À l’ombre des ailes de la Lumière

À l'ombre des ailes de la Lumière dans Liens

« La pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même que l’âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu. » 

‘’Victor Hugo, Les Misérables.’’ 

 

À l’ombre des ailes de la Lumière.
(décembre 1994) 

Il neige doucement, les flocons s’étendent silencieusement sur la poussière de givre matinale. Les fêtes s’en viennent à grands pas  de course et la nostalgie s’installe peu à peu. Dans quelques semaines nous allons célébrer Noel, le cœur et l’enthousiasme n’y sont pas du tout au rendez-vous. Les enfants, eux, sont heureux car ils sont en congé et vont pouvoir jouir des présents que nous allons leur offrir. Je ne me sens pas dans cet esprit de Noel; le Noel commercial qui nous envahit comme une vieille chanson à la radio et à laquelle nous ne croyons pas, ou plus, dont nous nous sommes lassés avec le temps. Les mêmes ribambelles, encore une fois, les mêmes vieilles traditions répétées sans conviction et avec une pointe de : ‘’ on a bien hâte que ça finisse’’. Je suis concierge dans un complexe d’habitation depuis six ans déjà. Les heures, les jours me sont lourds à porter et à assimiler. Je travaille dans ce complexe immobilier d’une quinzaine d’étages qui abritent environ cent vingt cinq locataires à desservir. 

Cette petite foule bigarrée et hétéroclite, avec leurs habitudes de vie, est mon lot depuis toutes ces années; on s’y fait à la longue .J’arrive, avec peine et misère, à garder l’endroit propre et convenable .Les gens sont tellement inconscients de leur propre environnement qu’ils ne voient pas ou plus le travail que nous accomplissons pour leur rendre la vie agréable. Souvent l’ingratitude devient notre lot et les critiques sont acerbes. Qu’à cela ne tienne j’ai des responsabilités familiales et, pour moi, vaquer à ces occupations est primordial. Oh! J’ai déjà songé à fuir, à m’évader. Mais il y a les enfants. 

Par ce magnifique matin de décembre  je suis à faire ma routine. Balais, vadrouille et aspirateur que je pousse sans conviction aucune. Les locataires déambulent dans le passage pour aller s’engouffrer dans leur auto et démarrer leur journée. Certains me voient et m’ignorent ; je les bénis du bout des lèvres .Je monte à l’étage, la terrasse, je recommence le même manège avec les mêmes gestes ennuyants .Depuis plus d’un an ma motivation s’est retrouvée sous la barre du zéro. Je ne trouve simplement pas l’énergie pour amorcer un changement ; mes gestes en sont machinaux et mécaniques. Je prends une  courte pause entre les portes de l’entrée.  D’un côté l’hiver y fait son ballet dans les grandes branches dénudées des peupliers  où quelques feuilles courageuses s’accrochent désespérément et de l’autre côté des portes cette chaleur sécuritaire et invitante du hall d’entrée. Réfléchissant sur mon sort, je regarde les tourbillons de neige dansant et serpentant sur les dalles de ciment .J’entends le sifflement du vent qui cherche à s’immiscer à l’intérieur. En silence je soupire profondément et une idée me jaillit de l’esprit et je me l’exprime tout haut : 

-C’est Noel bientôt ! Qu’est ce que cette fête représente avant tout ? N’est ce pas  la naissance de Jésus et pourquoi en oublie-t-on l’essence même ? Pourquoi nous acceptons de se faire casser les oreilles, chaque année, par toute cette musique, qui est belle oui, mais qui nous ramène constamment au commerce, aux cadeaux, à l’argent et à la bouffe pour s’empiffrer ? Oui il y a les enfants, la joie des réunions de famille mais …je n’y crois plus à tout cela. Qu’est ce que je pourrais faire pour changer et y voir autrement ? 

 

Ancré profondément dans mes pensées une idée lumineuse surgit : 

Appliquer ce qu’on nous a toujours enseigné lors de cette fête. Accueillir tous les gens de façon égales et humainement. Revenir à nos Noel d’antan lorsque nous étions enfants. Redevenir des enfants. De faire de mon travail un jeu. D’exécuter mes tâches pour faire plaisir et de ne rien demander en retour. 

Ceci dit, et d’un pas décidé, je redescends au premier plancher. Je me débarrasse de l’eau sale de mon sceau et le remplit de nouveau avec de l’eau chaude et propre. Je rajoute deux hémines de savon plutôt qu’une. Je ressors mon balais et mon aspirateur mais aussi de la cire à plancher et me remets à la tâche. Je me dis : 

-Aujourd’hui je vais recevoir le Christ ; je vais recevoir quelqu’un de très important. 

