sublime, instant de vie et d’amour. 

 

 

Notre quête figée goûte ces moments d’euphorie. Nous prions Dieu de nous avoir transmis sa Paix dans  sa Beauté. Nous poursuivons notre petit périple qui nous conduit vers la clairière envahie par la lumière solaire. 

 

Pierre D. 

Les Ailes du Temps 

Laval 

15 mars 2011 

 

Les paupières de l’aurore.

Les paupières de l'aurore. dans Liens aurore_aiglun

 

Les paupières de l’aurore. 

 

 

Les paupières de l’aurore à peine entrouvertes, je me fraye un chemin dans les brumes matinales. L’incandescence du jeu de la lumière naissante commence à chasser les voiles opaques des amas brumesques. La lourdeur de ces nuages rétrogradés au sol les font s’enchaîner aux arbres et arbustes et ne veulent plus décoller. L’air imprégné d’un minuscule frimas transporte les effluves des plantes sauvages encore toutes endormies. Le silence règne en  conquérant. Aucun bruit, aucun cafouillage d’oiseaux ou autres animaux ne vient déranger la quiétude des affres de la nuit qui sommeillent  encore. Je marche à pas feutrés dans cet amalgame de brumes silencieuses. Mes pas semblent des vaisseaux sur une mer calme du sud laissant les ailes de la brise les surprendre. Je prends la direction  de la petite clairière parsemée, ici et là, de pins et de sapins.

 

Les conifères embaument de leurs parfums affriolants. J’arrête mes pas en plein centre  du minuscule cercle de verdure entouré de grands érables qui affichent un dôme à leur faîtes tout en y laissant un trou béant pour apercevoir, encore,  quelques étoiles pointées et  éparses. Le ciel est d’un bleu sombre coloré des gouaches du seigneur du jour . 

 

Je suis figé sous ce dôme sécuritaire. Je respire à fond les odeurs des mousses de lichens. Le silence transcende ses bienfaits .Immobile, les bras croisés je guette l’aube qui s’annonce .Tout en douceur la lumière glisse sur le miroir du firmament. Un premier balbutiement d’oiseau vient pourfendre les ondes de silence, les autre ne tardent pas à suivre. Une mignonne cacophonie se fait pressante entre les ailés .J’observe ce minuscule marasme de notes claires mais ne fait pas un geste pour ne  rien brusquer. Une marmotte, perdue dans ses incantations pour trouver son déjeuner, passe à quelques pas de moi sans me voir . Au loin, dans le sentier, je crois distinguer des pas lourds et réguliers. Je ne bouge quand même pas. Les pas s’approchent tout en lenteur .Je pressens un sifflement de naseaux et je ne me trompe pas. Un chevreuil ! Un chevreuil ici. Ma respiration s’éjecte de mes poumons prudemment. Il passe  à quelques mètres de moi en feignant de m’ignorer.

 Fébrile et prudent il s’avance lentement vers la rivière. Disparaissant au bout du chemin, je le suis comme un détective file son suspect. Arrivé à l’orée du bois face à la rivière j’aperçois mon cervidé qui se désaltère. Les brumes camouflent  les eaux. Il m’a entendu et se prépare à déguerpir à la sauvette. D’un pas rassuré, voyant que je ne lui veux aucun mal; il quitte à l’anglaise. Je reste tout fin seul face à ce cours d’eau paré des ses atours brumatiques. Je longe la berge et arrive à la petite halte reposante. Je ne me risque pas de m’installer  sur un banc encore tout imprégné de la rosée fort matinale. Planté debout face à la guérite du soleil, je l’attends de pied ferme. L’air est frais et un  peu de chaleur fera sensation. 

 

Les  pupilles de l’aurore s’étendent maintenant  à tout le ciel. Les nuages, comme des larmes s’étiolent ; versatiles. J’entends des oiseaux sur la rivière patauger dans les eaux frisquettes. Des outardes, des canards ? Je n’en ai aucune idée, les bancs de brume les dissimulent, je laisse mon imagination vaguer sur le sujet.

