Insolitude.

Insolitude. dans Liens Le-DeSeSPoiR-EsT-AssiS-Sur-Un-BaNc

Insolitude.

 

Fort heureusement et curieusement, les outardes glissent subtilement dans les coins cachés des ailes du vent. Leurs silhouettes se démarquent clairement sur la surface miroir de l’onde. Des rayons arc-en-ciel du soleil déversent un coloris tendre pastel sur leurs plumes blanchâtres. La scène, digne du Lac des Cygnes, éblouie; hypnotise. Les arabesques des ailés envoûtent par leur majesté. Déformation instinctive elles gardent leur ‘’V’’, même là, sur l’eau. Elles clopinent sur la surface tout comme un grand voilier sur une mer émeraude  du sud. Leur retour est précoce cette année comme ce printemps arrivé tout en surprise. La forêt nous dispense de son dénudement de l’hiver en se parant du vert doux des bourgeons .Les colonies d’oiseaux fourmillent dans tous les racoins des arbres et nous ablutionnent de chants aussi mélodieux les uns que les autres.

Mes yeux n’en finissent plus de contempler le spectacle autant que mes oreilles bourdonnent à cette vie champêtre. L’air, avec son compagnon de toujours le vent, nous trempe dans son bouillon d’effluves. Les grives roucoulent de leur chant rougeâtre. Quelques mésanges viennent piailler dans les buissons incandescents imbibés des zestes de rayons de soleil chaleureux. Deux écureuils, fous de joie, gambadent, tels des enfants explosant de joie, en se poursuivant à vive allure dans ce qui reste de feuilles mortes de l’ancienne automne .Ils ont beaucoup de plaisirs ce qui me fait sourire ardemment.

Je ne suis pas seul ce matin dans cet espace olivâtre. Je ne me sens pas seul en cette matinée. Sur un banc, un peu plus loin, deux personnes âgées sont en pleine conversation et je les entends distinctement. Mon ouïe saisit leur gazouillis.

Encore un peu plus loin, retirée vers l’arrière, une dame dévore goulûment des yeux un énorme volume romanesque. Le soleil, généreux de sa nature, la réchauffe. Les outardes font demi-tour et repassent devant nos yeux éberlués. La dame âgée s’exclame à son voisin sur le banc d’à côté:

-Avez-vous vu la couleur de leur col noir ? Il se dessine merveilleusement de leurs plumes blanches .C’est magnifique ne trouvez vous pas ?

L’homme, assis au bout du banc, les deux mains pendantes, lève son regard vers la rivière et acquiesce avec un léger murmure inaudible; la dame poursuit :

-Quelle belle matinée de printemps je suis si heureuse d’être ici. Et vous ? Je suis si comblée qu’ils m’aient amené ici ce matin .On ne nous laisse pas beaucoup sortir de notre résidence et je suis lasse de ne voir que les quatre murs de ma chambre .Comment cela se passe-t-il chez vous ? Êtes-vous en   résidence vous aussi ? – demande-t-elle au vieux monsieur songeur –vous laissent –ils aller dehors un peu ? Nous nous ne sommes pas présentés je me nomme Flore et vous monsieur ?

L’homme cherche ses mots et finit par dire :

-Mon nom est Albert, madame, Albert. Oui  je suis dans une  résidence ils nous font sortir de temps en temps mais  qu’à l’occasion, vous savez ils manquent de personnel. Oh! Avez-vous vu le petit poisson qui a sauté hors de l’eau ?

Flore regarde vers le large et ne voit que les cercles des vaguettes à la surface de l’eau et dit :

-Ah! Je l’ai manqué; le prochain peut-être. Mon mari était un très bon pêcheur vous savez. Il partait souvent, avec ses amis, pour des grandes randonnées loin très loin parfois. Il lui arrivait à l’occasion de m’amener  mais je n’aime pas la pêche et surtout les vers et les hameçons; j’en ai encore des frissons et la chair de poule. Vous  pêchiez, vous, dans vos temps libres ? Je vous regarde là et il me semble de vous connaître .Je n’en suis pas  bien sûre. Ce n’est pas la première fois que vous venez ici ? Je pose beaucoup trop de questions ?

Une pause  silencieuse jalonne leur conversation entrecoupée de l’amerrissage de quelques canards désinvoltes à la recherche de croutons de pain. Frondeurs, ils grimpent la berge et s’immobilisent devant les deux vieilles personnes. La dame reprend son quasi monologue :

-Ah ! Je n’ai rien pour vous mes petits canards ce sera pour une autre fois.

