Les paupières de l’aurore.

Les paupières de l'aurore. dans Liens aurore_aiglun

 

Les paupières de l’aurore. 

 

 

Les paupières de l’aurore à peine entrouvertes, je me fraye un chemin dans les brumes matinales. L’incandescence du jeu de la lumière naissante commence à chasser les voiles opaques des amas brumesques. La lourdeur de ces nuages rétrogradés au sol les font s’enchaîner aux arbres et arbustes et ne veulent plus décoller. L’air imprégné d’un minuscule frimas transporte les effluves des plantes sauvages encore toutes endormies. Le silence règne en  conquérant. Aucun bruit, aucun cafouillage d’oiseaux ou autres animaux ne vient déranger la quiétude des affres de la nuit qui sommeillent  encore. Je marche à pas feutrés dans cet amalgame de brumes silencieuses. Mes pas semblent des vaisseaux sur une mer calme du sud laissant les ailes de la brise les surprendre. Je prends la direction  de la petite clairière parsemée, ici et là, de pins et de sapins.

 

Les conifères embaument de leurs parfums affriolants. J’arrête mes pas en plein centre  du minuscule cercle de verdure entouré de grands érables qui affichent un dôme à leur faîtes tout en y laissant un trou béant pour apercevoir, encore,  quelques étoiles pointées et  éparses. Le ciel est d’un bleu sombre coloré des gouaches du seigneur du jour . 

 

Je suis figé sous ce dôme sécuritaire. Je respire à fond les odeurs des mousses de lichens. Le silence transcende ses bienfaits .Immobile, les bras croisés je guette l’aube qui s’annonce .Tout en douceur la lumière glisse sur le miroir du firmament. Un premier balbutiement d’oiseau vient pourfendre les ondes de silence, les autre ne tardent pas à suivre. Une mignonne cacophonie se fait pressante entre les ailés .J’observe ce minuscule marasme de notes claires mais ne fait pas un geste pour ne  rien brusquer. Une marmotte, perdue dans ses incantations pour trouver son déjeuner, passe à quelques pas de moi sans me voir . Au loin, dans le sentier, je crois distinguer des pas lourds et réguliers. Je ne bouge quand même pas. Les pas s’approchent tout en lenteur .Je pressens un sifflement de naseaux et je ne me trompe pas. Un chevreuil ! Un chevreuil ici. Ma respiration s’éjecte de mes poumons prudemment. Il passe  à quelques mètres de moi en feignant de m’ignorer.

 Fébrile et prudent il s’avance lentement vers la rivière. Disparaissant au bout du chemin, je le suis comme un détective file son suspect. Arrivé à l’orée du bois face à la rivière j’aperçois mon cervidé qui se désaltère. Les brumes camouflent  les eaux. Il m’a entendu et se prépare à déguerpir à la sauvette. D’un pas rassuré, voyant que je ne lui veux aucun mal; il quitte à l’anglaise. Je reste tout fin seul face à ce cours d’eau paré des ses atours brumatiques. Je longe la berge et arrive à la petite halte reposante. Je ne me risque pas de m’installer  sur un banc encore tout imprégné de la rosée fort matinale. Planté debout face à la guérite du soleil, je l’attends de pied ferme. L’air est frais et un  peu de chaleur fera sensation. 

 

Les  pupilles de l’aurore s’étendent maintenant  à tout le ciel. Les nuages, comme des larmes s’étiolent ; versatiles. J’entends des oiseaux sur la rivière patauger dans les eaux frisquettes. Des outardes, des canards ? Je n’en ai aucune idée, les bancs de brume les dissimulent, je laisse mon imagination vaguer sur le sujet.

