Laisser une lanterne allumée

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Laisser une lanterne allumée.

 Ce soir je réalise mon activité favorite par ce temps de l’année qui fait revivre intensément la nostalgie et les beaux souvenirs tous enfouis dans la mémoire. Le  moment, on peut plus idéal, est agrémenté d’une fine pluie verglaçante tombée dans l’après-midi. Une mignonne brisette  vient sceller la peau de glace sur les arbres et les lampadaires. Je débouche sur une rue bordée de myriades de lumières de Noel multicolores toutes aussi chatoyantes les unes que les autres. J’aime, comme un enfant curieux, surpris et éberlué, me faufiler dans ce serpentin magique. Tout un assortiment  de formes, de couleurs, d’imagination s’offrent à mes yeux. Au-delà de l’esprit des fêtes mercantiliste, de gros bonhomme rouge et de  configurations sorties directement des antres du néant, la lumière me fascine et m’envoûte. J’admire  le jeu kaléidoscopique de cette forêt enchantée et éblouissante. Tantôt du bleu, tantôt du vert et du jaune. Plus loin du blanc et de l’oranger. Les étoiles, toutes aux faîtes des conifères de service brillent comme les étincelles de la commémoration. J’avance à pas d’escargot pour ne rien manquer ; pour contempler. Les arbres, évidemment dénués de leur feuillage, exhibent leurs bras nus aux lampadaires. Leurs ramifications menues semblent des fils de toiles d’araignées  sur le fond du spectre du lampadaire. Miroitantes  les branches se laissent bercer au gré du vent et aux caresses des éclats blanchâtres de la luminosité des éclairages de rue. Le silence bien assis sur la place ajoute à la scène une voix de virtuose de douceur. 

On peut entendre, ici et là, des brides de voix d’humains qui fêtent à cœur joie. Des strophes de musique s’entremêlent dans les filets de vent pourtant si discret;  tout s’estompe. La neige et la glace sous mes pieds craquent et appellent à la prudence. Mes pas se font rassurants et minuscules. Le ciel se couvre d’un manteau d’argent fondu dans l’obscurité. J’arrête devant un énorme sapin tout de bleu vêtu. Sa prestance est imposable mais son allure bleutée le rend si simple et humble et pourtant il en est des plus gigantesques de toute la rue. Il m’inspire un soupir d’admiration. J’imagine des petits enfants, agenouillés, et demandant au petit Jésus de bénir leurs parents. L’image s’imprègne dans ma pensée. Je me dis tout haut :

 -Pourtant le but de tout cela c’est bien ça la naissance de  Jésus. Nous semblons l’avoir oublié et dilué tout au fond  de notre mémoire collective et enseveli sous des tonnes de futiles aberrations matérielles.   

Je progresse vers l’autre extrémité de la rue, en fait je suis au centre. Planté là, les deux mains dans les poches, je laisse mes yeux tergiverser d’un côté comme de l’autre les remplissant de toute cette illumination magnifique. Mon regard fixe inopinément  un rayon blafard de lumière caché derrière des sapins multicolores. Je suis curieux  .Je m’avance un tantinet et y aperçois une lanterne. Une bonne vieille lanterne du bon vieux temps. Elle brûle de tout son éclat. Aucune décoration, sapin ou bons hommes l’entourent. Elle est toute fin seule montée sur un trépied d’occasion. Je dirige mes pas vers ce phare de la nuit, dans cette mer  aux multiples variations étincelantes d’ampoules. Je stoppe devant la maison qui couvre cet objet et n’y vois aucune présence. La lampe consomme une mèche  de toile trempée dans l’huile. La luminosité se découpe en ombres sur la porte et les fenêtres de la chaumière. Je reste coït devant ce si beau souvenir  d’antan. La mince glace  qui la recouvre semble lui donner une âme fragile. La lanterne se dandine au gré des ailes du vent. Sa candeur se reflète sur le sol blanchit des derniers flocons. J’évoque  une lumière cambrée sur le mât d’un grand voilier investiguant la noirceur en vue d’une terre promise. Égaré dans mes inspirations je ne remarque pas qu’il y a quelqu’un qui vient d’allumer une veilleuse au dessus du portique de la maison. Mes yeux s’y attachent après quelques secondes. Un homme en sort et descends son escalier. Il s’immobile face à sa lampe et y tourne le bouton qui allonge la mèche. Je le regarde et lui me fixe. Nous échangeons un salut poli  et nos vœux de Joyeux Noel. Les ailes du silence s’agitent et je dis : 

-Magnifique votre lanterne ; elle est d’époque ? 