Elle regarde Albert et lui demande :

Vous non plus vous n’avez rien amené ? Dommage.

Les Malards, tout en se dandinant, font le tour du banc à l’affût d’un moindre signe des mains ou de quelques objets lancés à la sauvette qui a l’air d’un morceau de pain, d’arachide ou de quoi que ce soit; peine perdue. En queue -leu -leu ils se dirigent vers les berges de la rivière déçus de leur périple infructueux.  Albert regarde Flore dans les yeux, remarque son bandeau dans sa chevelure, et lui avoue :

-Ma femme aussi portait ce genre de turban dans ses cheveux, ça lui donnait un petit air espiègle; c’était charmant. Je me souviens qu’elle avait toujours le don de me recevoir chaleureusement, après le travail, avec un grand verre de limonade, surtout en été, que nous dégustions sur notre pelouse arrière de la maison familiale. Mais là s’arrête mon souvenir. Avez-vous eu des enfants, madame ? Mon épouse et moi avons eu une fille que je ne vois pas si souvent d’ailleurs. Je lui avais dit, à ma fille de ne pas me placer dans une résidence mais….

Un long silence morne flotte fébrilement entre les chants des oiseaux et le cri glauque des outardes. Les grillons se sont mis de la partie. Cette fois c’est Flore qui aperçoit un poisson bondir hors de l’eau :

-Oh ! Regardez Albert le beau poisson qui  vient prendre l’air ! L’avez-vous vu ? Vous savez, mon mari aimait beaucoup la pêche .Il partait souvent pour des longs voyages et ramenait de beaux spécimens qu’il fallait vider et découper. Aimez-vous la pêche vous ?

Albert, inquisiteur, regarde sa montre et lance :

-Il n’est que neuf heures et j’ai faim. Vont-ils nous amener à la cafétéria pour notre collation ? Vous ne m’avez pas répondu lorsque je vous ai demandé si vous aviez des enfants .Avez vous eu des enfants ? Et votre mari vit-il encore ?

Flore les yeux hagards, dans le vide, cherche sa réponse et dit :

-Nous avons eu une fille nous aussi et mon mari a disparu depuis belle lurette et personne ne sait ou il peut se trouver…

Albert rétorque :

-Tout comme nous, ma femme et moi, une fille. Et la voyez vous votre fille?

Flore  tout de go s’exclame :

Elle est bien trop occupée de venir s’occuper de sa vieille mère. Solitude de vieillards.

Et j’écoute cette conversation à bâtons rompus intercalée de pauses et de silences anodins.

Dans la forêt  des geais bleus s’épivardent en hauts cris  comme le clairon qui sonne la charge de la brigade. Les outardes, sur l’eau, performent une danse légère aquatique en battant des ailes somptueusement.

Les deux vieux, silencieux maintenant, ne se posent plus de question; parfois il n’y a plus de question à poser il n’y a que des réponses. Flore brise le silence :

-Mais qui  m’a amené ici ce matin ? Ce n’est pas vous monsieur ? Je ne vous connais pas.

Elle semblait commencer un début de panique. Albert essaye de la rassurer :

-Vous n’êtes pas bien madame ? Voulez vous que j’aille voir le monsieur là-bas, en me pointant du doigt, c’est peut-être lui qui vous amenée ici. À ces mots la dame qui lit son énorme bouquin se lève et se dirige vers les deux vieilles personnes. Arrivée à leur hauteur elle leur dit :

- Comment allez-vous ? Profitez-vous du soleil ? Quelle belle journée !

Alors Flore reprends :

Est-ce vous qui m’avez amenée ici madame ?

La dame, patiente et calme répond :

-Bien sûr maman c’est moi qui t’ai amenée ici, je suis ta fille Alexa ! Tu es ici avec papa assis à côté de toi.

L’homme et la femme se perdent dans un regard quasi d’indifférence et de ténèbres; Flore reprend :

- Allons-nous prendre notre collation madame ? Êtes –vous infirmière ? J’ai un peu froid vous savez.

J’ai entendu toute cette  conversation  paradoxale. Mon regard retourne se perdre dans cette nature si luxuriante et invitante; je la prends en photo mentalement et me dis :

-J’espère que je vais me souvenir de tout cela plus tard. Les outardes sont parties ainsi que les trois personnes.

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 16 avril 2012.

 

 

 

 

 


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