 

 Le cloître du ciel s’entiche des premières couleurs de ce nouveau jour. Assise sur une  grosse pierre,  un peu plus loin, une dame semble être en méditation; je ne l’avais pas remarquée, trop absorbé par le flux de beauté qui m’éblouit. Je jette un léger coup d’œil et m’enlève de ses champs de vision pour m’incorporer dans un angle mort. Je sors un chiffon de ma poche et essuie la rosée du banc. Je m’assois et espère ardemment la venue des rayons bienfaisants du soleil. Mon ouïe distingue des sons, des paroles prononcées d’un ton de baryton. Les phrases sont inaudibles et je devine qu’elles viennent de cette dame sur son rocher .Rachel pleure ses enfants – me dis-je- dans mon esprit .L’horizon s’illumine de tons pastels flamboyants. Un goéland, comme une estafette, vient se dandiner près de mon banc. À ma gauche apparaît une silhouette enrobée d’une couverture orange .La dame de la roche. Elle s’approche près de mon banc et me salue, je lui rends la pareille .Nous ne parlons pas .Elle renifle tout doucement .Ses joues sont encore couvertes de duvet de larmes. Elle reste debout flanquée de sa couverture et entreprends un cent pas, un va et vient,  nerveux. Elle décide, tout de go, de m’adresser la parole : 

 

-Je viens ici tous les matins pour voir se lever le soleil  quand je peux .Quelques fois j’y viens dormir là-bas sous le saule ou sous l’érable. Magnifique n’est ce pas ce matin avec toute cette brume ? On dirait un champ de bataille déserté. Tiens ça me fait penser à moi ce matin… 

 

Un flot de paroles et de phrases, pour moi incohérentes me subjuguent .J’ai quelques difficultés à saisir le fil de ses idées. Je me dis :  » Adieu méditation ». J’essaie, tant bien que mal, de  comprendre le sens de son monologue .Quelques brides, comme un casse-tête,  s’imbriquent l’une dans l’autre .

 

 Le soleil commence à poindre de son nid à ma grande satisfaction. Je porte les yeux sur mon interlocutrice, encore dans son laïus matinal. Elle stoppe net et me demande: 

 

-Est-ce que je vous dérange?  Vous me le dites si c’est le cas. 

 

Sans attendre ma réponse elle continue de déverser un flot de mots  sur tout et sur rien. Elle en vient, tout bonnement, à ce qui la préoccupe : 

 

-Vous savez, moi je suis une non croyante ; une athée. Je ne crois pas en Dieu. Ce sont des balivernes tout ça. On nous a inculqué ces notions- là dans nos petites têtes d’enfant et nous n’avions pas aucun moyen de pouvoir réagir. Ils nous ont fait accroire des beaux contes de fées et de belles histoires à dormir debout. Avez-vous lu la Bible ? Avez-vous lu l’Ancien Testament ? Dieu qui écrase des peuples et qui dirige tout .Nous avons été et sommes encore les esclaves de ce Dieu vengeur .C’est dégoûtant. Et il y a encore des gens qui s’accrochent à toutes ces histoires. Je crois bien plus en l’homme et sa force .Le paradis  se fait sur terre. Il n’y a pas  de ciel ni d’enfer .Il n’y a pas d’anges et de démons .Je suis pour l’avortement en tout temps, je suis pour l’euthanasie et le suicide assisté. Nous les homme nous contrôlons notre destinée et ensuite nous disparaissons. Et, même  de ce temps-là, ce maire d’une ville qui veut absolument que les citoyens récitent une prière au début des assemblées de leur conseil municipal; quelle arrogance  et quel mépris pour la liberté. La liberté des individus prime sur toute religion. Il est temps de vivre de façon moderne .Les crucifix doivent sortir des écoles et des lieux publics. Qu’en pensez-vous ? Êtes-vous en accord ? 

 

Le soleil commence à se montrer le nez. Une palette multicolore s’étend de tout son long à l’horizon. Une belle boule de feu rouge scintille  de tous ses feux. Une envolée d’outardes  vient amerrir en face de nous .je prends ma respiration pour répondre mais la sagesse me dit de me taire pour l’instant.

 

 

Je n’ai pas  envie d’entrer dans une discussion vide de sens .Je sens que la dame n’a pas fini de vider son sac et je l’invite à continuer, marchant toujours nerveusement de long en large elle reprend: 

 

-Je vais vous dire pourquoi je suis athée, Voulez-vous savoir pourquoi ? 

 

Elle ne me donnait pas le choix en fait et j’attends patiemment sa réponse: 

 

-Ma petite sœur de vingt ans , vingt ans monsieur , a été arrachée à la vie .Elle commençait sa vie monsieur. Elle est décédée dans un accident  d’auto. Et c’est de sa faute à Lui en haut de m’avoir pris ma sœur. Elle ne lui avait rien fait ! 

