Interlude.

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Interlude.


Il y a, parfois ou fréquemment, des souvenances résurgents à l’esprit comme un éclair par une nuit torride et chaude d’été. Tout comme ce zig-zag bleuté-rose,  silencieux, dans l’obscurité, un rappel merveilleux m’est revenu à l’idée. Cette réminiscence glisse comme la goutte d’eau sur les herbes hautes vertes  champêtres. Un moment sublime s’immobilisant devant nos yeux émerveillés et se frayant un passage discret à l’oreille de nos cœurs. La toile de fond s’imprègne délicatement et doucement pour emprisonner l’instant climax de la scène tout comme, occasionnellement, on voit passer des nuages multiformes personnifiant de semblances  figures  imaginaires.

À l’apogée du soleil couchant qui incarne son déclin, au kaléidoscope de coloris s’interpose un horizon fardé de bleu et coulant dans l’eau d’un calme abasourdissant. Un voilier tergiverse cherchant des vents qui ont rabattu leurs ailes pour se soumettre à la  maîtresse exigeante de la brunante. D’un immaculé blanc le petit navire patine sur la surface miroitante de l’onde. Un effluve de lilas embrase l’air chatoyant déjà empli d’un tantinet soupçon de muguet. Quelques papillons volages virevoltent tout autour des bouquets de magnolias et d’impatiences.

Des cumulus s’agglutinent devant  l’astre déclinant et en cache quelque peu des rayons qui s’éclatent comme frappant un mur. L’effet surpasse le fantastique et le romantique par cette myriade de traits aussi bigarrés les uns que les autres.

Déambulant à allure lente, vitesse presque zéro, nous sentons la brise légère du soir nous envahir autant que la palette de couleur de la scène finale de fin de journée. La douce caresse des ailes des vents nous transporte une mélodie qui vient du  lointain  dans une enveloppe de soie. Les notes flottent dans les airs telles des feuilles de marguerites effeuillées .Nous croyons déceler l’Hymne au Printemps de Vivaldi. Nous marchons en direction de ce phare son-lumière. Les grives, chardonnerets et les pigeons dansent magiquement aux octaves. Plus nous approchons, plus la romance nous encercle et nous hypnotise. Bien campé près d’un bosquet de pommiers en fleurs blanches et roses, un quatuor à cordes s’exécute tout en harmonies. Le coup d’œil éblouit. Le soleil s’est mis de la partie pour offrir un éclairage digne de grands ensembles.

Ma compagne et moi, ébahis et ravis, nous nous installons sur un banc de bois à l’orée de cette salle de concerts improvisée. L’ilot compact dégage une apothéose des cordes qui vibrent aux centuples. Vivaldi en serait  heureux tout  autant que nous qui goûtons  à ce charme débordant de charismes. Avec les portées musicales nous pouvons entrevoir tout l’étal de fleurs printanières en notre imagination. Des hirondelles, tels des funambules, sur des câbles invisibles sillonnent les espaces vermillons de l’horizon. Les notes nous envahissent, nous harcèlent lorsqu’elles s’immiscent à notre ouïe. Un groupe de pigeons se dandinent aux sons aigus  des violons printaniers. Les archets torsadent les si et les fa comme une cascade dégringolant d’une roche pure et éblouissante. Nous en sentons la fraîcheur et les arômes qui se mêlent aux parfums des fleurs virginales de pommier.

La musique envahit toute l’espace et attire de plus en plus de personnes. Je regarde sur le fleuve, le voilier s’est enfin tiré de son mauvais pas d’immobilité. Il file à une certaine allure profitant des vents qui se sont accrochés dans sa panure. L’astre du jour  nous donne un répit, lui aussi, en exécutant des pas de danse sur les flots apprivoisés par la coque du minuscule navire. Des goélands fanfarons  et frondeurs volent, comme figés, dans les airs. Ils escaladent les marches, escaliers de l’air ambiant. À la fin de la romance, le quatuor termine en beauté ; aux applaudissements chaleureux des nombres spectateurs. Ma compagne et moi nous nous jetons un mince regard de tendresse. Un maître de cérémonie nous entraîne dans un petit laïus de circonstance :

-Merci mesdames et messieurs; merci. Nous allons faire une petite pause, un interlude, mais en attendant voici un autre quatuor que vous apprécierez j’en suis sûr. Ce sont des artistes tout à fait hors du commun, merci et nous revenons dans un instant.