 

 Le cloître du ciel s’entiche des premières couleurs de ce nouveau jour. Assise sur une  grosse pierre,  un peu plus loin, une dame semble être en méditation; je ne l’avais pas remarquée, trop absorbé par le flux de beauté qui m’éblouit. Je jette un léger coup d’œil et m’enlève de ses champs de vision pour m’incorporer dans un angle mort. Je sors un chiffon de ma poche et essuie la rosée du banc. Je m’assois et espère ardemment la venue des rayons bienfaisants du soleil. Mon ouïe distingue des sons, des paroles prononcées d’un ton de baryton. Les phrases sont inaudibles et je devine qu’elles viennent de cette dame sur son rocher .Rachel pleure ses enfants – me dis-je- dans mon esprit .L’horizon s’illumine de tons pastels flamboyants. Un goéland, comme une estafette, vient se dandiner près de mon banc. À ma gauche apparaît une silhouette enrobée d’une couverture orange .La dame de la roche. Elle s’approche près de mon banc et me salue, je lui rends la pareille .Nous ne parlons pas .Elle renifle tout doucement .Ses joues sont encore couvertes de duvet de larmes. Elle reste debout flanquée de sa couverture et entreprends un cent pas, un va et vient,  nerveux. Elle décide, tout de go, de m’adresser la parole : 

 

-Je viens ici tous les matins pour voir se lever le soleil  quand je peux .Quelques fois j’y viens dormir là-bas sous le saule ou sous l’érable. Magnifique n’est ce pas ce matin avec toute cette brume ? On dirait un champ de bataille déserté. Tiens ça me fait penser à moi ce matin… 

 

Un flot de paroles et de phrases, pour moi incohérentes me subjuguent .J’ai quelques difficultés à saisir le fil de ses idées. Je me dis :  » Adieu méditation ». J’essaie, tant bien que mal, de  comprendre le sens de son monologue .Quelques brides, comme un casse-tête,  s’imbriquent l’une dans l’autre .

 

 Le soleil commence à poindre de son nid à ma grande satisfaction. Je porte les yeux sur mon interlocutrice, encore dans son laïus matinal. Elle stoppe net et me demande: 

 

-Est-ce que je vous dérange?  Vous me le dites si c’est le cas. 

 

Sans attendre ma réponse elle continue de déverser un flot de mots  sur tout et sur rien. Elle en vient, tout bonnement, à ce qui la préoccupe : 

 

-Vous savez, moi je suis une non croyante ; une athée. Je ne crois pas en Dieu. Ce sont des balivernes tout ça. On nous a inculqué ces notions- là dans nos petites têtes d’enfant et nous n’avions pas aucun moyen de pouvoir réagir. Ils nous ont fait accroire des beaux contes de fées et de belles histoires à dormir debout. Avez-vous lu la Bible ? Avez-vous lu l’Ancien Testament ? Dieu qui écrase des peuples et qui dirige tout .Nous avons été et sommes encore les esclaves de ce Dieu vengeur .C’est dégoûtant. Et il y a encore des gens qui s’accrochent à toutes ces histoires. Je crois bien plus en l’homme et sa force .Le paradis  se fait sur terre. Il n’y a pas  de ciel ni d’enfer .Il n’y a pas d’anges et de démons .Je suis pour l’avortement en tout temps, je suis pour l’euthanasie et le suicide assisté. Nous les homme nous contrôlons notre destinée et ensuite nous disparaissons. Et, même  de ce temps-là, ce maire d’une ville qui veut absolument que les citoyens récitent une prière au début des assemblées de leur conseil municipal; quelle arrogance  et quel mépris pour la liberté. La liberté des individus prime sur toute religion. Il est temps de vivre de façon moderne .Les crucifix doivent sortir des écoles et des lieux publics. Qu’en pensez-vous ? Êtes-vous en accord ? 

 

Le soleil commence à se montrer le nez. Une palette multicolore s’étend de tout son long à l’horizon. Une belle boule de feu rouge scintille  de tous ses feux. Une envolée d’outardes  vient amerrir en face de nous .je prends ma respiration pour répondre mais la sagesse me dit de me taire pour l’instant.

 

 

Je n’ai pas  envie d’entrer dans une discussion vide de sens .Je sens que la dame n’a pas fini de vider son sac et je l’invite à continuer, marchant toujours nerveusement de long en large elle reprend: 

 

-Je vais vous dire pourquoi je suis athée, Voulez-vous savoir pourquoi ? 

