N’éteignez pas l’Esprit.

N'éteignez pas l'Esprit. dans Liens pardonner

 

N’éteignez pas l’Esprit.

 

Petite bifurcation sur mon chemin. La route si invitante et sinueuse  croise inopinément  un chemin de fer abandonné. Le point vue appel  à un arrêt quasi exigé .D’un côté des champs épars ici et là et de l’autre la mer. D’un bord la végétation luxuriante emplie  de fleurs sauvages et d’herbes folles et de l’autre une onde que fait valser les vagues d’eau salée. Les cris des goélands rajoutent à cette symphonie  débordante de rayons du soleil  une douce cacophonie en sourdine. Les grillons ne cèdent pas leur place  aux  filets entrecoupés  des chants d’oiseaux bigarrés nichant  à tout hasard. Je descends d’auto et m’étire longuement tout en reniflant l’air salin du large  .Mes yeux bénissent cette euphorie picturale. Je me penche, ramasse une gracieuse marguerite toute de blanc habillée. Je la fais tournoyer entre mes doigts, encore engourdis d’immobilité de la conduite. Je scrute les abords de la rive et n’y vois aucune âme qui vive. Je fais un cent quatre-vingt et reluque les champs  sertis de marguerites, de jacinthes et de verges d’or. Je ne peux descendre sur le bord de l’eau d’immenses cailloux en rempart y bloquent l’accès. Je pose mes yeux sur les deux lignes parallèles de métal rouillé, qui ne se rejoignent jamais, à l’horizon rapproché je remarque comme un petit sentier devenant porte ouverte à la mer. Je m’engage sur la voie ferrée solitaire en déambulant sur les traverses camouflées de fleurs sauvages.

Je marche environ une centaine de mètres et découvre l’entrée secrète du petit chemin- O victoire ! Me dis-je  en mon cœur. Je ressens comme une sensation de liberté ; d’évasion. Je poursuis mon expédition.

Je me retrouve entouré de rochers couverts de lichens, de mousse et d’herbes. Le court passage donne  directement sur une baie. De gros cailloux jonchent le sol et, quelques pieds  plus loin, un sable fin bardé d’une myriade de points  scintillants. Une idée saugrenue me vient à l’esprit et je l’exécute : j’enlève mes souliers. Je me dirige vers la vague mourante  qui me recouvre  les orteils et j’ai  un léger recul surprenant ; l’eau est froide. Advienne que pourra je m’avance lentement et relève mon pantalon jusqu’au genou. L’eau saline recouvre entièrement mes chevilles et je ressens le courant se frotter à ma peau. Immobile, voulant être partie intégrante du décor, je savoure goulument la scène.  Les effluves mixés du sel de la mer et des parfums suaves des fleurs indomptées inondent mon cerveau. Des engoulevents s’amusent à faire le pitre avec les vagues. La mer arrive ils se retirent, la mer se retire ils la poursuivent et se font prendre au jeu d’une nouvelle bordée.  Je longe la plage  doucement  comme pour ne pas manquer un moindre détail. Tout au fond du zénith de gros nuages organisent le prochain orage; mais c’est loin. Le soleil, tel un prince, fait bien sa besogne tout en rendant bien les moindres menues parts de toute cette beauté. Un goéland vient de trouver  sa pitance. Un attroupement se forme d’allées et venues de ses congénères, qui eux aussi, veulent leur part du butin. Peine perdue  le possesseur s’envole avec sa proie sous les cris désapprobateurs  des autres ailés.

