Désert.

Désert. dans Liens lune-hiver

Lune-hiver

 

Désert.

Sur les ailes du givre mon haleine, telle une douce vague, inonde mon regard un mètre en avant de mes pas. Cette somptueuse coulée givresque flotte comme un ange  dans l’air craquant de cette nébulosité d’hiver. Je marche sur la neige du minuscule sentier enfoui en plein bois et, par de surcroît, en pleine nuit. Je veux voir le clair de lune  immaculé sur la blancheur de la neige toute argentée tombée il y a quelques heures. Je m’engage donc dans le petit sentier ébouriffé  de tiges de plantes et de fleurs sauvages complètement endormies pour la saison du temps d’arrêt. Des petits mammifères y ont laissé leurs empreintes qui les trahissent. Mais pas âme qui respire par ici; pour le moment .Je suis seul dans ce sous-bois laiteux  enchanté. Je pose mes pas délicatement pour ne pas faire éclore trop bruyamment le crissement des cristaux étalés tout le long du layon. J’y vais à pas feutrés de loup. Les arbres, en sentinelles aguerries, lancent leurs ombrages tout en haut  vers le sommet du firmament d’un noir d’ébène à faire pâlir une orchidée naissante. Les myriades d’étoiles se chamaillent pour primer la place la plus spectaculaire. Elles se filtrent au travers des branches éparses des bouleaux et des érables figés dans le froid. Et que dire de ce silence sidéral. Ce silence qui enveloppe la vie, tout devient ouateux et en sourdine .Le vent dans les ramifications des arbres siffle un air de joie. Je respire à fond de train. Profondément mais en douceur. Mes yeux examinent partout, le contour et le pourtour, la perspective et l’immédiat.

Je me place devant un arbre pour me cacher la forêt  mais vite je fixe la ligne d’horizon pour y apercevoir des sublimes détails qui échappent à la vue lors du premier passage de la vision. Arrivé devant un mastodonte de la forêt, un magnifique chêne, je reste coït, interdit. La lune  s’en est accaparé et s’y cache derrière comme pour lui donner une place de choix dans sa fresque picturale. Je suis un témoin audacieux et ose admirer ce travail de toute beauté. Je me dis :

-Ah! Que j’aime ma décision de venir ici  en pleine nuit.

Les paroles d’une chanson de  Daniel Bélanger  me vient à l’idée :

-‘’Les joies nocturnes
D’un somnambule nu
Sont les oies blanches
Qui chantent le nord la nuit
Quand au printemps la terre
Fait mentir les désespérés

Il écoute bien sage
Sur une pierre saillante
Refroidie par le vent du large
Sertie de feuilles de menthe’’

Je fredonne  en catimini l’air du poète. Les branches du chêne portent une couche de flocons encore toute vierge donnant un contre-sens à la lumière. La lune s’amuse à jouer à saute moutons d’une branchette à l’autre. Le froid, insolent, cherche à pénétré mes vêtements  chaudasses ; peine perdue. J’avance vers le vieux sage de la forêt, un chemillon m’y conduit. De mes ailes du silence je perçois, haut dans les airs sur la plus haute branche, une chouette aux couleurs de la scène du spectacle. Son murmure exquis envoûte. Je me fixe sous le chêne et immobile me fond dans cette nature hivernale. J’y demeure plusieurs minutes. La lune, avec ses rayons, exécute un jeu de chaise musicale aux différentes formes nocturnes. Un son familier à mes oreilles, un glapissement  lointain directionnel  vient agrémenter graduellement la tristesse du vent s’entichant aux branches dénudées de l’ombre de la forêt. Un vol d’outardes passe lentement devant la lune, aussi abasourdie que moi, tout en étirant son  ‘’V’’ en bémol  jusqu’au retardataires :

-Impossible ! Nous sommes en février. Mais vrai !

Me dis-je tout bas :

-Mais elles sont  en avance ou en retard ? Des âmes qui s’envolent au paradis ?