 

Elle ne me donnait pas le choix en fait et j’attends patiemment sa réponse: 

 

-Ma petite sœur de vingt ans , vingt ans monsieur , a été arrachée à la vie .Elle commençait sa vie monsieur. Elle est décédée dans un accident  d’auto. Et c’est de sa faute à Lui en haut de m’avoir pris ma sœur. Elle ne lui avait rien fait ! 

 

Pointant son poing vers le ciel la dame s’écrase sur le banc et se met à pleurer  à chaudes larmes. Je la regarde et comprends tout ses désarrois et sa souffrance. Je me risque : 

 

-Je suis désolé, madame, pour votre sœur c’est terrible. Mais , est-ce que je peux vous poser une petite question ? 

 

Tout en séchant ses larmes elle me fait signe de la tête que oui  

 

-Si vous dites que vous êtes athée et incroyante alors pourquoi imputer à Dieu la mort de votre sœur ? Dieu n’est pas la mort, madame, mais bien la vie. Dieu n’a rien à voir avec la mort de votre sœur. Regardez autours de vous présentement il n’y a que la vie et c’est magnifique  car elle s’éveille. Vous  vous dites athée et incroyante mais vous ne seriez  pas  un peu révoltée comme nous l’avons tous étés. 

 

Sur cette phrase elle me lance : 

 

-Vous l’avez été vous ? Vous vous êtes révolté vous aussi ? 

 

Je la regarde et lui dit: 

 

-Bien sûr, madame, parce je ne comprenais pas ce que voulait dire spirituel et Dieu .Je prenais Dieu pour un super héros .Le jour ou le super héros m’a laissé crouler dans les bas-fonds de ce monde; c’est ce que je croyais je l’ai maudit et complètement abandonné. Mais lui ne m’a pas abandonné et m’a protéger .Oh! Moi aussi j’étais d’accord pour toutes ces choses là ; l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté. Moi aussi je croyais  que l’homme et la femme pouvait avoir la disposition de leurs corps et de leurs âmes. Moi aussi je croyais qu’à la fin de la vie il n’y avait que le néant. Jusqu’au jour ou j’ai ouvert mon esprit. Jusqu’au jour ou je me suis posé la question de l’éducation que j’ai eu avec les religieux .Que voulaient-ils nous montrer  et nous enseigner vraiment ?
J’ai relu la Bible mais cette fois en profondeur le Nouveau Testament et les enseignements de Jésus-Christ ; ma perception a complètement changée. Lui, le Christ, ne parle pas de mort ou de néant. Il nous dit simplement de nous aimer les uns les autres. Il nous parle  Amour et Paix. Puis-je vous poser une autre petite question ? 

 

Mon interlocutrice, plus calme, me sourit et me dit : 

 

-Bien sûr. 

 

- Que faisiez-vous, il y a quelques instants, sur votre pierre près de l’eau ? 

 

Elle regarde le bout de ses souliers et me réponds, gênée: 

 

Je vous le dit honnêtement ; je priais. Je Le priais pour qu’Il me donne la force de comprendre et de faire face à cette peine. 

 

Je rajoute : 

 

-Vous voyez qu’une petite prière de rien du tout peut mettre la Paix dans les cœurs et amener l’harmonie entre les hommes. Surtout lorsque nous sommes prêts a accueillir Dieu.

 

La petite prière du maire, que vous parliez, sert à cela .Ces quelques petites phrases servent à nous unir toutes et tous dans l’Amour et non la désunion et de laisser Dieu conduire nos vies. Et, nous vivons dans une société de culture de mort; avortement, euthanasie, suicide assisté et quoi d’autre. Pourquoi ne vivrions nous pas dans une société de culture de vie ? Une société d’entraide et d’amour pour les autres? Une société d’harmonie ? 

 

Je ne dis plus un mot. Elle avait déjà toutes ses propres réponses . 

 

Le soleil, dans son plus bel apparat de soir de bal, roule  au faîte de l’horizon, Les yeux du matin sont complètement ouverts .Les outardes sillonnent  l’onde teintée  de rouge écarlate. La brume exécute un ballet de tourbillons  en spirales vers l’infini. La vie renaît. D’un pas léger et serein  la dame se redirige vers sa grosse roche .Elle se retourne et me simule un merci du bout des lèvres. Le silence revenu la nature peut suivre son cours.

 

Pierre D.

 

Les Ailes du Temps

 

Laval, 3 mars 2011

 

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