Et frotte et lave et astique, planchers, murs et vitres. Je passe l’aspirateur avec vigueur et détermination. Enfin j’étale une couche de cire sur les parties de plancher apparents pour les rendre miroitants et propre comme un sou  neuf. Je  suis fin prêt à recevoir un ou une  VIP. Le travail terminé, je redescends au garage et exécute les mêmes tâches. La vadrouille, comme par magie, en est des plus légère et souple. Vitres, portes et planchers rien ne m’échappe. Mon œil inquisiteur examine et réexamine pour cerner les taches rebelles. J’applique là aussi une couche de cire bienfaitrice. Les planchers reluisent et se sont affublés de leurs plus beaux atouts. Je suis fier de mon travail. Certains locataires entrent et ne remarquent rien; encore des bénédictions et un grand sourire cette fois. 

Tout en rangeant mes instruments de travail je me sens léger et heureux. Je prends un linge et enlève la fine poussière accumulé sur les rebords des fenêtres. La porte d’entrée s’entrouvre doucement, une jolie petite fille de huit ou neuf ans se montre la frimousse, garnie de beaux yeux bleus,  dans le cadre. Elle pénètre  et  d’un sourire lumineux me lance : 

-Bonjour monsieur le concierge .Je suis la fille de madame Fournier au douzième vous me reconnaissez ?   

Je lui réplique : 

-Oui, oui je te reconnais .Comment vas-tu ? Tu es en congé de l’école ? 

Elle rajoute : 

-Oui et je suis bien contente qu’il neige. 

Promenant son regard elle rajoute : 

-Mais c’est donc bien propre ici ; ça fait du bien de voir cela. 

Je la remercie du fond du cœur, elle a fait ma journée. Elle se dirige  vers l’ascenseur et s’y engouffre; la porte se referme sur elle. Je viens d’avoir la plus belle réponse de toute ma vie. Changer les ténèbres en Lumière. 

Noel ne s’est pas passée comme les dernières années et sera  dans cet esprit les années suivantes. 

Pierre Dulude 

Les Ailes du Temps 

13 décembre 2011 

 


Archive pour 13 décembre, 2011

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« La pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même que l’âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu. » 

‘’Victor Hugo, Les Misérables.’’ 

 

À l’ombre des ailes de la Lumière.
(décembre 1994) 

Il neige doucement, les flocons s’étendent silencieusement sur la poussière de givre matinale. Les fêtes s’en viennent à grands pas  de course et la nostalgie s’installe peu à peu. Dans quelques semaines nous allons célébrer Noel, le cœur et l’enthousiasme n’y sont pas du tout au rendez-vous. Les enfants, eux, sont heureux car ils sont en congé et vont pouvoir jouir des présents que nous allons leur offrir. Je ne me sens pas dans cet esprit de Noel; le Noel commercial qui nous envahit comme une vieille chanson à la radio et à laquelle nous ne croyons pas, ou plus, dont nous nous sommes lassés avec le temps. Les mêmes ribambelles, encore une fois, les mêmes vieilles traditions répétées sans conviction et avec une pointe de : ‘’ on a bien hâte que ça finisse’’. Je suis concierge dans un complexe d’habitation depuis six ans déjà. Les heures, les jours me sont lourds à porter et à assimiler. Je travaille dans ce complexe immobilier d’une quinzaine d’étages qui abritent environ cent vingt cinq locataires à desservir. 

Cette petite foule bigarrée et hétéroclite, avec leurs habitudes de vie, est mon lot depuis toutes ces années; on s’y fait à la longue .J’arrive, avec peine et misère, à garder l’endroit propre et convenable .Les gens sont tellement inconscients de leur propre environnement qu’ils ne voient pas ou plus le travail que nous accomplissons pour leur rendre la vie agréable. Souvent l’ingratitude devient notre lot et les critiques sont acerbes. Qu’à cela ne tienne j’ai des responsabilités familiales et, pour moi, vaquer à ces occupations est primordial. Oh! J’ai déjà songé à fuir, à m’évader. Mais il y a les enfants. 