Les gros galets alignés le long de la plage recèlent, entre eux, de petites cavités dissimulant  des nids d’oiseaux  osant furtivement se montrer la pointe du bec. Je déambule furtivement et un immense tas de grosses pierres me bloque  le passage. Je stoppe un instant et fais demi tour .Je recommence mon manège dans l’autre sens et, cette fois, je piétine les vagues que viennent s’écraser sur mes jambes. Quelle belle et bonne sensation. Une mouette vient me tenir compagnie pour quelques instants et s’envole au gré du vent .Je la regarde battre des ailes avec efforts. À l’entrée, au loin, du petit passage une dame s’engage sur la plage. Je reste les deux pieds submergés dans l’eau  tout en marchant. D’un pas léger et très lent nos deux silhouettes se croisent. Nous nous saluons poliment avec un sourire en coin. Elle continue sa route tout en abaissant son regard sur le sable détrempé du ressac de la vague. J’ai noté près de l’entrée du passage, aussi, une pierre en forme de siège .Je m’y dirige pour faire sécher mes pieds et remettre mes souliers. Le sable se colle à ma peau alors j’attends que ça sèche. Avec le soleil ça ne tardera surement pas. Je fixe mon regard  à l’horizon pour voir si je n’apercevrais pas de bateaux ou quelqu’autres embarcations et peut-être des baleines ; qui sait ?

Les rayons du soleil aidant je ferme les yeux pour me faire câliner l’épiderme. Je ressens la douce caresse du vent  m’envahir tendrement .Le timbre du roulement des vagues me plonge dans un semi sommeil éveillé. Je n’entends que le va-et-vient des vagues battre la mesure inlassablement. Combien de temps suis-je resté dans cet état ?

Je ne puis le dire .Lorsque j’ouvre les yeux  une ombre me sert de paravent face au soleil .Abasourdi  je  distingue  la silhouette  de la dame qui est revenue, elle aussi, du fond de la baie :

- Excusez-moi monsieur si je vous ai surpris  mais est-ce que vous avez l’heure ?

Je reprends mes esprits et lui dis :

-L’heure ? Ah oui ! Madame un instant…

Je fouille tout au fond de ma poche et y sors ma montre que j’avais dissimulée depuis mon départ. Je ne voulais pas vivre aucune contrainte pour ce voyage, ni de temps; ni d’énergie.

-Il est…il est  deux heures vingt madame.

-Merci monsieur. Ça me donne amplement de temps avant de retourner chez moi. Quelle belle après-midi ne trouvez vous pas ? On aurait le goût d’aller faire de la voile, le temps est tellement bon et les vents si invitants. Vous ne demeurez pas par ici vous  monsieur ?

Son vêtement d’un blanc immaculée miroite au soleil. À son cou elle porte un capteur de rêves des indiens. Elle se déplace lentement  sur sa droite laissant le soleil émaner, maintenant, de tous ses feux. Je porte ma main à mon front pour me faire de l’ombre et lui répond :

-Non je ne suis pas d’ici mais je suis d’ici. Je suis partie intégrante de ce paysage .Je me fonds en lui comme lui en moi. Je suis natif de la grande ville et nous oublions nos origines bien souvent. Un retour fait extrêmement du bien. Mais vous, vous habitez ici ?

Ses yeux d’un profond vert émeraude viennent s’enfoncer dans les miens et elle dit :

-Oui depuis plusieurs années maintenant. Nous aussi, mon compagnon et moi, venons de la ville. Nous avons tout abandonné pour un retour à la terre; je devrais dire un retour à la mer. Notre mère la mer. Nous nous sommes installés dans une petite maison  et vivons de nos propres ressources. Nous avons un grand potager et des animaux qui nous procurent notre lait et fromage.

Nous ne mangeons pas de viande et somme végétariens. Nous pêchons, aussi, les fruits de la mer. Lorsque nous partons en expédition de pêche, nous y allons en voilier. Tout au naturel quoi !

Sur ce, elle esquisse un large sourire  qui respire la joie de vivre, la sérénité et  l’harmonie. Les vagues de la mer font onduler leurs gentilles dentelles tout en venant s’endormir sur la grève, au grand dam des goélands.

