L’un…l’autre.

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L’un… l’autre.

 

L’ondée de rosée s’étiole et s’étire paresseusement sur les brindilles vert tendre sans oublier les arbustes qui frétillent sous cette douche matinale. Le soleil réjouit les cœurs et la nature. Dans les ramifications des arbres des pinsons chantonnent leurs élans de joies. Le ruisseau se la coule douce et accueille les gouttes qui dégoulinent du bout des feuilles aromatisées de menthe poivrée. Les fleurs crépitent d’effluves aromatiques enivrants.  Les bonsaïs  font leur grands face au vieux chêne rabougri mais encore tout verdâtre. Des geais bleus détonnent autant de leurs magnifiques couleurs que de leurs chants. Un regain de vie électrisé, par les rayons de l’astre du jour fidèle à son poste, fraternise d’avec le kaléidoscope des teintes lilas et vermillon. Senseï  Teruki s’y promène comme à chaque jour ; il voit à sa progéniture; son enchantement. Une coupe ici, un défeuillage là et encore là il faudra lacérer la racine ; enfin des gestes plus ou moins anodins et affectueux mais oh  combien !  utile et salvateurs. Le maître s’arrête un instant devant les dégâts des petits insectes dévastateurs :

-Tiens, tiens !  Un peu de menthe poivrée pour les éloigner suffira.

Il poursuit sa marche méditative jusqu’à sa fontaine murmurante mais aussi bain d’oiseaux. Il s’éloigne un tantinet et s’installe sur son banc préféré. Il n’a pas à attendre bien longtemps avant qu’une bande de chardonnerets  investissent l’exigu bassin d’eau. Tout en se débattant et en battant des ailes ils piaillent comme des jeunes écoliers à la sortie de l’école, à la fin de la journée, et qui ont ressentis le poids du silence et de la discipline
Respirant profondément, Senseï  contemple les coloris gracieuseté de mère nature et de la Puissance Suprême. Humant à pleines narines les arômes florales, il réfléchit  momentanément à ses occupations du temps pour aujourd’hui :

-Voyons voir, ce matin…ce matin, ah oui ! Yuko vient me rendre visite, nous sommes mercredi. Je me demande s’il a fait des progrès avec son bonsaï ; nous verrons bien. Ensuite ce soir je rencontre maître Chang, mon ami chinois,  nous aurons une discussion sur le Yi-King et j’ai une très bonne question à lui poser.

Pendant ses ablutions mentales et d’ordre logistiques, le maître, jette un regard sur le ruisseau paresseux et y voit bondir quelques grenouilles effrontées. Il sourit  et les salue d’un clin d’œil approbateur. Il se lève et se dirige  lentement vers sa chaumière pour y prendre un léger repas du matin et y boire une tasse de thé après avoir exécuté la Cérémonie du Thé.

Confortablement installé dans son atelier, Senseï se prépare à une opération extrêmement délicate sur un bonsaï qui semble être sclérosé en oxygène et y  montre des signes de faiblesse, car ses feuilles tournent au jaune pâle. Il remarque une minuscule nervure, genre liane, qui s’entoure à une branche mais constate que le problème est plus en profondeur ; au niveau de la racine .Il déterre tout doucement la ramification racinales et y voit, avec sa loupe, la radicule du mal. Toujours avec la magnificence de  sa loupe il tire une stratégie et s’apprête à extirper l’abcès.
La porte de son atelier s’ouvre subtilement et Yuko s’avance à pas feutré vers son Senseï concentré :

-Bonjour Senseï, bonne journée à vous !

Le maître a un élan de sursaut, se retourne et y voit Yuko tout en sourire avec son bonsaï dans les mains .Le petit arbre a repris de belles couleurs, pas encore à la perfection mais tout de même. Senseï  salue son élève et clame :

-Bonjour Yuko, je vois que tu as donné beaucoup d’amour à ton protégé, c’est bon. Maintenant je dois finir ce petit travail et je serai à toi dans quelques minutes si tu le veux bien.

