Construire.

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Construire.

 

 

‘’LE HUITIÈME DEGRÉ :
de l’humilité est celui où le moine ne fait rien qu’il n’y soit encouragé par la règle commune du monastère et les exemples des anciens.’’
Règle de Saint-Benoît. Chap. 7

 

 05 :05 : ma montre m’indique l’heure du lever. Confortablement  emmitouflé dans mon sac de couchage, à l’abri des attaques et soubresauts de la froidure matinale, je risque le bout de mon nez, qui s’entiche de frimas, en dehors de cette chaleur accumulée de la nuit froide et saisissante  du milieu de la forêt. Le lever de soleil  m’appelle en duo avec le cri langoureux du huard tapi tout au fond d’une baie. Sa longue plainte  perce les bancs de brumes paresseuses sur l’onde tranquille. Le calme et la sérénité matinaux m’envahissent. Le concert d’ailés subjugue l’atmosphère. Dans un lointain rapproché des gais bleus glapissent à tue-tête au soleil vermillon  et le huard fait entendre sa folie des grandeurs à l’astre du jour. Les brumes s’arrachent  les gouttelettes  hésitantes de la rosée. Debout, face au lac, j’exulte cette scène. Je respire profondément le temps d’un silence ; le temps d’un répit. Je suis heureux d’être ici et d’avoir accepté le défi  de cette construction d’un pavillon, même, si nous sommes éloignés de plus de quatre heures de route de nos domiciles. 

Nous sommes à La Tuque, en Mauricie au Québec en pleine forêt, au mois de mai. 

À  l’hiver  quatre hommes, la soixantaine passée, comme des adolescents décident d’entreprendre la construction d’un campement de chasse et de pêche sur les terres du Gouvernement. Après quelques bonnes rasades de Calvados et certaines appréhensions domptées telles la vieillesse, la fatigue et les santés fragiles ; le projet est lancé. Tous avaient des tâches à accomplir, terrain à louer, matériaux et les coûts, les outils et le transport. Un plan d’entente s’étiole lentement il  s’agit, maintenant, que de trouver des ouvriers motivés pour leur venir en aide. Mon père  parties prenantes du projet  m’en  glisse un mot. Je trouve l’idée fantastique de ces bonhommes, d’un âge avancé, de s’aventurer de la sorte si loin de chez eux. J’accepte d’autant plus que le chef du projet, celui que nous appelons affectueusement le Père Bourassa, m’a aidé à obtenir ma commission d’officier quelques années auparavant en intercédant auprès d’un général influent de l’armée. En plus, quelle belle occasion de me retrouver loin de la cacophonie, des remue-ménages de la ville et une excellente occasion d’apprendre sur la construction. 

L’idée matérialisée me voilà donc ce matin face à ce lac magnifiquement bien décrit par le Père Bourassa dans ses mots de poète des bois. La veille, à notre arrivée, ils étaient tous les deux emballés comme des enfants ils blaguaient et ne juraient que par leur sens du :’’ Je vous l’avais bien dit ! Que c’était  beau ‘’. 

Le soleil grimpe au firmament qui se rougit tendrement. Aucun nuage à l’horizon et la journée en sera des plus belles et chaudes. Notre défi de notre séjour  est de monter la base du campement  et la charpente. Tous les matériaux  ont été livrés la veille et sommeillent sous des toiles fournies par le vendeur.
Je fixe l’horizon du lac, le huard y sillonne en maître  des lieux. Mon père me lance : 

-Veux-tu un bon café ? C’est prêt ! 

À regret, tout en scrutant les abords du lac je me dirige vers les deux hommes encore les yeux ensommeillés. Le Père Bourassa me tend une tasse en métal remplie du liquide bouillant et me demande : 

-As-tu bien dormi ? On va avoir besoin de tes bras ce matin! 

Je lui réponds par une question : 

-Y-a-t-il du poisson  dans ce lac  là , le Père ? 

Il me regarde avec ses yeux scrutateurs et me réponds : 

-J’en suis sûr à cent pour cent Pierre. Nous allons avoir assez de temps pour tester nos lignes à pêche avant notre départ… tu vas voir. 

Je lui fais confiance. J’aime ce bon vieux vivant; lui-même charpentier-menuisier et ancien combattant de la deuxième guerre mondiale du même Régiment que moi. Il fait partie de ces hommes, avec un charisme légendaire, que tu suivrais n’ importe où au combat. Il inspire confiance et détermination dans son humanisme. Nous l’écoutons avec un respect quasi religieux. Il nous trace les plans de la journée et les échéances.  Nous nous mettons à l’œuvre après un copieux petit déjeuner. Les directives de notre maître d’œuvre sont claires, nettes et précises. 