Une cohorte  d’engoulevents sillonne le rivage désert. Comme par magie, et tous ensembles, ils exécutent des mouvements d’ailes semblables à un peloton de précision. Le spectacle est ahurissant à voir .Pas de directive, pas de signaux apparents  mais des acrobaties dignes d’un spectacle aérien. Ils nous passent au dessus de la tête. J’en fais la remarque à mon interlocutrice. Elle me lance :

-Oui fameux n’est ce pas ?  Cela semble mécanique  et inhérent à cette espèce.

Je remets  mes souliers et les attache. Je suis fin prêt pour mon départ. Je secoue le sable qui se colle à mon pantalon et  j’emboîte mon premier pas. La dame me dit :

-Vous retournez à votre voiture, je vais faire le chemin avec vous si vous ne voyez aucune inconvenance ?

Je lui dis :

-Non. Merci de m’accompagner.

Nous  entrons dans le petit passage  qui nous mène à la voie ferrée. Nous débouchons sur les traverses qui sentent encore l’huile, malgré les années. De traverse en traverse  nous avançons puérilement.  Je dis à la dame :

-Je me nomme Pierre et vous ?

-Éléonore.

Elle me tend la main qui glisse dans la mienne; comme si nous nous connaissions depuis des lunes et des lunes. Et nous redevenons comme les rails qui suivent leur voie en parallèle mais dans la même direction. Elle me confie :

-La semaine dernière ma fille m’a fait un superbe cadeau  qui n’a pas su plaire à mon compagnon. Elle a fabriqué  un livre historique de notre famille avec nos vieilles photos qu’elle a trouvé dans un placard de la maison. Pendant des jours et des jours elle s’est adonnée à son œuvre en cachette. Le dimanche, à notre repas familial, elle nous a dévoilé son chef-d’œuvre.

Ignorant que  son père ne voulait plus jamais revoir certaines de ces photos, elle a placé son  ouvrage devant ses yeux. Sa réaction fut subite. Il s’est levé et est allé se promener sur la grève. Il n’a pas dit mot  depuis ce temps.

Aujourd’hui  nous en sommes à la troisième journée. Tous ces souvenirs que nous voulions oublier…tout ce temps de souffrances.

Éléonore  garde  silence. Un silence profond serti de beauté. Les grillons crépitent  d’entre les rails. Un vent duveteux vient effleurer les tiges des marguerites et des jacinthes  sauvages mauves les faisant balancer comme des ballerines en plein exercice. Je me risque respectueusement tout en cueillant un bouquet de fleurs :

Vous savez Éléonore, et espérons que votre conjoint comprendra, c’est intention qui compte. Il ne faut pas éteindre l’Esprit. L’Esprit du don; l’Esprit de la création. Votre fille a créé. Et notre passé  est ce que nous sommes aujourd’hui. Bonnes ou mauvaises expériences. Je pense que vous savez tout cela, vous et votre compagnon.

Je cueille des marguerites blanches et des bleues, des jacinthes et de la  verge d’or tissant un bouquet digne des grands fleuristes. Une rafale de vent d’est nous frôle et, machinalement, nous regardons vers l’horizon l’amoncellement de boules ouatées blanchâtres. Éléonore soupire :

-Enfin la pluie ; nous l’attendions depuis quelques temps .Ce sont nos champs qui vont se réjouir.

Arrivés près de mon auto, au croisement de la route et de la voie ferrée, j’offre à Éléonore mon boqueteau de fleurs :

-Tenez c’est pour vous, dans l’eau chez vous, elles en auront encore pour quelques jours à égayer votre demeure. Elle saisit le bouquet et me remercie. Nous nous serrons encore une fois la main. Je monte dans mon auto et me prépare à démarrer. Je regarde Éléonore s’éloigner le bouquet multicolore dans sa main ressort divinement sur sa robe blanche. Sur son chemin, en face d’elle, un homme vient la saluer d’un baiser en la prenant dans ses bras .Ils marchent maintenant tous les deux bras autours de leur taille. Je démarre l’auto et m’engage sur la route brulante :

-Oui un peu de pluie sera bénéfique  et révélatrice.

