Départs.

Départs

Départs

‘’Garderez-vous parmi vos souvenirs
Ce rendez-vous où je n’ai pu venir
Jamais, jamais vous ne saurez jamais
Si ce n’était qu’un jeu ou si je vous aimais
Les rendez-vous que l’on cesse d’attendre
Existent-ils dans quelqu’autre univers
Où vont aussi les mots qu’on n’a pas pris le temps d’entendre
Et l’amour inconnu que nul n’a découvert’’
(Les Rendez-vous, Claude Léveillé )

 

Soleil glauque et parfums automnaux. La légère brise fait valser le feuillage des érables au son des ailes de sa douceur .Matin exquis de sérénité. La nature s’ébat au ralenti ; en simple vitesse. Le temps s’entiche de brumes retardataires s’évanouissant dans le coulis d’air et se réchauffant au contact des rayons blafards du soleil. Matinée de suaves quiétudes d’où le temps fige .Déjà, à plusieurs reprises, des vols d’outardes ont sillonné l’azur vers leurs quartiers généraux de la saison froide. Leurs cris de ralliement découpent l’horizon comme une flèche fendant l’air de ses plumes. La rivière sommeille tout en dégoulinant paresseusement. Des canards pataugent ici et là. Le seigneur des marais, le héron, exécute sa ronde comme un veilleur. Des goélands piailleurs et chicaniers se disputent un reste de pitance laissé à tout hasard par des promeneurs. La paix revient car la table est desservie .Callé et collé sur son banc de parc Charles, les deux mains dans les poches de sa vareuse, observe la scène. Il lui semble qu’une éternité s’est écoulée depuis ces dernières vingt-quarte heures. Profondément enfoui dans la douleur des ses réflexions l’image d’Audrey lui saute à la figure de son cerveau qu’il s’empresse de chasser inopinément. Pour se distraire il fixe la ligne démarquante de l’horizon entre ciel et rivière .Le miroir de l’eau reflète le ‘’V’’ d’une envolée d’outardes en déformation. Sur l’instant ses idées s’embrouillent mais ce n’est que partie remise.
Les brouillards de la dernière conversation d’avec son ex- copine résonnent encore à ses oreilles. Il se lève abruptement et fait quelques pas vers la berge.
Il retient une larme qui, malgré tout, se faufile sur sa joue. Le héron passe près de lui dans l’onde; indépendant. Une envolée d’une centaine d’outardes vient choir sur la calme surface de l’eau .Leur cacophonie indique une mise au point du consensus. Charles émerveillé et intrigué suit les débats d’un œil inquisiteur .Les cacassements diminuent en intensité pour s’éteindre en sourdine. Toutes, maintenant, glissent doucereusement agglutinées à leur chef de file. Charles revient prendre sa place sur son banc. Il se met à se parler seul comme pour se raisonner :
-Ma séparation d’avec Audrey hier, j’ai perdu mon emploi il y a deux jours et la banque risque de saisir ma maison. Que peut-il m’arriver de plus ? Comment se fait-il que je me retrouve dans cette situation ? Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je donc fait ?
Dans ses élucubrations interrogatives, centré sur lui-même, il ne remarque pas la danse lascive de deux goélands en compétition pour une femelle .Les grillons, de leur symphonie romanesque, mènent la parade .Il ne remarque pas, non plus, la démarche lente d’une dame qui pousse devant elle une chaise roulante .Des soupirs en soubresauts sortent de sa gorge .Il enfoui sa tête dans le collet de son manteau et, comme léthargique, il se laisse bercer comme un enfant dans les bras de sa mère.

