Évocations.

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Évocations

 ‘’Ah ! Comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! Comme la neige a neigé !’’ 

Soir d’hiver(1902) (Émile  Nelligan (1879-1941))

 Magog, lundi 30 novembre 1914. 

Ma très chère sœur Annabelle, Comment vas-tu ? Comment va notre mère  et nos frères? La guerre vous est  elle pénible là-bas ? Nous  n’avons plus aucune nouvelle depuis la fin de l’été. J’ignore totalement si tu recevras cette missive écrite en toute simplicité sur le coin d’une table de notre minuscule réfectoire .En cette fin de journée , la plus pénible que nous ayons eu à vivre ici dans notre petite maison monastique , je me laisse aller à mes états d’âme et je sais que tu m’écouteras comme tu l’as toujours si bien fait lorsque nous étions en présence l’un et l’autre. Le soleil  s’apprête à se retirer en sa toute condescendance  colorée. Le frère Fraudeau vient d’alimenter notre salamandre qui émet de fugaces grognements bienfaisants  de chaleur. Le silence ponctué des battements du balancier de l’horloge maintient sa mesure. Le temps semble suspendu aux lèvres des évènements. Dehors la neige scintille de son manteau étiolé sur nos champs; l’hiver s’impose déjà. Le Père Brun et le Père Alix discutent, en sourdine, dans la pièce attenante à notre cuisinette. Je me sens le vague à l’âme ce  soir. Des paroles de la Bible me viennent à l’esprit :
 ‘’ Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté’’ disait Job lorsqu’il fût dépouillé de tout ce qu’il avait. Nous remercions pour les bienfaits, pourquoi ne pas remercier pour nos malheurs? Ce sont nos malheurs  nos meilleurs professeurs. Je t’écris ces lignes et je ne peux empêcher les larmes de gicler sur mes joues. Ce matin une tragédie s’est produite ici  et nous affecte grandement moi et mes compagnons.
Notre très cher et bien-aimé Père  Vannier s’est noyé dans le lac Memphémagog ainsi que Charles Collot, notre avoué .Nous avons reçu le téléphone des autorités de  Magog nous annonçant la triste nouvelle. Je n’ai pas à te dire que cette information nous a foudroyés. Déjà les difficultés s’amoncelaient : situation financière précaire, travail ardu et épuisant, la guerre qui nous coupe les ponts d’avec l’abbaye-mère, l’hiver à nos portes et maintenant  cette catastrophe si inattendue et inouïe. Dom Vannier, bâtisseur-né, avait toujours le bon mot pour nous encourager et maintenir le cap. Maintenant il n’est plus. Notre dévoué Charles Collot ; aussi disparu. Nous nous demandons ce que nous allons faire et que va-t-il advenir de nous .Nous prions le Seigneur pour qu’il nous fasse connaître  Sa Volonté. Rester? Partir? Nous ne savons pas. Tout cela est si spontané si vite arrivé. Le silence, que nous connaissons si bien en tant que moines, devient un allié sûr pour refréner nos peines. 
Je regarde au travers de la petite fenêtre et j’entrevois l’astre du jour s’amenuiser dans un châle rouge violacé.

Les journées sont courtes en hiver. Il y a un instant  j’avais sous la main un petit pamphlet d’un poète d’ici ; Nelligan, qui fait l’éloge de la neige et des soirs d’hiver dans une nostalgie si profonde. J’y lis : ‘’ Ma vitre est un jardin de givre …’’ et justement la vitre d’où j’ai plongé mon regard est sillonnée de coups de givre. Dans les coulis de glace, entre les minces filets glaceux, se dessine un esquisse ressemblant, fort étrangement  au Monastère de  Saint-Wandrille ;tu sais la tour comme un immense crayon et les fenêtres en pignons. Avec le soleil qui vient y darder c’est magnifique.  Dom Vannier, ce  grand visionnaire nous parlait souvent à sa façon, comment il entrevoyait dans les années futures notre Monastère. Ce fusain dans le givre est-il un signe ? Il voyait grand et nous avions quelques difficultés à discerner son imagination à lui. Nous n’avions qu’à le voir travailler sans relâche pour nous motiver à continuer malgré les affres et fatigues de nos journées; et Dieu sait qu’il en est difficile d’être ici séparés de vous tous. Je puis dire que la détermination de Dom Vannier lui venait du Seigneur et de Saint-Benoît. Il avait même avoué, un jour, « Sachez bien que si l’œuvre réussit nous n’y serons pour rien. Les difficultés sont trop grandes pour être humainement surmontées sans l’aide divine. Il serait insensé de penser autrement. » Dom Guéranger, à son tour nous a laissé cette devise : Dans la Beauté de la Paix, et ce soir, malgré le froid et la neige, je peux y déceler cette magnifique formule. Je prie le Seigneur de venir nous envelopper de ses Lumières car nous en avons un besoin réel.