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 5 février 2012 


Archive pour 5 février, 2012

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N’éteignez pas l’Esprit.

 

Petite bifurcation sur mon chemin. La route si invitante et sinueuse  croise inopinément  un chemin de fer abandonné. Le point vue appel  à un arrêt quasi exigé .D’un côté des champs épars ici et là et de l’autre la mer. D’un bord la végétation luxuriante emplie  de fleurs sauvages et d’herbes folles et de l’autre une onde que fait valser les vagues d’eau salée. Les cris des goélands rajoutent à cette symphonie  débordante de rayons du soleil  une douce cacophonie en sourdine. Les grillons ne cèdent pas leur place  aux  filets entrecoupés  des chants d’oiseaux bigarrés nichant  à tout hasard. Je descends d’auto et m’étire longuement tout en reniflant l’air salin du large  .Mes yeux bénissent cette euphorie picturale. Je me penche, ramasse une gracieuse marguerite toute de blanc habillée. Je la fais tournoyer entre mes doigts, encore engourdis d’immobilité de la conduite. Je scrute les abords de la rive et n’y vois aucune âme qui vive. Je fais un cent quatre-vingt et reluque les champs  sertis de marguerites, de jacinthes et de verges d’or. Je ne peux descendre sur le bord de l’eau d’immenses cailloux en rempart y bloquent l’accès. Je pose mes yeux sur les deux lignes parallèles de métal rouillé, qui ne se rejoignent jamais, à l’horizon rapproché je remarque comme un petit sentier devenant porte ouverte à la mer. Je m’engage sur la voie ferrée solitaire en déambulant sur les traverses camouflées de fleurs sauvages.

Je marche environ une centaine de mètres et découvre l’entrée secrète du petit chemin- O victoire ! Me dis-je  en mon cœur. Je ressens comme une sensation de liberté ; d’évasion. Je poursuis mon expédition.

Je me retrouve entouré de rochers couverts de lichens, de mousse et d’herbes. Le court passage donne  directement sur une baie. De gros cailloux jonchent le sol et, quelques pieds  plus loin, un sable fin bardé d’une myriade de points  scintillants. Une idée saugrenue me vient à l’esprit et je l’exécute : j’enlève mes souliers. Je me dirige vers la vague mourante  qui me recouvre  les orteils et j’ai  un léger recul surprenant ; l’eau est froide. Advienne que pourra je m’avance lentement et relève mon pantalon jusqu’au genou. L’eau saline recouvre entièrement mes chevilles et je ressens le courant se frotter à ma peau. Immobile, voulant être partie intégrante du décor, je savoure goulument la scène.  Les effluves mixés du sel de la mer et des parfums suaves des fleurs indomptées inondent mon cerveau. Des engoulevents s’amusent à faire le pitre avec les vagues. La mer arrive ils se retirent, la mer se retire ils la poursuivent et se font prendre au jeu d’une nouvelle bordée.  Je longe la plage  doucement  comme pour ne pas manquer un moindre détail. Tout au fond du zénith de gros nuages organisent le prochain orage; mais c’est loin. Le soleil, tel un prince, fait bien sa besogne tout en rendant bien les moindres menues parts de toute cette beauté. Un goéland vient de trouver  sa pitance. Un attroupement se forme d’allées et venues de ses congénères, qui eux aussi, veulent leur part du butin. Peine perdue  le possesseur s’envole avec sa proie sous les cris désapprobateurs  des autres ailés.

