La douceur du Silence

Huard

La douceur du silence

Nuit noire; obscurité totale. Je me réveille comme glissant d’un rêve non réclamé. J’ouvre petit à petit mes yeux éblouis par l’absence de lumière. Les formes sont difformes dans la pénombre. Seul le souffle du chien gisant à mes côtés bat une certaine mesure. Je ressens un besoin naturel et doit aller à l’extérieur pour me soulager. J’enligne, dans ma tête et dans mon champ de vision, les objets qui jonchent ma route. Chaises, table et autre choses aussi hétéroclites les unes que les autres tels les bout de bois grugés par mon compagnon canin et les tapis. J’examine la porte dont la fenêtre rectangulaire me renvoie des rayons de lune timides. Il est deux heures du matin et la forêt sommeille. Aucun bruit ne se signale de l’extérieur. Une nuée angoissante s’empare de moi devant cet inconnu nocturne. L’homme a toujours crains la nuit et, s’y rattachant, les peurs de trouver l’introuvable et l’insondable. Je ramasse donc ce que j’ai de courage et me découvre de ma douillette confortable et chaude.
L’air frais me saisit je me hâte lentement. À tatillons , un pas de patineur devant l’autre, j’évite les embûches de la nuit sur le plancher du camp. Arrivé à bon port ; cette porte frontière d’avec les ténèbres de l’extérieur, je prends une double respiration et l’ouvre. Un léger souffle rempli d’odeurs de pins et de sapins me frôle le visage. Mes yeux habitués à cette noirceur découvrent, dans le firmament des myriades d’étoiles scintillantes comme une rivière de perles au cou d’une jolie femme. Mon imagination ne finit plus, avec mon regard, de scruter la voûte céleste d’un noir d’encre échancré d’une fusion de points lumineux. J’en ai le souffle coupé et mes oreilles bourdonnent dans ce silence de l’infini. Une étoile filante coquette vient balayer de son trait si finement tracé le point a et b de sa trajectoire.
Je reste là immobile oubliant le pourquoi je suis sorti .Le spectacle en est phénoménale. Les grands conifères et les feuillus, aussi, tracent le chemin du cabinet d’aisance. À l’horizon la lune trône en maîtresse des lieux. Je ressors du petit coin et me redirige vers le chalet pour retrouver mon lit douillet. À cet instant je m’arrête instinctivement face au lac endormi et enchanteur.
Les reflets de madame la lune le berce gentiment et tout affectueusement. Son miroir reflète l’âme des cieux bourrée du spectre des étoiles. Le silence vrombit entre les deux rives comme dessinées au crayon-fusin. Comme une sentinelle incognito je surveille la surface de l’eau et les alentours espérant y déceler toute trace de vie nocturne. J’entends bien un sifflement de chauves-souris mais ne les vois pas. À mes pieds des insectes gambadent ou doivent travailler bien fort. Mes respirations se font tout en douceur et ayant l’oreille alerte je scanne l’orée du bois en face de moi. Rien. Je relève la tête et plonge mes yeux dans l’espace infinie des corps célestes et m’y perd. La Voie Lactée se découvre dans sa pleine maturité et je m’y sens en faire partie intégrante. Je m’avance prudemment sur le petit chemin qui mène au quai. Dans le jour les obstacles, racines et arbustes, sont moindres mais la nuit elles sont énormes; questions de perception.

Mes pas me mènent au plancher de bois du quai, lui aussi sommeillant au gré des incantations des minuscules vagues soulevées par la brise légère. Je me plante en plein centre de la plateforme et, les deux mains dans les poches, j’admire la planche à desseins de Dieu .Je me sens si petit, minuscule face à cet univers. Je me sens si démuni par ces années lumières de kilomètres. À environ une vingtaine de mètre de la rive je perçois un clapotis trahissant la présence d’un vivant. Je n’y porte guerre attention. J’écoute le silence me caresser les tympans. C’est comme une symphonie magistrale qu’il est bon d’entendre jusqu’à la lie. Le feu d’artifice d’étoiles fusionne admirablement avec les octaves rafraîchissantes de ce silence en sourdine. Mes pensées sont comme stoppées, hypnotisées dans cette nuit rocambolesque. Mes yeux crient au sommeil et mon cerveau ne répond plus. Je réentends le clapotis dans les eaux calmes et sereines. Je m’approche du bord du quai et cherche, dans le noir, sa provenance mais n’y vois rien. De minuscules vagues viennent s’accrocher au quai tout au plus. Je me réinstalle au centre de l’embarcadère et décide de prendre quelques respirations et de retourner au lit.
Lorsque je fais demi-tour je ré enligne le chemin montré par les rayons lumineux de l’astre de nuit et avance d’un pas sûr. La terre ferme m’accueille maternellement. Le clapotis vient déranger le silence. Je me retourne et essaie, dans ces ténèbres de distinguer l’intrus. Aucune chance. De l’autre côté du lac j’entends comme un rire mais ce n’est pas humain. Je reste figé pour savoir l’intrigue. Je fixe une dernière fois la voûte silencieuse. Et c’est à ce moment que s’élève le cri déchirant d’un huard au fin fond de la nuit. Un cri langoureux, doucereux qui exprime sa solitude. Son chant fend la nuit tout comme une hache s’abat sur une buche à fendre. Un cri sensible et possessif tout comme l’éclair dans un orage en plein été. Un appel qui vient chercher tout sentiment humain. Et pourtant son cri est une exhortation à l’amour.