Le Père Alix et Brun se sont installés à la table de cuisine et commencent à préparer notre maigre souper que nous avons l’habitude de prendre sans plus de cérémonie. Ce soir  aux Vêpres nos intentions de prière s’adresseront à Notre Père Céleste pour qu’Il accueille dans son Paradis nos deux frères décédés ce matin. Je crois qu’en toute épreuve le Père veut  nous éprouver pour que nous nous tournions seulement vers Lui. Dieu seul. Et comme le mentionne notre bon Père Saint-Benoît dans la Règle : ‘’ Le sixième échelon de l’humilité pour un moine, c’est d’être content de la condition la plus ordinaire et la plus basse. Dans tout ce qu’on lui ordonne de faire, il pense qu’il est un ouvrier mauvais et incapable’’.Aujourd’hui cette partie de la Règle s’applique carrément à notre condition. L’accepter  nous libère totalement. Nous nous devons de continuer .

Mes yeux se perdent à nouveau dans l’esquisse de glace dans la fenêtre. Les faisceaux  du soleil couchant encerclent les contours tout duvetés des cristaux de glace. Mon imagination me transporte vers  le centenaire de la Communauté : en deux mille douze ; deux mille douze ! C’est loin. Je perçois un Monastère tout de pierres vêtu, avec un grand Chapitre, hôtellerie, Chapelle, jardin, vergers, ferme, champs ensemencés, vaches laitières, une fromagerie et beaucoup de moines et…beaucoup de visiteurs. Serons-nous toujours là ? Va-t-il y avoir, encore, une Communauté Bénédictine ? Si telle est la Volonté du Père, la Communauté existera. Nous ne sommes que ses travailleurs; ses exécutants. Je délaisse mes tergiversations de méditations et en revient à toi Annabelle. Prie pour nous. Priez pour nous et demandons au Seigneur de nous envoyer des travailleurs de la moisson. Dans quelques instants nous nous mettrons en prière. Le poêle ronronne et nous asperge de sa chaleur bienfaisante. Le soleil, sur son déclin, nous éclaire quelques peu, nous allumons nos lampes à l’huile pour pouvoir lire nos Psaumes des Vêpres. Le tic tac de l’horloge entrecoupe le silence lumineux. Nous percevons des craquements  entre les planches qui accueillent la gelée. Je termine cette lettre ma chère sœur Annabelle en te souhaitant tout l’Amour possible du Seigneur  et que vos souffrances, jointes à celles du Christ, vous fassent voir toute la Beauté de la Paix future en Europe. 

Salutations à toute la famille et à nos connaissances.  Union de prière. 

Ton frère Ernest. 

p/s : Je joins à cette lettre l’article du journal qui mentionne la noyade de nos frères. 

Pierre Dulude 

Les Ailes du Temps 

Laval, 1er Octobre 2011 

 


Archive pour 1 octobre, 2011

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 ‘’Ah ! Comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! Comme la neige a neigé !’’ 

Soir d’hiver(1902) (Émile  Nelligan (1879-1941))

 Magog, lundi 30 novembre 1914. 

Ma très chère sœur Annabelle, Comment vas-tu ? Comment va notre mère  et nos frères? La guerre vous est  elle pénible là-bas ? Nous  n’avons plus aucune nouvelle depuis la fin de l’été. J’ignore totalement si tu recevras cette missive écrite en toute simplicité sur le coin d’une table de notre minuscule réfectoire .En cette fin de journée , la plus pénible que nous ayons eu à vivre ici dans notre petite maison monastique , je me laisse aller à mes états d’âme et je sais que tu m’écouteras comme tu l’as toujours si bien fait lorsque nous étions en présence l’un et l’autre. Le soleil  s’apprête à se retirer en sa toute condescendance  colorée. Le frère Fraudeau vient d’alimenter notre salamandre qui émet de fugaces grognements bienfaisants  de chaleur. Le silence ponctué des battements du balancier de l’horloge maintient sa mesure. Le temps semble suspendu aux lèvres des évènements. Dehors la neige scintille de son manteau étiolé sur nos champs; l’hiver s’impose déjà. Le Père Brun et le Père Alix discutent, en sourdine, dans la pièce attenante à notre cuisinette. Je me sens le vague à l’âme ce  soir. Des paroles de la Bible me viennent à l’esprit :
 ‘’ Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté’’ disait Job lorsqu’il fût dépouillé de tout ce qu’il avait. Nous remercions pour les bienfaits, pourquoi ne pas remercier pour nos malheurs? Ce sont nos malheurs  nos meilleurs professeurs. Je t’écris ces lignes et je ne peux empêcher les larmes de gicler sur mes joues. Ce matin une tragédie s’est produite ici  et nous affecte grandement moi et mes compagnons.
Notre très cher et bien-aimé Père  Vannier s’est noyé dans le lac Memphémagog ainsi que Charles Collot, notre avoué .Nous avons reçu le téléphone des autorités de  Magog nous annonçant la triste nouvelle. Je n’ai pas à te dire que cette information nous a foudroyés. Déjà les difficultés s’amoncelaient : situation financière précaire, travail ardu et épuisant, la guerre qui nous coupe les ponts d’avec l’abbaye-mère, l’hiver à nos portes et maintenant  cette catastrophe si inattendue et inouïe. Dom Vannier, bâtisseur-né, avait toujours le bon mot pour nous encourager et maintenir le cap. Maintenant il n’est plus. Notre dévoué Charles Collot ; aussi disparu. Nous nous demandons ce que nous allons faire et que va-t-il advenir de nous .Nous prions le Seigneur pour qu’il nous fasse connaître  Sa Volonté. Rester? Partir? Nous ne savons pas. Tout cela est si spontané si vite arrivé. Le silence, que nous connaissons si bien en tant que moines, devient un allié sûr pour refréner nos peines. 
Je regarde au travers de la petite fenêtre et j’entrevois l’astre du jour s’amenuiser dans un châle rouge violacé.