Les gros galets alignés le long de la plage recèlent, entre eux, de petites cavités dissimulant  des nids d’oiseaux  osant furtivement se montrer la pointe du bec. Je déambule furtivement et un immense tas de grosses pierres me bloque  le passage. Je stoppe un instant et fais demi tour .Je recommence mon manège dans l’autre sens et, cette fois, je piétine les vagues que viennent s’écraser sur mes jambes. Quelle belle et bonne sensation. Une mouette vient me tenir compagnie pour quelques instants et s’envole au gré du vent .Je la regarde battre des ailes avec efforts. À l’entrée, au loin, du petit passage une dame s’engage sur la plage. Je reste les deux pieds submergés dans l’eau  tout en marchant. D’un pas léger et très lent nos deux silhouettes se croisent. Nous nous saluons poliment avec un sourire en coin. Elle continue sa route tout en abaissant son regard sur le sable détrempé du ressac de la vague. J’ai noté près de l’entrée du passage, aussi, une pierre en forme de siège .Je m’y dirige pour faire sécher mes pieds et remettre mes souliers. Le sable se colle à ma peau alors j’attends que ça sèche. Avec le soleil ça ne tardera surement pas. Je fixe mon regard  à l’horizon pour voir si je n’apercevrais pas de bateaux ou quelqu’autres embarcations et peut-être des baleines ; qui sait ?

Les rayons du soleil aidant je ferme les yeux pour me faire câliner l’épiderme. Je ressens la douce caresse du vent  m’envahir tendrement .Le timbre du roulement des vagues me plonge dans un semi sommeil éveillé. Je n’entends que le va-et-vient des vagues battre la mesure inlassablement. Combien de temps suis-je resté dans cet état ?

Je ne puis le dire .Lorsque j’ouvre les yeux  une ombre me sert de paravent face au soleil .Abasourdi  je  distingue  la silhouette  de la dame qui est revenue, elle aussi, du fond de la baie :

- Excusez-moi monsieur si je vous ai surpris  mais est-ce que vous avez l’heure ?

Je reprends mes esprits et lui dis :

-L’heure ? Ah oui ! Madame un instant…

Je fouille tout au fond de ma poche et y sors ma montre que j’avais dissimulée depuis mon départ. Je ne voulais pas vivre aucune contrainte pour ce voyage, ni de temps; ni d’énergie.

-Il est…il est  deux heures vingt madame.

-Merci monsieur. Ça me donne amplement de temps avant de retourner chez moi. Quelle belle après-midi ne trouvez vous pas ? On aurait le goût d’aller faire de la voile, le temps est tellement bon et les vents si invitants. Vous ne demeurez pas par ici vous  monsieur ?

Son vêtement d’un blanc immaculée miroite au soleil. À son cou elle porte un capteur de rêves des indiens. Elle se déplace lentement  sur sa droite laissant le soleil émaner, maintenant, de tous ses feux. Je porte ma main à mon front pour me faire de l’ombre et lui répond :

-Non je ne suis pas d’ici mais je suis d’ici. Je suis partie intégrante de ce paysage .Je me fonds en lui comme lui en moi. Je suis natif de la grande ville et nous oublions nos origines bien souvent. Un retour fait extrêmement du bien. Mais vous, vous habitez ici ?

Ses yeux d’un profond vert émeraude viennent s’enfoncer dans les miens et elle dit :

-Oui depuis plusieurs années maintenant. Nous aussi, mon compagnon et moi, venons de la ville. Nous avons tout abandonné pour un retour à la terre; je devrais dire un retour à la mer. Notre mère la mer. Nous nous sommes installés dans une petite maison  et vivons de nos propres ressources. Nous avons un grand potager et des animaux qui nous procurent notre lait et fromage.

Nous ne mangeons pas de viande et somme végétariens. Nous pêchons, aussi, les fruits de la mer. Lorsque nous partons en expédition de pêche, nous y allons en voilier. Tout au naturel quoi !

Sur ce, elle esquisse un large sourire  qui respire la joie de vivre, la sérénité et  l’harmonie. Les vagues de la mer font onduler leurs gentilles dentelles tout en venant s’endormir sur la grève, au grand dam des goélands.

