Rappel

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En rappel …

Deux hérons, en grande pompes et princiers, déambulent dans les hautes herbes aux rebords de la rivière, projettent une image de diplomates en pleine conférence de la Paix. La douce mélodie des grillons et cigales mêlés aux exclamations joyeuses des pinsons et des gais bleus articulent une symphonie arabesque accompagnée d’une gentille brise veloutée se balançant aux branches ondulantes des érables. Le soleil se joue de ses harmonies camarades avec les quelques ouatés épars ici et là. Fin août une odeur de retour à l’école plane dans l’atmosphère. Souvenirs inaltérables d’écolier. Dans le parc, au bout de l’Ile Jésus à Laval  à l’est, je me retrouve en pleine discussion d’un pigeon et d’un goéland probablement pour savoir et affirmer de qui de l’un ou de l’autre était en premier. Le débat s’émoustille  mais  joyeux. Des mésanges, sans gêne viennent caquasser au travers les buissons ; remparts de la rivière.  Ce parc se situe aux affluents de deux rivières et s’écoulent dans une troisième qui va se jeter dans le fleuve. Je m’installe sur la pointe de l’Ile,  de cette façon j’ai l’impression d’être debout sur la proue d’un navire qui vogue vers l’immensité. J’examine minutieusement les hautes végétations espérant d’y voir des tortues d’eau douce. Peine perdue.

Je viens m’installer confortablement sur un banc qui m’honore d’une magnifique vue sur le pont au loin et sur la croisée des trois rivières.

Je ferme les yeux et écoute religieusement les hymnes des ailés à proximité. La charmante brise me frôle le visage avec son duvet de rayons de soleil. Temps de quiétude, de paix et de sérénité. Une question me vient à l’esprit :

-Ou étais-je il y a  dix, vingt, trente ou quarante ans ?

Les souvenirs et la remémoration se chamboulent dans mes neurones. Le chant doucereux du merle me berce et le parfum des herbes sauvages me transportent. J’ouvre les yeux et l’éclat des reflets de diamants de l’eau viennent couler sur moi.  Je médite sur mes expériences passées et en conclut tous les bienfaits  qu’elles m’ont apportés dans ma vie. Profondément  enfouis  dans mes rappels je note qu’un monsieur, respectable, d’un certain âge s’est installé sur un banc  à quelques pas. Je le regarde du coin de l’œil et, de sa part, c’est réciproque. Il me semble le connaître mais  je ne sais de où et de quand .Je me dis :

-Cela va me revenir.

Une talle de marguerites sauvages  se dandine au gré du vent. Elles battent la mesure de toute cette douce mélodie de la nature. Un petit voilier tergiverse sur la rivière  aux accrocs des minuscules vagues. J’entends une voix me dire :

-Quel calme  n’est ce  pas ? J’ai une prédilection pour cet endroit si reposant. Et vous ?

Je détourne mon regard  vers le monsieur inconnu qui veut engager une conversation. Je glisse :

-Oui c’est calme et délassant  comme vous dites. Et il n’y a jamais foule ici. C’est ce que j’aime aussi .Vous venez souvent ?

Toujours en fixant l’horizon il me répond :

-À toutes les fois que je peux. Je suis à la retraite et j’ai le temps. Et vous, retraite aussi ?

Je  dis :

-Oui depuis quelques années et j’en suis bien ravi. Je me suis dit : ‘’ J’en ai assez fait ; maintenant profitons de ces merveilleux moments.

Il me regarde et me lance :

-Mon nom est Louis.

Il me tend la main que je m’empresse de la lui serrer :

-Mon nom est Pierre, enchanté Louis.

Un visage familier, le sien, flotte dans mes souvenirs mais je ne peux cerner. Nous entamons une conversation sur des sujets banals, il reprend :

-Oui je viens ici le plus souvent possible. J’ai enseigné pendant plus de quarante ans et je viens me reposer les oreilles dans ce majestueux silence des prés et de la rivière. Je crois que, moi aussi, j’ai beaucoup  donné avec mes capacités et mes dons.

Je lui demande :

-Vous avez enseigné dans quel domaine ?