Se réinstallant devant son patient, le maître saisît sa cisaille minuscule et, toujours avec sa loupe, commence les prémices de l’ablation…

-Maître, puis-je vous aider ? Vous savez je commence à m’y connaître un peu plus en bonsaï et j’ai fais des essais depuis quelques jours……

Senseï indique à Yuko que le moment n’est pas bien choisi pour une grande discussion philosophique et dit à Yuko :

-Yuko, mon ami, est-ce que tu pourrais faire du silence ton ami pour au moins  soixante-dix sept battements de tes cils, s’il te plaît ? Il y va de la vie ici. Et par après nous aurons beaucoup de temps pour discuter.

Yuko acquiesce et s’excuse. Il se retire dans un coin de l’atelier et  taille quelques feuilles de son bonsaï. Le maître s’exécute et coupe enfin, à la base, la racine étouffante :

-Nous verrons dans quelques jours les résultats….

Le maître satisfait va vers Yuko, pensif.

-Quelque chose ne va pas mon petit Yuko ? Tu as l’air tout triste .Est-ce que c’est ce que je viens de te dire ? N’en sois pas offusqué mon jeune ami. Chaque chose en son temps. Yuko reprend :

-Non ce n’est pas ce que vous m’avez dit Senseï ; d’ailleurs je vous en remercie de me remettre à ma place. Je suis si content de voir les progrès du bonsaï que j’en oublie ce que vivent les autres. Et, surtout ce que vit ma petite sœur Yumi.

Le maître s’assoyant près de son disciple l’écoute tendrement comme un père à son fils; de l’un… à l’autre. Yuko  regarde son maître dans les yeux:

-Pourquoi  me tombe-t-elle sur les nerfs, Senseï ? Je me demande pourquoi ce qu’elle fait est insensé, enfantin et parfois ridicule. Et cette manière, aussi, de porter des jugements sur les autres. Elle m’a dit que ce que je fais est digne d’un garçon de dix ans qui jouent encore dans les carrés de sable. Elle m’a blessé. Mais pour qui se prend-t-elle?

Par des gestes contrôlés, malgré tout, Yuko extériorise son mal être. Maître Teruki le sent bien et attend qu’il ait fini ses doléances :

-Regarde Yuko vois –tu le centre de gravité de ton bonsaï ? Regarde le côté gauche et maintenant le côté droit  penses-tu qu’ils se complètent magnifiquement ? Le droit semble plus lourd que le gauche mais ce n’est que question d’optique. En fait tout semble être en parfait équilibre. Par le maniement et le remaniement des cisailles tu vas finir par obtenir cet équilibre parfait avec ton protégé. C’est pour cela qu’il faut y aller délicatement et aussi sans brusqueries et sans gestes saccadés.
Tout se retrouve dans cet équilibre, le Ying et le Yang de nos amis les chinois et de l’interpénétration des deux pour ne faire qu’UN. Le côté Lumineux et le côté Obscur des choses et même de la pensée.

Tu sais, souvent nous avons devant nous des gens qui semblent nous mépriser ou, tout comme ta jeune sœur, te ridiculiser mais en fait ce sont nos miroirs qui nous reflètent ce que nous pensons, nous disons et la manière que nous agissons et ce qui nous déplait chez l’autre veux impérativement signifier que nous l’avons-nous même cet aspect. Savoir se regarder et se dire : suis-je comme ça? Dis-je cela ? Et enfin, honnêtement, se l’avouer. Mais avec tout cela, mon petit Yuko, il nous faut une dose, que dis-je, une surdose d’humilité pour l’accepter. C’est l’amour ça  Yuko, le Vrai.
Peut-être que ta sœur a raison, que tu agis comme un enfant de dix ans mais c’est bien, c’est un beau compliment et tu devrais la remercier. Tu es un enfant et ce sont les enfants qui ont la pureté et la simplicité. Laisse ton petit côté obscur, ton orgueil, là ou il devrait être et reviens dans la Lumière par la Gratitude et la Grâce.

Yuko ramène sur son visage ce beau sourire enfantin que le maître connaît bien :

-Merci Senseï. J’ai eu le temps, aussi, cette semaine de travailler sur mon petit devoir que vous m’aviez laissé la semaine passée  sur le vent. Vous voulez que je vous en parle ?

Maître Teruki lui fait signe de la tête et dit :

-Parles- m’en du vent Yuko mais en cinq phrases courtes. Va à l’essentiel ; synthétise, synthétise au maximum.