 

Leur silhouette sur fond lunaire enchante;  je murmure Bélanger :

‘’Chantez les oies
Chantez sans tumulte
Chantez que sa peine ne soit
Pas d’être un adulte
Chantez les airs, les amours de Borée’’

-Mais quel est ce monde inconnu  dans lequel je vague et divague ?

La chouette y va de hou! En hou ! Et encore en hou. Ce clair de lune débordant de lumière nocturne me fascine; m’éblouit. Sur la neige, analogue à la surface d’un lac calme, un  petit lièvre s’aventure laissant derrière lui sa marque. Il se dirige vers l’orée du bois. Le silence retombe tout comme les quelques flocons transportés par le vent et  qui se sont immiscés dans cet air gelé. Je médite sur ma présence dans ce bois. Trop souvent nous nous laissons emportés par des peurs et des craintes injustifiées qui nous font rater le plus beau de notre vie. Ces peurs et ces craintes ne sont en fait que des épouvantails régissant notre façon de penser et de voir les choses.
La beauté se retrouve partout même en pleine forêt ; en pleine nuit .Les fantômes imaginaires peuvent aller se rhabiller. Le verbe oser prévaut. Oser dépasser nos peurs et oser dépasser ce monde temporel et matériel. La laideur et le lugubre n’existent pas  ce sont la beauté et la Lumière sous toutes ses formes  qui prédominent.

Tout comme cette nuit magique j’ai une sensation d’être  en plein désert, à l’écart ; seul  sans solitude, solitaire sans amertume. À plusieurs occasions dans ma vie il y a eu ces déserts qui me remontent à l’esprit. Déserts qui nous font perdre l’acquis mais pour combien en mieux. Je fixe la neige ondulante sous les rayons épars de l’astre de la nuit. Une boule noirâtre ouatée vient de submerger devant la lumière blafarde de la lune .Elle y laisse une traînée comme le chevaucheur des nuées. Les ombres de la forêt  s’aplatissent pour se couler, se souder au sol frigorifié. Je  scrute  la voûte étoilée et la Grande Ourse me fait un clin d’œil. Orion scintille de bonheur. Une étoile filante frondeuse traverse le firmament toute en vitesse comme un trait de crayon lumineux  de quelques fées en quête d’Amour. Je respire profondément et en silence .Aucun son ne fait vibrer mes tympans. La chouette s’est tue mais au loin un cousin lointain prend la garde. Un hibou claironne sa venue. Le lièvre, revenu sur sa décision et ses pas, s’enfouit dans son terrier flairant le danger imminent. Le ciel se couvre de nuages ; il va neiger  et il est temps de retourner, moi aussi, sur mes pas. Je quitte mon avant-poste. Je m’engage donc  dans la minuscule voie vers la maison.

Mes pas glissent lentement vers la sortie du bois .Je prends mon temps savourant chaque jalon forestier.

Je débouche sur la route illuminée par les lampadaires .Lumière blafarde, insensée et innocente. Je m’arrête comme pour rechercher, encore, des menus détails pour mon escapade nocturne. Un petit nordet vient me fouetter le visage et je me cache les lèvres dans mon col. J’entrevois ma maison et songe au bon feu de foyer qui m’attend. À mon tour je vais attendre le lever du soleil avant d’aller me reposer. J’entends dans le sous-bois le hibou qui me relance une invitation. J’hésite ; j’ai trop froid pour continuer. Tout bonne chose à une fin mais pour un éternel recommencement  flatteur. Je longe le chemin désertique à cette heure de la nuit. Je stoppe en plein milieu de la route et écoute les tergiversations du vent dans les câbles de téléphone. Un sifflement sourd et mélodieux. Au firmament les nuages n’occupent pas encore toute la place  et quelques étoiles percent pour signifier un salut et à la prochaine. La neige craque sous mes pas assurés. J’hésite de prendre une allure de vitesse le décor original et spécial me transporte. Arrivé à la maison.je reste quelque secondes sur le balcon et inspire profondément. Je recommencerai ; je me le promets.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 12 février 2012

 


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