Il me dit :

-Je suis architecte et j’enseignais à l’Université de Montréal à l’École Polytechnique .Pendant  toute ces années mon cher monsieur. J’en ai rencontré des gens.

Surpris je dis tout de go :

-Polytechnique ? Mais j’ai suivi des cours à la Polytechnique, en préventions des incendies,  il y a de ça  quarante et un an exactement  et en architecture en plus.

Il  répond :

-Bien nous avons dû nous croiser car j’y étais et j’étais  le responsable de ces cours  tout en enseignant. Je me rappelais tout à l’heure que lorsque nous enseignons nous dépassons souvent notre rôle d’enseignants et de pédagogue. Nous pouvons insérer des entrefilets de savoir vivre et d’éducation aux gens qui nous écoutent. Et combien de fois l’ai-je fait. Nous le faisions pour aider  les gens à s’améliorer et à dépasser leurs limites, souvent, sclérosées par les peurs de l’échec.

Et comme dans  un éclair vivifiant je me souviens de lui. Il avait été mon professeur en architecture  cette année là il m’avait fait couler un cours de dessin de plans  en me disant que je ne m’étais pas appliqué.  J’avais eu beaucoup de rancune à son égard. Son verdict m’avait frappé directement  droit au front et j’avais failli lâcher tout rondement ces cours. Mais j’ai persévéré. Je lui en parle ? Non. Je  l’écoute.

-Combien de fois n’avons-nous pas, nous les professeurs, été les souffre-douleur  des étudiants ? Combien de fois y a-t-il eu des prises de bec et pas toujours dans l’harmonie ? Enseigner c’est une vocation, pas un travail ou un job mais bien une vocation. Et souvent les élèves dépassaient leur professeur ou leur maîtres. Mais je suis très  satisfait aujourd’hui de mon cheminement  malgré mes difficultés du temps présent. Je vis présentement le deuil de mon épouse et  croyez-moi je le vis très durement. Je me retrouve comme face à un immense vide  incommensurable. La vie m’a toujours souri et  voilà qu’il me tombe sur le dos cette épreuve.

Me rendant compte que Louis  sombre peut à peu dans un puits presque sans fond je lui tends une corde; la corde de la compassion et de la compréhension :

-Mais mon cher Louis, avec toute votre expérience surtout en architecture vous pouvez vous construire ou reconstruire une très admirable maison confortable. Vous connaissez de tout et partout l’architecture tracez vos plans mon ami et appliquez vous !  Vous avez la vie devant vous comme ici dans ce magnifique parc. La beauté vous appelle et vous le rappelle.

Louis me regarde et me  dit :

-Il me semble que je me souviens de vous mais  je n’en suis pas bien certain.

Ne voulant pas ressortir le passé je change de sujet :

-Quelle belle après-midi n’est ce pas ? Vous savez je crois que Dieu nous mets des gens sur notre chemin pour avancer dans la bonne voie et souvent il nous les envoie une deuxième ou une troisième fois pour nous le rappeler.

Réfléchissant profondément, Louis,  avec un grand et large sourire me lance :
-Vous avez raison, je vais m’y mettre, dès mon retour à la maison, sur de nouveaux plans. Voilà le secret pour sortir du marasme : créer. J’ai toujours affirmé ce dicton à mes étudiants : Soyez créatif et créez! Merci Pierre de me le rappeler.

Il se lève et me resserre la main et je le remercie de tout cœur. Car je me souviens que durant toutes ces quarante et une années c’est ce dicton qui m’avait toujours motivé et qui m’avait empêché de sombrer dans des gouffres innommables.

La douce brise se balance nonchalamment entre les feuilles vertes argentées des peupliers. Elles ondulent comme les vagues de la mer en avance et en ressac. Les hérons se sont envolés vers des endroits plus prometteurs des abords de la rivière. Je ferme les yeux et me dit :

-C’est là que j’étais il y a quarante ans.

‘’Je prends les ailes de l’aurore
et me pose au-delà des mers :
même là, Ta main me conduit,
Ta main droite me saisit.’’

Psaume 138,1

 

Pierre Dulude

Les Ailes du  Temps

Laval, 22 décembre 2011

 

 


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