-D’abord le vent est une force qu’on ne voit pas mais que l’on sent. On peut en voir le mouvement par les feuilles des arbres, les épis de blé ou la fumée qui sort des cheminées des maisons. Le vent peut-être aussi doux que très violent, il peut être bénéfique mais aussi désastreux et dévastateur. Le vent sert au transport des hommes, des marchandises et aussi du pollen pour les fleurs. Le vent chasse les nuages pour ramener le soleil. Voilà Senseï .

Senseï fixe Yuko et lui dit :

-D’accord Yuko mais ce que tu me dis là c’est superficiel. Mais c’est un très bon début .Tu as fait ressortir beaucoup de contradictions qu’est le vent. Mais…est-ce que le vent puisse être une force spirituelle ? Existe-t-il le Vent de l’âme ? Existent-ils des vents dans l’univers ? Et que dire des vents solaires ? Mais aussi quels sont les noms que les hommes ont donnés aux vents sur terre ?
La semaine prochaine mon petit Yuko ? Et tu prends toujours soin de ton bonsaï n’est ce pas ?

Yuko reprend dans ses mains son protégé et s’apprête à quitter Senseï :

-Merci Senseï,  je vais faire une bonne action à Yumi aujourd’hui sans qu’elle s’en aperçoive pour dire que je l’aime.

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps,

Laval,

24 avril 2012.


Archive pour avril, 2012

Bonsaï

Bonsaï dans Liens bonsai

Bonsaï

 

Diligent, concentré et plongé dans son art Senseï Teruki  émonde, ébranche, élague et  écime ses minuscules chefs-d’œuvre. Délicatement, doigté du chirurgien,  il écrête le faîte clairsemé de son bonsaï prédestiné. D’un œil inquisiteur et discret il scrute chaque branche à l’affût du moindre défaut d’imperfection. Il est passé maître de sa technique qu’il appelle joyeusement  la Vie. Sa concentration n’a d’égal, en ces moments furtifs, que pour l’Amour de son Art et de la Puissance Divine ; ses élèves ne le savent que trop. Ce matin il reçoit, justement, un de ses disciples très curieux; parfois trop curieux mais doué malgré tout.

Une douce mélodie folklorique de son pays d’origine coule en sourdine dans son atelier. Une fontaine miniature chantonne une chute d’eau clameurs des anges.
Méditatif, Senseï ne porte pas attention aux pas qui s’approchent de lui. Révérencieux, discret et en silence, Yuko se glisse à l’intérieur de l’atelier du maître. Il le salue poliement ; respectueusement :

-Bonjour Senseï Teruki, belle journée à vous !

Toujours penché sur son arbre olivâtre maître Teruki soupire un calme salut à son élève :

-Bonjour Yuko, belle journée à toi !  Viens voir ce que je viens de découvrir !

Avec la pointe de son ciseau qui sert de chemin, il indique à Yuko de minuscules fruits cachés sous les feuilles exigües  de son bonsaï. Heureux, comme un enfant qui vient de découvrir la roue, il se dandine avec quelques pas de danse. Il retourne illico vers son labeur  pour confirmer les ramifications orangées des petits fruits tout délicats. Yuko, avec respect, demande :

-Puis-je poser une question, maître?

Sans attendre la répartie, Yuko innocemment, poursuit :

-Si votre bonsaï a cette taille, les atomes qui le composent sont-ils aussi à cette  dimension ? C’est-à-dire plus petites ?

Senseï Teruki feint d’ignorer l’ignorance de Yuko et lui répond :

-Un  homme nain intelligent a-t-il moins de capacités qu’un homme intelligent normal de taille ? Tu as ta réponse. Et une bouilloire de quelques tasses chauffe –t-elle l’eau moins bien qu’une bouilloire de douze tasses ?

Yuko réfléchit et ajoute :

-Vous avez raison ma question était stupide….

Senseï l’arrête et lui dit :

-Yuko, mon ami,  il n’y a pas de questions stupides ou d’interrogations insensées, il n’y a que les sots qui ne posent pas de questions ; croyant tout savoir. Tu sais ce que je fais avec ceux-là n’est ce pas ?

Yuko se souvient de sa première rencontre d’avec le Senseï et l’histoire de la tasse de thé qui déborde et  il rajoute :

-Vides ta tasse de thé Yuko, vides ta tasse pour acquérir d’autres connaissances. Oui Senseï je me souviens. Qu’abordons-nous Senseï, aujourd’hui, je suis si anxieux de continuer nos discussions entreprises la semaine dernière.

