Vieillir inutilement ?

Vieillir inutilement ? dans Liens auomne-et-vieille-grange-211

Vieillir inutilement ? 

Octobre en son déclin révérencieux, les matinées laiteuses s’affichent sans pudeur. Les rayons blafards de l’astre lumineux percent comme des flèches épointées. Les feuilles écrasées au sol tapissent tout ce qu’elles sentent et voient. Le plancher des vaches  s’emberlificotent d’une mante rouge écarlate zébré de jaune épars ici et là. La rivière, paresseusement, glisse sur ses ailes d’eau claire. Sa surface miroitante ne laisse présager aucun répit du courant quand même actif. Un geai bleu sifflote son triste chant  tout de même coloré autant que les arbres dénudés. Le fond de l’air flotte doucement par brides chaleureuses. Je marche dans  cet amas bariolé vermillon et mes pieds semblent comme des pelles qui roulent ces feuilles  tout en émettant la clameur d’une chute d’eau dans la jungle désertique. Une sensation enfantine me saisit et j’ai une envie folle de me rouler dans cette carpette chamarrée étalée sous mes bottes. Je respire à fond  et à grandes secousse cet air si vivifiant. Je souris à la vie et  au petit écureuil noir qui vient de bondir  de tas en tas pour se figer et me fixer comme pour savoir si j’ai le goût de jouer avec lui. 

La bonhommie du  rongeur m’extirpe un rire soyeux. Tout comme il s’est montré, il disparaît aussi vite comme l’éclair. Pour ma part, avec ma boussole interne, je me pointe vers mon banc habituel près de l’onde. Il est libre et j’en suis bien ravi. Un certain frimas l’a recouvert de son duvet matinal. J’y passe un papier mouchoir pour étayer le plus  gros et le soleil fera le reste. J’attends  que la chaleur des radiations fasse évaporer les gouttelettes récalcitrantes. Au bout d’un court instant je m’installe et me soude au paysage. Les promeneurs sont une denrée rare  à cette heure de la matinée. Je profite du silence bienfaisant malgré le bruit de fond  de l’Ile de Montréal  de l’autre côté de la rive. Un  grondement sourd, agaçant quelques fois avec les sirènes d’autos de police ou de pompiers; on s’y fait. Avec le temps on habitue nos oreilles à filtrer  ces sons et à ne garder que les plus sereins .Je ferme les yeux  et essaie de distinguer les chants d’oiseaux, les bourdonnements d’insectes et les effleurements des coulées de vent  dans les branches d’arbres dévêtues. Mes paupières s’entrouvrent, un doux filet de lumière se glisse sur ma rétine et m’amène le vol d’un goéland en pleine voltige comme pour s’amuser, Ses ailes tergiversent au gré du minuscule courant d’air ascendant. Tel un athlète il descend en vrille  pour effleurer  la surface de la rivière et remonter aux arcades du plafond des nuages flottant ici et là. Je l’observe depuis un moment et me demande s’il est conscient de ses techniques de vol .Ses instincts  probablement. Une feuille rouge-sang encore accrochée à une branche d’érable solitaire tournoie sur elle-même avec des efforts  sublimes pour se détacher et aller rejoindre ses congénères au sol. Son ballet aéronautique lui donne figure de ballerine exécutant des entrechats endiablés. Le goéland, en rase-motte sur le miroir de l’eau, freine et se pose. Un calme stoïque prédomine. 

Sur  l’autre bordure de la rivière les clochers de l’église entament  un glas. Je me dis : 

-Tiens des funérailles ce matin. 

Les notes des cloches glissent paresseusement sur la surface  de l’eau et ajoutent à la scène  une symphonie majestueuse : 

-Que cette personne repose en  Paix ! 

Me dis-je tout bas  pour ne pas déranger le concert en cours. Les cris du geai bleu s’ajoutent aux notes tristounettes du glas respectueux.  Le théâtre semble figé dans l’espace temps. Égaré dans mes réflexions tout en admirant ce spectacle une promeneuse, habituée à l’endroit, se dirige vers moi. Je la connais tout en ne la connaissant pas. Je l’ai nommée la madame d’un certain âge avancé bien conservée. Elle me salue et continue sa promenade matinale. Je lui réponds par la réciproque et nous en restons là. Je retourne aux deux clochers  d’où s’éteignent gracieusement les dernières notes du glas.  Le silence fracturé reprend son espace  avec ses ailes somptueuses. Un grillon  à demi-congelé émet quelques froissements d’ailes. L’inconnue repasse le chemin mais cette fois elle s’arrête pour contempler la vue splendide de la rivière, elle me dit : 

-Est-ce que cela va vous manquer cet hiver mon cher monsieur ? La neige ne tardera pas. Toutes les feuilles sont tombées  et il ne manque plus que la couche de flocons pour compléter le tout. 