Une cohorte  d’engoulevents sillonne le rivage désert. Comme par magie, et tous ensembles, ils exécutent des mouvements d’ailes semblables à un peloton de précision. Le spectacle est ahurissant à voir .Pas de directive, pas de signaux apparents  mais des acrobaties dignes d’un spectacle aérien. Ils nous passent au dessus de la tête. J’en fais la remarque à mon interlocutrice. Elle me lance :

-Oui fameux n’est ce pas ?  Cela semble mécanique  et inhérent à cette espèce.

Je remets  mes souliers et les attache. Je suis fin prêt pour mon départ. Je secoue le sable qui se colle à mon pantalon et  j’emboîte mon premier pas. La dame me dit :

-Vous retournez à votre voiture, je vais faire le chemin avec vous si vous ne voyez aucune inconvenance ?

Je lui dis :

-Non. Merci de m’accompagner.

Nous  entrons dans le petit passage  qui nous mène à la voie ferrée. Nous débouchons sur les traverses qui sentent encore l’huile, malgré les années. De traverse en traverse  nous avançons puérilement.  Je dis à la dame :

-Je me nomme Pierre et vous ?

-Éléonore.

Elle me tend la main qui glisse dans la mienne; comme si nous nous connaissions depuis des lunes et des lunes. Et nous redevenons comme les rails qui suivent leur voie en parallèle mais dans la même direction. Elle me confie :

-La semaine dernière ma fille m’a fait un superbe cadeau  qui n’a pas su plaire à mon compagnon. Elle a fabriqué  un livre historique de notre famille avec nos vieilles photos qu’elle a trouvé dans un placard de la maison. Pendant des jours et des jours elle s’est adonnée à son œuvre en cachette. Le dimanche, à notre repas familial, elle nous a dévoilé son chef-d’œuvre.

Ignorant que  son père ne voulait plus jamais revoir certaines de ces photos, elle a placé son  ouvrage devant ses yeux. Sa réaction fut subite. Il s’est levé et est allé se promener sur la grève. Il n’a pas dit mot  depuis ce temps.

Aujourd’hui  nous en sommes à la troisième journée. Tous ces souvenirs que nous voulions oublier…tout ce temps de souffrances.

Éléonore  garde  silence. Un silence profond serti de beauté. Les grillons crépitent  d’entre les rails. Un vent duveteux vient effleurer les tiges des marguerites et des jacinthes  sauvages mauves les faisant balancer comme des ballerines en plein exercice. Je me risque respectueusement tout en cueillant un bouquet de fleurs :

Vous savez Éléonore, et espérons que votre conjoint comprendra, c’est intention qui compte. Il ne faut pas éteindre l’Esprit. L’Esprit du don; l’Esprit de la création. Votre fille a créé. Et notre passé  est ce que nous sommes aujourd’hui. Bonnes ou mauvaises expériences. Je pense que vous savez tout cela, vous et votre compagnon.

Je cueille des marguerites blanches et des bleues, des jacinthes et de la  verge d’or tissant un bouquet digne des grands fleuristes. Une rafale de vent d’est nous frôle et, machinalement, nous regardons vers l’horizon l’amoncellement de boules ouatées blanchâtres. Éléonore soupire :

-Enfin la pluie ; nous l’attendions depuis quelques temps .Ce sont nos champs qui vont se réjouir.

Arrivés près de mon auto, au croisement de la route et de la voie ferrée, j’offre à Éléonore mon boqueteau de fleurs :

-Tenez c’est pour vous, dans l’eau chez vous, elles en auront encore pour quelques jours à égayer votre demeure. Elle saisit le bouquet et me remercie. Nous nous serrons encore une fois la main. Je monte dans mon auto et me prépare à démarrer. Je regarde Éléonore s’éloigner le bouquet multicolore dans sa main ressort divinement sur sa robe blanche. Sur son chemin, en face d’elle, un homme vient la saluer d’un baiser en la prenant dans ses bras .Ils marchent maintenant tous les deux bras autours de leur taille. Je démarre l’auto et m’engage sur la route brulante :

-Oui un peu de pluie sera bénéfique  et révélatrice.

Pierre Dulude

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Laval, 5 février 2012 

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