Combien d’humains ressemblent à cet oiseau, en pleine nuit étoilée et remplie de Lumière s’exaltent pour hurler leur souffrance libératrice ? Les ténèbres n’existent pas c’est la Lumière sous toutes ses formes et ses aspects qui existe. Tout comme la mort est une forme extrême de la Vie. Le huard relance son signal mélodieux qui pourfend l’atmosphère et glisse tendrement dans nos cœurs. Le court silence qui s’établit règne inlassablement sur les ondes. Une nouvelle protestation de l’ailé s’étiole dans l’écho des montagnes, s’abat sur les ailes de la nuit. Et le silence retombe à plat sur le lac encore en émoi. J’attends encore quelques secondes le temps d’une réflexion momentanée ; me retourne à nouveau et me dirige vers le chalet ; mon gîte de chaleur et de sécurité. La nuit brille de tous ses feux et la quiétude renchérit sur l’apaisement. J’entre dans le camp en bois rond, mon compagnon canin m’accueille, inquiet, mais rassuré que je sois de nouveau avec lui. Je me réinstalle en me callant dans mes couvertures, le chien au pied du lit. Le huard lance une dernière fois sa longue plainte et se tait ;je me rendors .

Pierre Dulude
Les Ailes du temps
Laval, 12 août 2011.


Archive pour août, 2011

La douceur du Silence

Huard

La douceur du silence

Nuit noire; obscurité totale. Je me réveille comme glissant d’un rêve non réclamé. J’ouvre petit à petit mes yeux éblouis par l’absence de lumière. Les formes sont difformes dans la pénombre. Seul le souffle du chien gisant à mes côtés bat une certaine mesure. Je ressens un besoin naturel et doit aller à l’extérieur pour me soulager. J’enligne, dans ma tête et dans mon champ de vision, les objets qui jonchent ma route. Chaises, table et autre choses aussi hétéroclites les unes que les autres tels les bout de bois grugés par mon compagnon canin et les tapis. J’examine la porte dont la fenêtre rectangulaire me renvoie des rayons de lune timides. Il est deux heures du matin et la forêt sommeille. Aucun bruit ne se signale de l’extérieur. Une nuée angoissante s’empare de moi devant cet inconnu nocturne. L’homme a toujours crains la nuit et, s’y rattachant, les peurs de trouver l’introuvable et l’insondable. Je ramasse donc ce que j’ai de courage et me découvre de ma douillette confortable et chaude.
L’air frais me saisit je me hâte lentement. À tatillons , un pas de patineur devant l’autre, j’évite les embûches de la nuit sur le plancher du camp. Arrivé à bon port ; cette porte frontière d’avec les ténèbres de l’extérieur, je prends une double respiration et l’ouvre. Un léger souffle rempli d’odeurs de pins et de sapins me frôle le visage. Mes yeux habitués à cette noirceur découvrent, dans le firmament des myriades d’étoiles scintillantes comme une rivière de perles au cou d’une jolie femme. Mon imagination ne finit plus, avec mon regard, de scruter la voûte céleste d’un noir d’encre échancré d’une fusion de points lumineux. J’en ai le souffle coupé et mes oreilles bourdonnent dans ce silence de l’infini. Une étoile filante coquette vient balayer de son trait si finement tracé le point a et b de sa trajectoire.
Je reste là immobile oubliant le pourquoi je suis sorti .Le spectacle en est phénoménale. Les grands conifères et les feuillus, aussi, tracent le chemin du cabinet d’aisance. À l’horizon la lune trône en maîtresse des lieux. Je ressors du petit coin et me redirige vers le chalet pour retrouver mon lit douillet. À cet instant je m’arrête instinctivement face au lac endormi et enchanteur.
Les reflets de madame la lune le berce gentiment et tout affectueusement. Son miroir reflète l’âme des cieux bourrée du spectre des étoiles. Le silence vrombit entre les deux rives comme dessinées au crayon-fusin. Comme une sentinelle incognito je surveille la surface de l’eau et les alentours espérant y déceler toute trace de vie nocturne. J’entends bien un sifflement de chauves-souris mais ne les vois pas. À mes pieds des insectes gambadent ou doivent travailler bien fort. Mes respirations se font tout en douceur et ayant l’oreille alerte je scanne l’orée du bois en face de moi. Rien. Je relève la tête et plonge mes yeux dans l’espace infinie des corps célestes et m’y perd. La Voie Lactée se découvre dans sa pleine maturité et je m’y sens en faire partie intégrante. Je m’avance prudemment sur le petit chemin qui mène au quai. Dans le jour les obstacles, racines et arbustes, sont moindres mais la nuit elles sont énormes; questions de perception.