Par ce magnifique matin de décembre  je suis à faire ma routine. Balais, vadrouille et aspirateur que je pousse sans conviction aucune. Les locataires déambulent dans le passage pour aller s’engouffrer dans leur auto et démarrer leur journée. Certains me voient et m’ignorent ; je les bénis du bout des lèvres .Je monte à l’étage, la terrasse, je recommence le même manège avec les mêmes gestes ennuyants .Depuis plus d’un an ma motivation s’est retrouvée sous la barre du zéro. Je ne trouve simplement pas l’énergie pour amorcer un changement ; mes gestes en sont machinaux et mécaniques. Je prends une  courte pause entre les portes de l’entrée.  D’un côté l’hiver y fait son ballet dans les grandes branches dénudées des peupliers  où quelques feuilles courageuses s’accrochent désespérément et de l’autre côté des portes cette chaleur sécuritaire et invitante du hall d’entrée. Réfléchissant sur mon sort, je regarde les tourbillons de neige dansant et serpentant sur les dalles de ciment .J’entends le sifflement du vent qui cherche à s’immiscer à l’intérieur. En silence je soupire profondément et une idée me jaillit de l’esprit et je me l’exprime tout haut : 

-C’est Noel bientôt ! Qu’est ce que cette fête représente avant tout ? N’est ce pas  la naissance de Jésus et pourquoi en oublie-t-on l’essence même ? Pourquoi nous acceptons de se faire casser les oreilles, chaque année, par toute cette musique, qui est belle oui, mais qui nous ramène constamment au commerce, aux cadeaux, à l’argent et à la bouffe pour s’empiffrer ? Oui il y a les enfants, la joie des réunions de famille mais …je n’y crois plus à tout cela. Qu’est ce que je pourrais faire pour changer et y voir autrement ? 

 

Ancré profondément dans mes pensées une idée lumineuse surgit : 

Appliquer ce qu’on nous a toujours enseigné lors de cette fête. Accueillir tous les gens de façon égales et humainement. Revenir à nos Noel d’antan lorsque nous étions enfants. Redevenir des enfants. De faire de mon travail un jeu. D’exécuter mes tâches pour faire plaisir et de ne rien demander en retour. 

Ceci dit, et d’un pas décidé, je redescends au premier plancher. Je me débarrasse de l’eau sale de mon sceau et le remplit de nouveau avec de l’eau chaude et propre. Je rajoute deux hémines de savon plutôt qu’une. Je ressors mon balais et mon aspirateur mais aussi de la cire à plancher et me remets à la tâche. Je me dis : 

-Aujourd’hui je vais recevoir le Christ ; je vais recevoir quelqu’un de très important. 

Et frotte et lave et astique, planchers, murs et vitres. Je passe l’aspirateur avec vigueur et détermination. Enfin j’étale une couche de cire sur les parties de plancher apparents pour les rendre miroitants et propre comme un sou  neuf. Je  suis fin prêt à recevoir un ou une  VIP. Le travail terminé, je redescends au garage et exécute les mêmes tâches. La vadrouille, comme par magie, en est des plus légère et souple. Vitres, portes et planchers rien ne m’échappe. Mon œil inquisiteur examine et réexamine pour cerner les taches rebelles. J’applique là aussi une couche de cire bienfaitrice. Les planchers reluisent et se sont affublés de leurs plus beaux atouts. Je suis fier de mon travail. Certains locataires entrent et ne remarquent rien; encore des bénédictions et un grand sourire cette fois. 

Tout en rangeant mes instruments de travail je me sens léger et heureux. Je prends un linge et enlève la fine poussière accumulé sur les rebords des fenêtres. La porte d’entrée s’entrouvre doucement, une jolie petite fille de huit ou neuf ans se montre la frimousse, garnie de beaux yeux bleus,  dans le cadre. Elle pénètre  et  d’un sourire lumineux me lance : 

-Bonjour monsieur le concierge .Je suis la fille de madame Fournier au douzième vous me reconnaissez ?   

Je lui réplique : 

-Oui, oui je te reconnais .Comment vas-tu ? Tu es en congé de l’école ? 

Elle rajoute : 

-Oui et je suis bien contente qu’il neige. 

Promenant son regard elle rajoute : 

-Mais c’est donc bien propre ici ; ça fait du bien de voir cela. 

Je la remercie du fond du cœur, elle a fait ma journée. Elle se dirige  vers l’ascenseur et s’y engouffre; la porte se referme sur elle. Je viens d’avoir la plus belle réponse de toute ma vie. Changer les ténèbres en Lumière. 

Noel ne s’est pas passée comme les dernières années et sera  dans cet esprit les années suivantes. 

Pierre Dulude 

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