Senseï ,toujours soudé près de son infime pin à cinq aiguilles, lance à Yuko :

J’ai en  une question pour toi aujourd’hui et je veux que tu prennes ton temps pour y répondre; ensuite j’en aurais une autre.

Yuko s’installe sur un tabouret et attends le maître. La musique flotte toujours dans l’air accompagnant les effluves d’encens odeur de pin. Il scrute les étagères, toujours aussi fascinantes, claustrant tous ces petits arbres dans ce fugace monde. On dirait une forêt miniature ou une étendue forestière vue de milliers de mètres de haut. Senseï s’approche de lui, le regarde droit dans les yeux et lui demande :

-Si j’éteins la lumière puis je dire, aussi, que je peux éteindre les ténèbres ?

Yuko regarde le Senseï de ses yeux bleus profonds et froncent les sourcils. Il sait que le maître n’en rajoutera pas. Il détourne son regard vers un bonsaï qui a la forme d’une somptueuse chute d’eau tout en feuilles. Il se demande intérieurement :

-Puis éteindre les ténèbres ? Oui par un jet de  lumière .Mais qu’est ce qui fait exhaler les ténèbres ? Dans les ténèbres il n’y a rien c’est la noirceur; le néant. Ce sont les ramifications de la haine de la guerre et de l’orgueil. Il n’y a que l’Amour qui éteint les ténèbres. La Lumière signifie : Amour, humilité et joies.

Après ses mûres réflexions il s’adresse au maître toujours affairé à purifier ses résineux et qui attend la réponse de l’élève mais dit aussitôt, comme s’il avait deviné les pensées de Yuko :

-Mais qu’est ce que l’Amour Yuko ?

Le jeune homme, encore abasourdi, prend  une respiration profonde et s’engage :

-L’amour c’est le don de soi, le ‘’donner’’ sans espoir d’aucun retour c’est aussi recevoir sans être dans les capacités de rendre à nouveau; donner sa vie même pour ceux qu’on aime……

Le Senseï rajoute :

-Comme le Créateur le fait avec ses œuvres…..

Yuko, interrogatif et admiratif tout à la fois, regarde le maître comme s’il venait de se produire un tremblement de terre :

-Oui Senseï effectivement !

Le maître approche un jeune bonsaï  frêle de son élève  et lui affirme :

-Voilà, celui-là est pour toi. Il est chétif, fragile et a besoin de beaucoup de soins .Il  nécessite un bon médecin pour s’occuper de lui. Je  t’en aurais bien cédé un en pleine forme et sain mais celui-là est malade et ce sont les malades qui ont besoin des médecins. Prends en soin comme la prunelle de tes yeux.

Yuko rétorque :

-Mais maître, je ne suis pas expérimenté des soins aux bonsaïs. J’aime vous regarder en prendre soin, les tailler, les caresser, les admirer et  vous écouter en disserter pendant des heures mais moi…

Le maître met son index sur ses lèvres et ensuite dit à Yuko :

-Tu apprendras! Renseignes-toi,  tu en es responsable maintenant; apprivoises-le, parles-lui c’est une créature Divine inhérente à toi maintenant. Tu me parles d’Amour en théorie, mets-le en pratique maintenant. Nous sommes comme ces petits arbres miniatures, nous les humains, nous avons besoin de soins et le Créateur nous donne tout ce dont nous avons besoin. Imites ton  Créateur et crée toi-même.
Je te revois la semaine prochaine, avec ton protégé. Et…appliques cet Amour à tous les humains sans exceptions.
Mais avant que tu me quittes j’ai une deuxième question pour toi, tu y réfléchiras tout en prenant soin de ton petit enfant :

-Qu’est-ce que le vent ? Et comment le voyons-nous et le sentons-nous ? Réfléchis sur cela Yuko et nous nous voyons mercredi prochain.
Belle journée à toi.

Yuko quitte délicatement le Senseï , la musique coule doucement  tout comme la fontaine qui accompagne le reste du silence .

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval,19 avril 2012.

Insolitude.

Insolitude. dans Liens Le-DeSeSPoiR-EsT-AssiS-Sur-Un-BaNc

Insolitude.