 

Pointant son poing vers le ciel la dame s’écrase sur le banc et se met à pleurer  à chaudes larmes. Je la regarde et comprends tout ses désarrois et sa souffrance. Je me risque : 

 

-Je suis désolé, madame, pour votre sœur c’est terrible. Mais , est-ce que je peux vous poser une petite question ? 

 

Tout en séchant ses larmes elle me fait signe de la tête que oui  

 

-Si vous dites que vous êtes athée et incroyante alors pourquoi imputer à Dieu la mort de votre sœur ? Dieu n’est pas la mort, madame, mais bien la vie. Dieu n’a rien à voir avec la mort de votre sœur. Regardez autours de vous présentement il n’y a que la vie et c’est magnifique  car elle s’éveille. Vous  vous dites athée et incroyante mais vous ne seriez  pas  un peu révoltée comme nous l’avons tous étés. 

 

Sur cette phrase elle me lance : 

 

-Vous l’avez été vous ? Vous vous êtes révolté vous aussi ? 

 

Je la regarde et lui dit: 

 

-Bien sûr, madame, parce je ne comprenais pas ce que voulait dire spirituel et Dieu .Je prenais Dieu pour un super héros .Le jour ou le super héros m’a laissé crouler dans les bas-fonds de ce monde; c’est ce que je croyais je l’ai maudit et complètement abandonné. Mais lui ne m’a pas abandonné et m’a protéger .Oh! Moi aussi j’étais d’accord pour toutes ces choses là ; l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté. Moi aussi je croyais  que l’homme et la femme pouvait avoir la disposition de leurs corps et de leurs âmes. Moi aussi je croyais qu’à la fin de la vie il n’y avait que le néant. Jusqu’au jour ou j’ai ouvert mon esprit. Jusqu’au jour ou je me suis posé la question de l’éducation que j’ai eu avec les religieux .Que voulaient-ils nous montrer  et nous enseigner vraiment ?
J’ai relu la Bible mais cette fois en profondeur le Nouveau Testament et les enseignements de Jésus-Christ ; ma perception a complètement changée. Lui, le Christ, ne parle pas de mort ou de néant. Il nous dit simplement de nous aimer les uns les autres. Il nous parle  Amour et Paix. Puis-je vous poser une autre petite question ? 

 

Mon interlocutrice, plus calme, me sourit et me dit : 

 

-Bien sûr. 

 

- Que faisiez-vous, il y a quelques instants, sur votre pierre près de l’eau ? 

 

Elle regarde le bout de ses souliers et me réponds, gênée: 

 

Je vous le dit honnêtement ; je priais. Je Le priais pour qu’Il me donne la force de comprendre et de faire face à cette peine. 

 

Je rajoute : 

 

-Vous voyez qu’une petite prière de rien du tout peut mettre la Paix dans les cœurs et amener l’harmonie entre les hommes. Surtout lorsque nous sommes prêts a accueillir Dieu.

 

La petite prière du maire, que vous parliez, sert à cela .Ces quelques petites phrases servent à nous unir toutes et tous dans l’Amour et non la désunion et de laisser Dieu conduire nos vies. Et, nous vivons dans une société de culture de mort; avortement, euthanasie, suicide assisté et quoi d’autre. Pourquoi ne vivrions nous pas dans une société de culture de vie ? Une société d’entraide et d’amour pour les autres? Une société d’harmonie ? 

 

Je ne dis plus un mot. Elle avait déjà toutes ses propres réponses . 

 

Le soleil, dans son plus bel apparat de soir de bal, roule  au faîte de l’horizon, Les yeux du matin sont complètement ouverts .Les outardes sillonnent  l’onde teintée  de rouge écarlate. La brume exécute un ballet de tourbillons  en spirales vers l’infini. La vie renaît. D’un pas léger et serein  la dame se redirige vers sa grosse roche .Elle se retourne et me simule un merci du bout des lèvres. Le silence revenu la nature peut suivre son cours.

 

Pierre D.

 

Les Ailes du Temps

 

Laval, 3 mars 2011

 

 


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