Bonsaï

Bonsaï dans Liens bonsai

Bonsaï

 

Diligent, concentré et plongé dans son art Senseï Teruki  émonde, ébranche, élague et  écime ses minuscules chefs-d’œuvre. Délicatement, doigté du chirurgien,  il écrête le faîte clairsemé de son bonsaï prédestiné. D’un œil inquisiteur et discret il scrute chaque branche à l’affût du moindre défaut d’imperfection. Il est passé maître de sa technique qu’il appelle joyeusement  la Vie. Sa concentration n’a d’égal, en ces moments furtifs, que pour l’Amour de son Art et de la Puissance Divine ; ses élèves ne le savent que trop. Ce matin il reçoit, justement, un de ses disciples très curieux; parfois trop curieux mais doué malgré tout.

Une douce mélodie folklorique de son pays d’origine coule en sourdine dans son atelier. Une fontaine miniature chantonne une chute d’eau clameurs des anges.
Méditatif, Senseï ne porte pas attention aux pas qui s’approchent de lui. Révérencieux, discret et en silence, Yuko se glisse à l’intérieur de l’atelier du maître. Il le salue poliement ; respectueusement :

-Bonjour Senseï Teruki, belle journée à vous !

Toujours penché sur son arbre olivâtre maître Teruki soupire un calme salut à son élève :

-Bonjour Yuko, belle journée à toi !  Viens voir ce que je viens de découvrir !

Avec la pointe de son ciseau qui sert de chemin, il indique à Yuko de minuscules fruits cachés sous les feuilles exigües  de son bonsaï. Heureux, comme un enfant qui vient de découvrir la roue, il se dandine avec quelques pas de danse. Il retourne illico vers son labeur  pour confirmer les ramifications orangées des petits fruits tout délicats. Yuko, avec respect, demande :

-Puis-je poser une question, maître?

Sans attendre la répartie, Yuko innocemment, poursuit :

-Si votre bonsaï a cette taille, les atomes qui le composent sont-ils aussi à cette  dimension ? C’est-à-dire plus petites ?

Senseï Teruki feint d’ignorer l’ignorance de Yuko et lui répond :

-Un  homme nain intelligent a-t-il moins de capacités qu’un homme intelligent normal de taille ? Tu as ta réponse. Et une bouilloire de quelques tasses chauffe –t-elle l’eau moins bien qu’une bouilloire de douze tasses ?

Yuko réfléchit et ajoute :

-Vous avez raison ma question était stupide….

Senseï l’arrête et lui dit :

-Yuko, mon ami,  il n’y a pas de questions stupides ou d’interrogations insensées, il n’y a que les sots qui ne posent pas de questions ; croyant tout savoir. Tu sais ce que je fais avec ceux-là n’est ce pas ?

Yuko se souvient de sa première rencontre d’avec le Senseï et l’histoire de la tasse de thé qui déborde et  il rajoute :

-Vides ta tasse de thé Yuko, vides ta tasse pour acquérir d’autres connaissances. Oui Senseï je me souviens. Qu’abordons-nous Senseï, aujourd’hui, je suis si anxieux de continuer nos discussions entreprises la semaine dernière.

Senseï ,toujours soudé près de son infime pin à cinq aiguilles, lance à Yuko :

J’ai en  une question pour toi aujourd’hui et je veux que tu prennes ton temps pour y répondre; ensuite j’en aurais une autre.

Yuko s’installe sur un tabouret et attends le maître. La musique flotte toujours dans l’air accompagnant les effluves d’encens odeur de pin. Il scrute les étagères, toujours aussi fascinantes, claustrant tous ces petits arbres dans ce fugace monde. On dirait une forêt miniature ou une étendue forestière vue de milliers de mètres de haut. Senseï s’approche de lui, le regarde droit dans les yeux et lui demande :

-Si j’éteins la lumière puis je dire, aussi, que je peux éteindre les ténèbres ?

Yuko regarde le Senseï de ses yeux bleus profonds et froncent les sourcils. Il sait que le maître n’en rajoutera pas. Il détourne son regard vers un bonsaï qui a la forme d’une somptueuse chute d’eau tout en feuilles. Il se demande intérieurement :

-Puis éteindre les ténèbres ? Oui par un jet de  lumière .Mais qu’est ce qui fait exhaler les ténèbres ? Dans les ténèbres il n’y a rien c’est la noirceur; le néant. Ce sont les ramifications de la haine de la guerre et de l’orgueil. Il n’y a que l’Amour qui éteint les ténèbres. La Lumière signifie : Amour, humilité et joies.

Après ses mûres réflexions il s’adresse au maître toujours affairé à purifier ses résineux et qui attend la réponse de l’élève mais dit aussitôt, comme s’il avait deviné les pensées de Yuko :

-Mais qu’est ce que l’Amour Yuko ?

Le jeune homme, encore abasourdi, prend  une respiration profonde et s’engage :

-L’amour c’est le don de soi, le ‘’donner’’ sans espoir d’aucun retour c’est aussi recevoir sans être dans les capacités de rendre à nouveau; donner sa vie même pour ceux qu’on aime……

Le Senseï rajoute :

-Comme le Créateur le fait avec ses œuvres…..

Yuko, interrogatif et admiratif tout à la fois, regarde le maître comme s’il venait de se produire un tremblement de terre :

-Oui Senseï effectivement !

Le maître approche un jeune bonsaï  frêle de son élève  et lui affirme :

-Voilà, celui-là est pour toi. Il est chétif, fragile et a besoin de beaucoup de soins .Il  nécessite un bon médecin pour s’occuper de lui. Je  t’en aurais bien cédé un en pleine forme et sain mais celui-là est malade et ce sont les malades qui ont besoin des médecins. Prends en soin comme la prunelle de tes yeux.

Yuko rétorque :

-Mais maître, je ne suis pas expérimenté des soins aux bonsaïs. J’aime vous regarder en prendre soin, les tailler, les caresser, les admirer et  vous écouter en disserter pendant des heures mais moi…

Le maître met son index sur ses lèvres et ensuite dit à Yuko :

-Tu apprendras! Renseignes-toi,  tu en es responsable maintenant; apprivoises-le, parles-lui c’est une créature Divine inhérente à toi maintenant. Tu me parles d’Amour en théorie, mets-le en pratique maintenant. Nous sommes comme ces petits arbres miniatures, nous les humains, nous avons besoin de soins et le Créateur nous donne tout ce dont nous avons besoin. Imites ton  Créateur et crée toi-même.
Je te revois la semaine prochaine, avec ton protégé. Et…appliques cet Amour à tous les humains sans exceptions.
Mais avant que tu me quittes j’ai une deuxième question pour toi, tu y réfléchiras tout en prenant soin de ton petit enfant :

-Qu’est-ce que le vent ? Et comment le voyons-nous et le sentons-nous ? Réfléchis sur cela Yuko et nous nous voyons mercredi prochain.
Belle journée à toi.

Yuko quitte délicatement le Senseï , la musique coule doucement  tout comme la fontaine qui accompagne le reste du silence .

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval,19 avril 2012.

 


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