Je l’invite à venir me rejoindre sur le banc. Je passe mon papier mouchoir  pour enlever le duvet frimatique  de ce côté du banc. Elle s’assoit tout en soupirant : 

-Merci vous êtes bien gentil. Je marche moins vite et je fatigue plus. C’est cela vieillir  et …..C’est la vie. 

Je souris et lui dis : 

-Oui nous devenons moins alertes physiquement et nous n’avons plus l’énergie de nos trente ans  mais je crois, et c’est le plus important, c’est de l’accepter dans notre for intérieur .Le corps vieillit et nos facultés mentales aussi. 

Elle me fixe et  rajoute : 

-L’accepter et aussi se sentir utile. Pas pour une question de travail ou d’occupations, non ! Se sentir utile pour dire que nous aidons les autres à s’aider. Je suis plus vieille et j’ai besoin de plus en plus des autres. 

Je dois demander plus souvent, moi qui était une personne autonome et débrouillarde, divers services à un ou à l’autre. Mais je me dis que c’est tant mieux. J’aide les autres, de cette façon, à m’aider. 

En plus ils me rendent service et, pour eux, cela veut dire de rendre service. Même s’ils me critiquent ou me jugent c’est encore un bienfait car ils prennent conscience de leurs propres défauts et leurs propres manquements. Je me sens utile de cette façon; qu’en pensez-vous ? 

Réfléchissant à son dernier énoncé je lui dis : 

-Mais c’est génial ma chère dame de penser de cette façon. Si tous les gens penseraient comme vous  oh! Combien ne se sentiraient pas inutiles à la vie et ne sombreraient pas dans des dépressions à ne plus finir. Tout comme une vieille grange ou une vieille maison sur les abords des chemins. Elles ne servent peut-être plus mais elles rajoutent tellement de cachet aux décors champêtres. Tout comme, aussi, aux arbres dégarnis en automne ils embellissent le paysage d’une façon féérique tout en attendant le poids de la neige qui leur donnera un ton de fêtes. Vous avez raison. Sur ce le silence tombe d’approbation. 

Le goéland a déserté la surface immobile de la rivière  et on ne sait où il a pu se réfugier. La dame se lève et quitte  tout en me saluant de nouveau avec un sourire frondeur. Le soleil proche de son zénith se fait bienfaiteur et généreux de ses rayons blêmes mais combien satisfaisants. Mentalement je prends une photo de ce moment de summum et d’apogée. Je me lève à mon tour et me dit : 

-Nous nous reverrons au printemps, en attendant cherchons qui aider. 

Pierre Dulude 

Les Ailes du Temps 

1er novembre 2011. 

 


Archive pour 1 novembre, 2011

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Octobre en son déclin révérencieux, les matinées laiteuses s’affichent sans pudeur. Les rayons blafards de l’astre lumineux percent comme des flèches épointées. Les feuilles écrasées au sol tapissent tout ce qu’elles sentent et voient. Le plancher des vaches  s’emberlificotent d’une mante rouge écarlate zébré de jaune épars ici et là. La rivière, paresseusement, glisse sur ses ailes d’eau claire. Sa surface miroitante ne laisse présager aucun répit du courant quand même actif. Un geai bleu sifflote son triste chant  tout de même coloré autant que les arbres dénudés. Le fond de l’air flotte doucement par brides chaleureuses. Je marche dans  cet amas bariolé vermillon et mes pieds semblent comme des pelles qui roulent ces feuilles  tout en émettant la clameur d’une chute d’eau dans la jungle désertique. Une sensation enfantine me saisit et j’ai une envie folle de me rouler dans cette carpette chamarrée étalée sous mes bottes. Je respire à fond  et à grandes secousse cet air si vivifiant. Je souris à la vie et  au petit écureuil noir qui vient de bondir  de tas en tas pour se figer et me fixer comme pour savoir si j’ai le goût de jouer avec lui. 

La bonhommie du  rongeur m’extirpe un rire soyeux. Tout comme il s’est montré, il disparaît aussi vite comme l’éclair. Pour ma part, avec ma boussole interne, je me pointe vers mon banc habituel près de l’onde. Il est libre et j’en suis bien ravi. Un certain frimas l’a recouvert de son duvet matinal. J’y passe un papier mouchoir pour étayer le plus  gros et le soleil fera le reste. J’attends  que la chaleur des radiations fasse évaporer les gouttelettes récalcitrantes. Au bout d’un court instant je m’installe et me soude au paysage. Les promeneurs sont une denrée rare  à cette heure de la matinée. Je profite du silence bienfaisant malgré le bruit de fond  de l’Ile de Montréal  de l’autre côté de la rive. Un  grondement sourd, agaçant quelques fois avec les sirènes d’autos de police ou de pompiers; on s’y fait. Avec le temps on habitue nos oreilles à filtrer  ces sons et à ne garder que les plus sereins .Je ferme les yeux  et essaie de distinguer les chants d’oiseaux, les bourdonnements d’insectes et les effleurements des coulées de vent  dans les branches d’arbres dévêtues. Mes paupières s’entrouvrent, un doux filet de lumière se glisse sur ma rétine et m’amène le vol d’un goéland en pleine voltige comme pour s’amuser, Ses ailes tergiversent au gré du minuscule courant d’air ascendant. Tel un athlète il descend en vrille  pour effleurer  la surface de la rivière et remonter aux arcades du plafond des nuages flottant ici et là. Je l’observe depuis un moment et me demande s’il est conscient de ses techniques de vol .Ses instincts  probablement. Une feuille rouge-sang encore accrochée à une branche d’érable solitaire tournoie sur elle-même avec des efforts  sublimes pour se détacher et aller rejoindre ses congénères au sol. Son ballet aéronautique lui donne figure de ballerine exécutant des entrechats endiablés. Le goéland, en rase-motte sur le miroir de l’eau, freine et se pose. Un calme stoïque prédomine. 