Mes pas me mènent au plancher de bois du quai, lui aussi sommeillant au gré des incantations des minuscules vagues soulevées par la brise légère. Je me plante en plein centre de la plateforme et, les deux mains dans les poches, j’admire la planche à desseins de Dieu .Je me sens si petit, minuscule face à cet univers. Je me sens si démuni par ces années lumières de kilomètres. À environ une vingtaine de mètre de la rive je perçois un clapotis trahissant la présence d’un vivant. Je n’y porte guerre attention. J’écoute le silence me caresser les tympans. C’est comme une symphonie magistrale qu’il est bon d’entendre jusqu’à la lie. Le feu d’artifice d’étoiles fusionne admirablement avec les octaves rafraîchissantes de ce silence en sourdine. Mes pensées sont comme stoppées, hypnotisées dans cette nuit rocambolesque. Mes yeux crient au sommeil et mon cerveau ne répond plus. Je réentends le clapotis dans les eaux calmes et sereines. Je m’approche du bord du quai et cherche, dans le noir, sa provenance mais n’y vois rien. De minuscules vagues viennent s’accrocher au quai tout au plus. Je me réinstalle au centre de l’embarcadère et décide de prendre quelques respirations et de retourner au lit.
Lorsque je fais demi-tour je ré enligne le chemin montré par les rayons lumineux de l’astre de nuit et avance d’un pas sûr. La terre ferme m’accueille maternellement. Le clapotis vient déranger le silence. Je me retourne et essaie, dans ces ténèbres de distinguer l’intrus. Aucune chance. De l’autre côté du lac j’entends comme un rire mais ce n’est pas humain. Je reste figé pour savoir l’intrigue. Je fixe une dernière fois la voûte silencieuse. Et c’est à ce moment que s’élève le cri déchirant d’un huard au fin fond de la nuit. Un cri langoureux, doucereux qui exprime sa solitude. Son chant fend la nuit tout comme une hache s’abat sur une buche à fendre. Un cri sensible et possessif tout comme l’éclair dans un orage en plein été. Un appel qui vient chercher tout sentiment humain. Et pourtant son cri est une exhortation à l’amour.

Combien d’humains ressemblent à cet oiseau, en pleine nuit étoilée et remplie de Lumière s’exaltent pour hurler leur souffrance libératrice ? Les ténèbres n’existent pas c’est la Lumière sous toutes ses formes et ses aspects qui existe. Tout comme la mort est une forme extrême de la Vie. Le huard relance son signal mélodieux qui pourfend l’atmosphère et glisse tendrement dans nos cœurs. Le court silence qui s’établit règne inlassablement sur les ondes. Une nouvelle protestation de l’ailé s’étiole dans l’écho des montagnes, s’abat sur les ailes de la nuit. Et le silence retombe à plat sur le lac encore en émoi. J’attends encore quelques secondes le temps d’une réflexion momentanée ; me retourne à nouveau et me dirige vers le chalet ; mon gîte de chaleur et de sécurité. La nuit brille de tous ses feux et la quiétude renchérit sur l’apaisement. J’entre dans le camp en bois rond, mon compagnon canin m’accueille, inquiet, mais rassuré que je sois de nouveau avec lui. Je me réinstalle en me callant dans mes couvertures, le chien au pied du lit. Le huard lance une dernière fois sa longue plainte et se tait ;je me rendors .

Pierre Dulude
Les Ailes du temps
Laval, 12 août 2011.

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