Tout au long du montage de la structure de base, le Père Bourassa, en sous-officier expérimenté, nous indique à quel endroit placer nos lignes de démarcation, calculer le carré, vérifier et déboiser le sol. Une fois les cordes tendues sur des buches enfoncées aux quatre coins , dans le sol, nous installons les autres piliers de base de la construction, vingt-quatre en tout. Nous rajoutons des  poutres en bois rond servant de poutres de base et nous les  armons de longues tiges de métal de douze pouces plantées en leur centre.  Construire sur le roc  et solide. Travail de forçat et pénible sous ce soleil de plomb. Ensuite viennent les madriers de contours. Marteaux, scies et niveau sont à l’ordre du jour. Nous arrêtons pour un repas et une petite sieste bien mérités. Le travail reprend de plus belle jusqu’au coucher du soleil .Notre plan de travail est achevé et nous sommes en temps dans notre échéancier. Demain nous installerons le contre-plaqué pour le plancher et ensuite nous attaquerons les montants de la charpente.

 

Tout en dégustant le repas, que mon père a préparé, nous discutons de la façon de faire du lendemain. Encore là le Père Bourassa  se fait limpide et nous avons hâte de nous y adonner le lendemain. 

La froidure de la nuit nous gagne près du feu  pétillant et lançant ses tisons à la voute céleste. Le ciel, d’un noir d’encre nous renvoie des myriades d’étoiles jusqu’ici inconnues de nous. Le feu crépite dans le silence de la nuit et dans nos yeux semi fermés envahis par le sommeil. Nous ne parlons plus, la fatigue vient de gagner la manche .Nous allons tous à nos couchettes. 

Le lendemain, encore une fois, je suis debout avant les deux autres et suis sur les abords du lac  en essayant de tenir une conversation silencieuse avec le huard ; dieu de la place. L’astre flamboyant jette des clins d’œil aux herbes chancelantes sous la rosée matinale. Je respire à fond. Je me retourne et aperçois la construction et  je suis content de l’ouvrage et  anxieux de reprendre le collier. Après le déjeuner  l’installation et le clouage du contre- plaqué pour le plancher et l’érection de la charpente débute. Deux côtés plats à leur cime et deux autres côtés en pignon pour le toit en pente .Notre contremaître, travaillant avec nous nous surveille du coin de l’œil le niveau toujours en main. Nous montons les deux premiers côtés et tout va bien nous les fixons solidement au plancher. Arrivés aux deux autres côtés le Père Bourassa me demande si je peux le faire seul. Je me sens d’attaque. Lui et mon père entreprennent l’autre côté. Je prends mes mesures et sûr de mon coup j’imbrique mes coups de marteaux et mes prise de mesures. Je ne m’aperçois pas que sur un flanc je  prends ma mesure à l’extérieur du colombage. À la toute fin  je prends conscience de mon erreur et reluque le petit désastre. Le Père Bourassa  voyant ma déception vient me voir et me demande à quel endroit que j’ai appliqué ma mesure : 

-Je crois que tu l’as prise à l’extérieur au lieu de l’intérieur ; de là la différence de quelques centimètres. 

Confus et  voulant m’amender je lui réponds : 

-Je vais recommencer le Père, ça va nous retarder; c’est mon erreur. 

Prenant mon courage à deux mains, une barre à clous et un marteau je commence à  démantibuler mon travail de quelques heures le Père Bourassa dans toute sa sagesse me dit : 

-Ne défais rien, Pierre. En faisant cela tu risques d’affaiblir la structure de d’autres façons. En plus tu vas perdre du temps et  de l’énergie. Nous devons travailler avec nos erreurs. Le mieux c’est continuer à construire et nous allons corriger l’erreur au fur et à mesure tout en prenant soin d’inclure dans nos calculs cette déviation de mesurage. 

 

Nous avons monté ce dernier pan de charpente et l’erreur était bien visible. Mais avec l’expérience et les connaissances du Père Bourassa nous avons installé les poutres  latérales tout en leur donnant un petit jeu tout au long de la construction qu’à la fin la bavure n’y paraissait plus. Le Père me regarde et me dit : 

-Qu’est ce que tu en penses monsieur le menuisier en herbe ? Défaire et tout recommencer aurait  peut-être été  bénéfique ; mais  savoir travailler avec nos erreurs est sublime. La construction est d’autant plus solide et, je suis sûr, qu’au long des années tu te souviendras de cela ; c’est le plus bel exemple d’apprentissage. Viens nous allons prendre une bonne bière pour fêter  notre réussite. 

Assis, tous les trois, nous contemplons le petit chef d’œuvre  souhaitant qu’il n’y ait pas trop de pluie pour le travail de l’autre équipe la fin de semaine suivante. Les semaines qui ont suivies nous sommes revenus pour finaliser le travail. Les autres gars (eux étaient quatre) avaient beaucoup avancé. Au bout d’un mois le campement est fonctionnel. Le Père Bourassa, à ses habitudes, nous a rajouté un tas de petits gadgets pour notre confort et le sien dans ce petit coin de paradis de ces quatre hommes. 

Lorsque je regarde la seule photo qui me reste de ce petit camp dans les bois à La Tuque, je me remémore ce que le Père Bourassa me disait : 

-Savoir travailler avec nos erreurs. Et construire sur le roc. 

(Mai/juin/juillet 1977) 

Pierre Dulude 

Les Ailes du Temps 

Laval, 27 juin 2011 

 

 

 

 

 

 

 


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