Les journées sont courtes en hiver. Il y a un instant  j’avais sous la main un petit pamphlet d’un poète d’ici ; Nelligan, qui fait l’éloge de la neige et des soirs d’hiver dans une nostalgie si profonde. J’y lis : ‘’ Ma vitre est un jardin de givre …’’ et justement la vitre d’où j’ai plongé mon regard est sillonnée de coups de givre. Dans les coulis de glace, entre les minces filets glaceux, se dessine un esquisse ressemblant, fort étrangement  au Monastère de  Saint-Wandrille ;tu sais la tour comme un immense crayon et les fenêtres en pignons. Avec le soleil qui vient y darder c’est magnifique.  Dom Vannier, ce  grand visionnaire nous parlait souvent à sa façon, comment il entrevoyait dans les années futures notre Monastère. Ce fusain dans le givre est-il un signe ? Il voyait grand et nous avions quelques difficultés à discerner son imagination à lui. Nous n’avions qu’à le voir travailler sans relâche pour nous motiver à continuer malgré les affres et fatigues de nos journées; et Dieu sait qu’il en est difficile d’être ici séparés de vous tous. Je puis dire que la détermination de Dom Vannier lui venait du Seigneur et de Saint-Benoît. Il avait même avoué, un jour, « Sachez bien que si l’œuvre réussit nous n’y serons pour rien. Les difficultés sont trop grandes pour être humainement surmontées sans l’aide divine. Il serait insensé de penser autrement. » Dom Guéranger, à son tour nous a laissé cette devise : Dans la Beauté de la Paix, et ce soir, malgré le froid et la neige, je peux y déceler cette magnifique formule. Je prie le Seigneur de venir nous envelopper de ses Lumières car nous en avons un besoin réel.

Le Père Alix et Brun se sont installés à la table de cuisine et commencent à préparer notre maigre souper que nous avons l’habitude de prendre sans plus de cérémonie. Ce soir  aux Vêpres nos intentions de prière s’adresseront à Notre Père Céleste pour qu’Il accueille dans son Paradis nos deux frères décédés ce matin. Je crois qu’en toute épreuve le Père veut  nous éprouver pour que nous nous tournions seulement vers Lui. Dieu seul. Et comme le mentionne notre bon Père Saint-Benoît dans la Règle : ‘’ Le sixième échelon de l’humilité pour un moine, c’est d’être content de la condition la plus ordinaire et la plus basse. Dans tout ce qu’on lui ordonne de faire, il pense qu’il est un ouvrier mauvais et incapable’’.Aujourd’hui cette partie de la Règle s’applique carrément à notre condition. L’accepter  nous libère totalement. Nous nous devons de continuer .

Mes yeux se perdent à nouveau dans l’esquisse de glace dans la fenêtre. Les faisceaux  du soleil couchant encerclent les contours tout duvetés des cristaux de glace. Mon imagination me transporte vers  le centenaire de la Communauté : en deux mille douze ; deux mille douze ! C’est loin. Je perçois un Monastère tout de pierres vêtu, avec un grand Chapitre, hôtellerie, Chapelle, jardin, vergers, ferme, champs ensemencés, vaches laitières, une fromagerie et beaucoup de moines et…beaucoup de visiteurs. Serons-nous toujours là ? Va-t-il y avoir, encore, une Communauté Bénédictine ? Si telle est la Volonté du Père, la Communauté existera. Nous ne sommes que ses travailleurs; ses exécutants. Je délaisse mes tergiversations de méditations et en revient à toi Annabelle. Prie pour nous. Priez pour nous et demandons au Seigneur de nous envoyer des travailleurs de la moisson. Dans quelques instants nous nous mettrons en prière. Le poêle ronronne et nous asperge de sa chaleur bienfaisante. Le soleil, sur son déclin, nous éclaire quelques peu, nous allumons nos lampes à l’huile pour pouvoir lire nos Psaumes des Vêpres. Le tic tac de l’horloge entrecoupe le silence lumineux. Nous percevons des craquements  entre les planches qui accueillent la gelée. Je termine cette lettre ma chère sœur Annabelle en te souhaitant tout l’Amour possible du Seigneur  et que vos souffrances, jointes à celles du Christ, vous fassent voir toute la Beauté de la Paix future en Europe. 

Salutations à toute la famille et à nos connaissances.  Union de prière. 

Ton frère Ernest. 

p/s : Je joins à cette lettre l’article du journal qui mentionne la noyade de nos frères. 

Pierre Dulude 

Les Ailes du Temps 

Laval, 1er Octobre 2011 

 

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