D’une voix douce et simple il me dit : 

 -Oui elle est d’époque. Mais elle brille toute l’année. Ma curiosité quelque peu pincée je m’approche et lui enjoint de m’expliquer : 

-Toute l’année ? Attendez-vous quelqu’un?    

Il baisse les yeux et m’avoue : 

-Oui, déjà cinq ans  que j’attends. Et la lanterne, comme un veilleur surveille. 

Un peu mal à l’aise je n’insiste pas. Il essaie d’enlever le quelque peu de glace sur le montant métallique de la lampe et rajoute :  -Vous  savez, il y a cinq ans, mon frère et moi avons eu une dispute qui s’est terminée par  une altercation verbale  aigre-douce. Il est parti d’ici en rogne et, pour ma part, ce fut la réciproque. Nous nous sommes quittés en nous disant que nous nous reverrions jamais .C’était dans le temps des fêtes comme aujourd’hui. Pour ma part, le lendemain, j’ai essayé de l’appeler au téléphone  mais il ne répondait plus à ses messages J’ai laissé tomber et dans les jours qui suivirent j’ai installé cette lanterne. Pour moi mon frère a été et est encore mon meilleur ami; je lui dis de cette façon. Hiver comme été la flamme vacille  de tous ses feux. Tous les soirs je l’allume avec tout l’espoir qui m’habite. -Voilà vous savez maintenant. 

Une larme vient se percher sur sa joue ridée. Je ne sais que dire que de lui souhaiter la réconciliation d’avec son frangin.  Je me prépare à reprendre ma marche. Le ciel probablement exaspéré de retenir tous les flocons de neige devenus turbulents, les envoie jouer au ras du sol. Un tourbillon effréné de ouate blanche s’entiche aux arbres, sapins et aussi la lanterne.  La nuit est merveilleuse; Oh ! Sainte Nuit. Le paysage ressemble à  ces boules de verres que l’on brasse  pour donner l’impression qu’il neige, mais cette fois  c’est réel. Je souhaite encore une fois un Noel Joyeux au monsieur qui est sur le point de remonter son escalier, j’entame mon pas de départ. Je marche encore allègrement en lenteur.

Une voiture passe furtivement à mes côtés ; le chauffeur semble chercher une adresse .Il s’immobilise face à la maison de la lanterne. Un homme y descend en prudence et lance : 

- Depuis quand tu as une lanterne  toi ? 

Je suis encore assez rapproché pour entendre les voix, l’homme à la lanterne dit : 

-Depuis que je t’attends mon frère ! 

Les deux hommes se regardent et se jettent dans les bras de l’un et de l’autre tout en se tapotant le dos .La neige rend la scène sublime .Leurs ombres, issues de la lumière de la lanterne, immortalisent leur fraternité encore frêle : 

-Je m’excuse mes paroles ont dépassées mes pensées .Viens dans la maison nous allons fêter cela avec un bon verre de vin. Son frère lui dit : 

- C’est moi qui s’excuse j’avais tort. Et ta lanterne tu ne l’éteins pas? Je suis là maintenant et pour longtemps. 

-Non ! je la laisse faire son travail; elle y réussit bien, ne trouves-tu pas? Oublions tout cela et recommençons . 

Ils se dirigent, bras dessus dessous vers l’escalier de la demeure. Mon esprit encore figé sur leur réconciliation rejoint mes pas  qui me guident vers la rue transversale. La lumière de la  lampe brille avec ses plus beaux atours. Je jette un dernier coup d’œil et me glisse furtivement au travers des flocons blancs et immaculés. 

-Quelle belle soirée. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. 

Pierre Dulude 

Les Ailes du Temps

 28 novembre 2011

 


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