 

Fort heureusement et curieusement, les outardes glissent subtilement dans les coins cachés des ailes du vent. Leurs silhouettes se démarquent clairement sur la surface miroir de l’onde. Des rayons arc-en-ciel du soleil déversent un coloris tendre pastel sur leurs plumes blanchâtres. La scène, digne du Lac des Cygnes, éblouie; hypnotise. Les arabesques des ailés envoûtent par leur majesté. Déformation instinctive elles gardent leur ‘’V’’, même là, sur l’eau. Elles clopinent sur la surface tout comme un grand voilier sur une mer émeraude  du sud. Leur retour est précoce cette année comme ce printemps arrivé tout en surprise. La forêt nous dispense de son dénudement de l’hiver en se parant du vert doux des bourgeons .Les colonies d’oiseaux fourmillent dans tous les racoins des arbres et nous ablutionnent de chants aussi mélodieux les uns que les autres.

Mes yeux n’en finissent plus de contempler le spectacle autant que mes oreilles bourdonnent à cette vie champêtre. L’air, avec son compagnon de toujours le vent, nous trempe dans son bouillon d’effluves. Les grives roucoulent de leur chant rougeâtre. Quelques mésanges viennent piailler dans les buissons incandescents imbibés des zestes de rayons de soleil chaleureux. Deux écureuils, fous de joie, gambadent, tels des enfants explosant de joie, en se poursuivant à vive allure dans ce qui reste de feuilles mortes de l’ancienne automne .Ils ont beaucoup de plaisirs ce qui me fait sourire ardemment.

Je ne suis pas seul ce matin dans cet espace olivâtre. Je ne me sens pas seul en cette matinée. Sur un banc, un peu plus loin, deux personnes âgées sont en pleine conversation et je les entends distinctement. Mon ouïe saisit leur gazouillis.

Encore un peu plus loin, retirée vers l’arrière, une dame dévore goulûment des yeux un énorme volume romanesque. Le soleil, généreux de sa nature, la réchauffe. Les outardes font demi-tour et repassent devant nos yeux éberlués. La dame âgée s’exclame à son voisin sur le banc d’à côté:

-Avez-vous vu la couleur de leur col noir ? Il se dessine merveilleusement de leurs plumes blanches .C’est magnifique ne trouvez vous pas ?

L’homme, assis au bout du banc, les deux mains pendantes, lève son regard vers la rivière et acquiesce avec un léger murmure inaudible; la dame poursuit :

-Quelle belle matinée de printemps je suis si heureuse d’être ici. Et vous ? Je suis si comblée qu’ils m’aient amené ici ce matin .On ne nous laisse pas beaucoup sortir de notre résidence et je suis lasse de ne voir que les quatre murs de ma chambre .Comment cela se passe-t-il chez vous ? Êtes-vous en   résidence vous aussi ? – demande-t-elle au vieux monsieur songeur –vous laissent –ils aller dehors un peu ? Nous nous ne sommes pas présentés je me nomme Flore et vous monsieur ?

L’homme cherche ses mots et finit par dire :

-Mon nom est Albert, madame, Albert. Oui  je suis dans une  résidence ils nous font sortir de temps en temps mais  qu’à l’occasion, vous savez ils manquent de personnel. Oh! Avez-vous vu le petit poisson qui a sauté hors de l’eau ?

Flore regarde vers le large et ne voit que les cercles des vaguettes à la surface de l’eau et dit :

-Ah! Je l’ai manqué; le prochain peut-être. Mon mari était un très bon pêcheur vous savez. Il partait souvent, avec ses amis, pour des grandes randonnées loin très loin parfois. Il lui arrivait à l’occasion de m’amener  mais je n’aime pas la pêche et surtout les vers et les hameçons; j’en ai encore des frissons et la chair de poule. Vous  pêchiez, vous, dans vos temps libres ? Je vous regarde là et il me semble de vous connaître .Je n’en suis pas  bien sûre. Ce n’est pas la première fois que vous venez ici ? Je pose beaucoup trop de questions ?

Une pause  silencieuse jalonne leur conversation entrecoupée de l’amerrissage de quelques canards désinvoltes à la recherche de croutons de pain. Frondeurs, ils grimpent la berge et s’immobilisent devant les deux vieilles personnes. La dame reprend son quasi monologue :

-Ah ! Je n’ai rien pour vous mes petits canards ce sera pour une autre fois.