Une voix à proximité le sort de son demi-sommeil .Regardant à sa droite il aperçoit une dame et un enfant en chaise roulante .Elle est chétive, maigrelette avec de gracieux yeux verts émeraudes. Elle porte sur la tête un de ces bandeaux des malades atteints de cancer à cause de la perte de leurs cheveux. Cette voix exténuée, souriante, laisse couler un mince filet d’approbation vis-à-vis de la personne qui lui aide. Charles se redresse sur son banc pendant que l’enfant le salue. Il lui répond par un infime signe de tête. La dame s’adresse à lui :
-Pardon monsieur, est-ce que nous vous dérangeons?
Charles, surpris, répond :
-Non, pas du tout madame, pas du tout.
La dame reprend :
-Auriez-vous objection à ce que je laisse ma petite fille à vos côtés pour quelques instants ; je dois retourner à l’auto nous avons oublié son gilet de laine.
Charles, encore sous l’effet du choc, hésite :
-Euh! Vous savez madame….
La dame renchérit :
-Oh! Ne vous en faites pas Analyne va bien, C’est son nom Analyne et elle est leucémique. Elle ne vous opportunera pas ; n’est ce pas Analyne ?
L’enfant, d’un regard insistant, supplie Charles de rester quelques instants avec lui. Elle lui transcende un sourire si amical qu’il ne peut refuser :
-D’accord madame je vais vous attendre ici avec votre fille. En passant mon nom est Charles, Charlie pour mes amis.
La dame se dirige vers son auto stationnée à l’autre bout du parc. Charles regarde la fillette et lui demande :
-Eh bien ! Analyne comment te sens –tu ?
La fillette tout en sourire et heureuse de parler, répond d’une voix chancelante:
-Je vais mieux ce matin mais il y a une semaine la leucémie est réapparue et les médecins m’ont dit que si le cancer récidivait ce serait probablement la fin. Je suis si heureuse de venir ici ce matin contempler, peut-être une dernière fois, ce magnifique paysage et d’y voir les outardes sur leur départ. Nous allons probablement partir ensembles.
Charles déconcerté ne savait que dire ; les mots lui manquent, les phrases se bousculent dans son esprit :
-Tu ne sais pas, un miracle peut se produire il ne faut pas désespérer !
La petite fille le fixe avec un regard d’espoir dans le fond des yeux mais elle sait bien que c’est un leurre .Depuis si longtemps que la maladie s’acharne :
-Oh! Vous savez Charlie je ne me fais plus d’illusion j’ai accepté maintenant. Ma vie aura été de courte durée mais elle en a valu la peine. La leucémie s’est déclarée il y a deux ans et j’ai eu à passer par toute la batterie d’examens et la chimiothérapie. Il y a eu rémission mais maintenant les cellules cancéreuses se sont propagées partout. Je parle, je parle mais vous comment allez-vous ? Vous ne travaillez pas aujourd’hui ? Vous êtes en congé ; chanceux.

Charles, inconfortable, regarde vers la rivière qui a repris son miroir lisse :

-Je ne travaille pas car j’ai perdu mon emploi il y a deux jours et hier ma copine et moi nous nous sommes séparés; il n’y avait plus de cordialité dans notre couple. Mais avec ce que tu viens de me dire, je crois que mes petits problèmes ne sont rien avec ce que toi tu vis.
D’un soupir de désolation Analyne reprends :
-Un travail ça se remplace et une copine aussi. Mais une vie, une seule vie, nous n’y pouvons rien .Cette vie c’est de la vivre et la vivre en Amour avec tout ce qui nous entoure, humains, bêtes et nature et surtout, surtout Dieu.
Charles l’écoute scrupuleusement :
-Je te trouve très forte et mature. Est-ce la maladie qui t’a donné cette sagesse ? Tu as quel âge Analyne si ce n’est trop indiscret ?
La fillette dit :
-J’ai douze ans et parfois j’ai l’impression d’en avoir quarante. Oui la maladie fait vieillir mais ne nous empêche pas de vivre quand même. Regardez comme c’est joli les outardes sur la surface de l’eau.
On dirait un ballet aquatique, le Lac des Cygnes. Il fait bon ce matin; tout ce soleil.

Charles fixe les mains entrecroisées de la fillette sur la couverture qui lui recouvre les jambes. Les doigts, longs et effilés, sont comme soudés ensembles .Il pense :
-Dire que ces doigts et ces mains là ne serviront plus dans quelques temps .La vie disparaîtra de ce frêle corps si jeune.
Une pensée le submerge , c’est celle d’Audrey, il se demande s’il y a encore une réconciliation possible, du moins il se dit qu’il essaiera. Tant qu’à un emploi; il est encore jeune et tout n’est pas fini. Autant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir. Il se retourne vers Analyne et des yeux il la remercie du fond de son cœur et de sa pensée. Elle se retourne vers lui et lui lance :

-Il n’y a pas de quoi, je vous en prie.

Charles émerveillé lui sourit à pleine dents. Il n’avait pourtant pas parlé. Les outardes, en formation, s’apprêtent à s’élever vers le zénith. Le soleil, comme tour de contrôle, leur donne le feu vert. D’un même rythme saccadé des ailes elles prennent la voie des airs aisément à la grande fascination des spectateurs. Les gouttelettes d’eau suintant des leur plumage fait éclore un arc en ciel éphémère. Aux cris et approbation de l’agent ailée des environs les magnifiques oiseaux reforment leur ‘’V’’ tout en harmonie, le consensus règne dorénavant. La mère d’Analyne revient furtivement d’un petit pas accéléré. Elle saisit les poignées de la chaise de sa fille et remercie chaleureusement Charles de sa bonté :
-Merci monsieur Charles de ce bon geste.
Analyne le regarde une dernière fois tout en lui offrant un sourire d’adieu.
Quelques mois après, Audrey et Charlie vont déposer une céleste plume d’oiseau sur la tombe d’Analyne. La pierre tombale indique :

-Où il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Pierre D.
Les Ailes du Temps
Laval, 9 septembre 2011

 


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