Sur  l’autre bordure de la rivière les clochers de l’église entament  un glas. Je me dis : 

-Tiens des funérailles ce matin. 

Les notes des cloches glissent paresseusement sur la surface  de l’eau et ajoutent à la scène  une symphonie majestueuse : 

-Que cette personne repose en  Paix ! 

Me dis-je tout bas  pour ne pas déranger le concert en cours. Les cris du geai bleu s’ajoutent aux notes tristounettes du glas respectueux.  Le théâtre semble figé dans l’espace temps. Égaré dans mes réflexions tout en admirant ce spectacle une promeneuse, habituée à l’endroit, se dirige vers moi. Je la connais tout en ne la connaissant pas. Je l’ai nommée la madame d’un certain âge avancé bien conservée. Elle me salue et continue sa promenade matinale. Je lui réponds par la réciproque et nous en restons là. Je retourne aux deux clochers  d’où s’éteignent gracieusement les dernières notes du glas.  Le silence fracturé reprend son espace  avec ses ailes somptueuses. Un grillon  à demi-congelé émet quelques froissements d’ailes. L’inconnue repasse le chemin mais cette fois elle s’arrête pour contempler la vue splendide de la rivière, elle me dit : 

-Est-ce que cela va vous manquer cet hiver mon cher monsieur ? La neige ne tardera pas. Toutes les feuilles sont tombées  et il ne manque plus que la couche de flocons pour compléter le tout. 

Je l’invite à venir me rejoindre sur le banc. Je passe mon papier mouchoir  pour enlever le duvet frimatique  de ce côté du banc. Elle s’assoit tout en soupirant : 

-Merci vous êtes bien gentil. Je marche moins vite et je fatigue plus. C’est cela vieillir  et …..C’est la vie. 

Je souris et lui dis : 

-Oui nous devenons moins alertes physiquement et nous n’avons plus l’énergie de nos trente ans  mais je crois, et c’est le plus important, c’est de l’accepter dans notre for intérieur .Le corps vieillit et nos facultés mentales aussi. 

Elle me fixe et  rajoute : 

-L’accepter et aussi se sentir utile. Pas pour une question de travail ou d’occupations, non ! Se sentir utile pour dire que nous aidons les autres à s’aider. Je suis plus vieille et j’ai besoin de plus en plus des autres. 

Je dois demander plus souvent, moi qui était une personne autonome et débrouillarde, divers services à un ou à l’autre. Mais je me dis que c’est tant mieux. J’aide les autres, de cette façon, à m’aider. 

En plus ils me rendent service et, pour eux, cela veut dire de rendre service. Même s’ils me critiquent ou me jugent c’est encore un bienfait car ils prennent conscience de leurs propres défauts et leurs propres manquements. Je me sens utile de cette façon; qu’en pensez-vous ? 

Réfléchissant à son dernier énoncé je lui dis : 

-Mais c’est génial ma chère dame de penser de cette façon. Si tous les gens penseraient comme vous  oh! Combien ne se sentiraient pas inutiles à la vie et ne sombreraient pas dans des dépressions à ne plus finir. Tout comme une vieille grange ou une vieille maison sur les abords des chemins. Elles ne servent peut-être plus mais elles rajoutent tellement de cachet aux décors champêtres. Tout comme, aussi, aux arbres dégarnis en automne ils embellissent le paysage d’une façon féérique tout en attendant le poids de la neige qui leur donnera un ton de fêtes. Vous avez raison. Sur ce le silence tombe d’approbation. 

Le goéland a déserté la surface immobile de la rivière  et on ne sait où il a pu se réfugier. La dame se lève et quitte  tout en me saluant de nouveau avec un sourire frondeur. Le soleil proche de son zénith se fait bienfaiteur et généreux de ses rayons blêmes mais combien satisfaisants. Mentalement je prends une photo de ce moment de summum et d’apogée. Je me lève à mon tour et me dit : 

-Nous nous reverrons au printemps, en attendant cherchons qui aider. 

Pierre Dulude 

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1er novembre 2011. 

 

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