Elle regarde Albert et lui demande :

Vous non plus vous n’avez rien amené ? Dommage.

Les Malards, tout en se dandinant, font le tour du banc à l’affût d’un moindre signe des mains ou de quelques objets lancés à la sauvette qui a l’air d’un morceau de pain, d’arachide ou de quoi que ce soit; peine perdue. En queue -leu -leu ils se dirigent vers les berges de la rivière déçus de leur périple infructueux.  Albert regarde Flore dans les yeux, remarque son bandeau dans sa chevelure, et lui avoue :

-Ma femme aussi portait ce genre de turban dans ses cheveux, ça lui donnait un petit air espiègle; c’était charmant. Je me souviens qu’elle avait toujours le don de me recevoir chaleureusement, après le travail, avec un grand verre de limonade, surtout en été, que nous dégustions sur notre pelouse arrière de la maison familiale. Mais là s’arrête mon souvenir. Avez-vous eu des enfants, madame ? Mon épouse et moi avons eu une fille que je ne vois pas si souvent d’ailleurs. Je lui avais dit, à ma fille de ne pas me placer dans une résidence mais….

Un long silence morne flotte fébrilement entre les chants des oiseaux et le cri glauque des outardes. Les grillons se sont mis de la partie. Cette fois c’est Flore qui aperçoit un poisson bondir hors de l’eau :

-Oh ! Regardez Albert le beau poisson qui  vient prendre l’air ! L’avez-vous vu ? Vous savez, mon mari aimait beaucoup la pêche .Il partait souvent pour des longs voyages et ramenait de beaux spécimens qu’il fallait vider et découper. Aimez-vous la pêche vous ?

Albert, inquisiteur, regarde sa montre et lance :

-Il n’est que neuf heures et j’ai faim. Vont-ils nous amener à la cafétéria pour notre collation ? Vous ne m’avez pas répondu lorsque je vous ai demandé si vous aviez des enfants .Avez vous eu des enfants ? Et votre mari vit-il encore ?

Flore les yeux hagards, dans le vide, cherche sa réponse et dit :

-Nous avons eu une fille nous aussi et mon mari a disparu depuis belle lurette et personne ne sait ou il peut se trouver…

Albert rétorque :

-Tout comme nous, ma femme et moi, une fille. Et la voyez vous votre fille?

Flore  tout de go s’exclame :

Elle est bien trop occupée de venir s’occuper de sa vieille mère. Solitude de vieillards.

Et j’écoute cette conversation à bâtons rompus intercalée de pauses et de silences anodins.

Dans la forêt  des geais bleus s’épivardent en hauts cris  comme le clairon qui sonne la charge de la brigade. Les outardes, sur l’eau, performent une danse légère aquatique en battant des ailes somptueusement.

Les deux vieux, silencieux maintenant, ne se posent plus de question; parfois il n’y a plus de question à poser il n’y a que des réponses. Flore brise le silence :

-Mais qui  m’a amené ici ce matin ? Ce n’est pas vous monsieur ? Je ne vous connais pas.

Elle semblait commencer un début de panique. Albert essaye de la rassurer :

-Vous n’êtes pas bien madame ? Voulez vous que j’aille voir le monsieur là-bas, en me pointant du doigt, c’est peut-être lui qui vous amenée ici. À ces mots la dame qui lit son énorme bouquin se lève et se dirige vers les deux vieilles personnes. Arrivée à leur hauteur elle leur dit :

- Comment allez-vous ? Profitez-vous du soleil ? Quelle belle journée !

Alors Flore reprends :

Est-ce vous qui m’avez amenée ici madame ?

La dame, patiente et calme répond :

-Bien sûr maman c’est moi qui t’ai amenée ici, je suis ta fille Alexa ! Tu es ici avec papa assis à côté de toi.

L’homme et la femme se perdent dans un regard quasi d’indifférence et de ténèbres; Flore reprend :

- Allons-nous prendre notre collation madame ? Êtes –vous infirmière ? J’ai un peu froid vous savez.

J’ai entendu toute cette  conversation  paradoxale. Mon regard retourne se perdre dans cette nature si luxuriante et invitante; je la prends en photo mentalement et me dis :

-J’espère que je vais me souvenir de tout cela plus tard. Les outardes sont parties ainsi que les trois personnes.

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 16 avril 2012.

 

 

 

 

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