Le fleuve est maintenant désert et le soleil en profite pour nous donner le tempo.

Sortis, de on ne sait où, quatre personnes en chaise roulante s’installent  devant nous. Ma compagne et moi, intrigués, nous reluquons la scène avec beaucoup d’interrogations dans nos yeux. Des aidants  fixent les violons des  paraplégiques en leur demandant s’ils sont confortables. Les spectateurs étonnés, autant que nous, attendent la suite. Une fois leurs instruments bien en place un chef d’orchestre leur fait signe que les premières mesures vont débouler. D’un signe de tête les musiciens se disent prêts. Et en avant la musique! Sur les premiers accords le groupe interprète l’Été de Vivaldi, presto. Magnifique ! Deux d’entre-eux utilisent leur bouche pour soutenir leur archet et les deux autres ; un bras et le dernier ses pieds. Tout à fait spécial mais, OH quelle performance ! L’hymne s’agrippe aux ailes des lueurs du théâtre de cette soirée de fin de printemps. Un vol d’outarde en ‘’V’’ passe à la surface du fleuve toujours aussi loquacement taciturne mais en toute splendeur. Je songe à Verlaine :

Les sanglots longs des violons de l’automne
blessent mon cœur d’une langueur monotone.
 »

Mais je n’y vois aucune tristesse bien au contraire une joie immense. Une joie imperturbable de voir et de contempler ces quatre musiciens dans leur corps difformes nous exhiber leurs talents si sublimes. Le temps s’est stoppé net et nous entraîne dans sa spirale sinusoïdale. Les parfums des fleurs environnantes viennent se fondre dans le jeu vertueux des artistes aux jambes rondes de métal. Pour des musiciens handicapés ils jouent si bien que la musique coule fébrilement de leurs instruments. La tension est palpable tellement que c’est  de toute beauté. Les hirondelles se fusionnent aux notes  des  ludiques. Terminant en toute splendeur leur pièce, les exécutants sobres saluent la foule de clignement  de la tête et affichent un ample sourire qui contient toutes les merveilles du monde. Nous, les spectateurs nous applaudissons à tout rompre. Les ‘’bravos’’ et les ‘’fameux’’ éclatent en nos bouches. Nous nous levons de nos sièges et nous ovationnons le quatuor prodige.

Sur le long fleuve tranquille, un immense navire de croisière arrive de l’est. Sa silhouette sensiblement blanchâtre longe la côte vaillamment.
Accompagné du cercle rougeâtre, seul dans le ciel  maintenant les nuages s’étant enfuis, la scène s’apprête à recevoir les futures intonations des quatre musiciens toujours prêts à exécuter une autre aubade. Et, après le signe de leur chef de pupitre, ils entament la chanson thème du film Titanic : ‘’My heart will go on’’. Le temps se cristallise, encore une fois, comme un peintre qui immortalise sur sa toile un plant de cœurs saignants en effervescence.

Les notes claires émergent des coffrets en bois reluisants aux rayons bourgognes du soleil.

Je regarde à ma droite et vois deux personnes âgées, main dans la main, essuyant une larme passagère sur leur joue. Le bateau scintille de ses feux d’apparat et de  fête déteignant sur la lumière condescendante du coucher de soleil. Le dernier solo de l’alto étire une note tel un chant d’archange dans le paradis. L’écho de sa note emplit l’air  débordant de silence respectueux de toute la galerie. Son archet glisse doucement et tendrement sur la corde et la note s’éteint en Lumière. Combien de secondes avons-nous attendus pour applaudir ? Cinq ? Dix… mais lorsque ce laps de temps s’est évanoui, spontanément tous nous nous sommes levés en guise de respect et d’admiration. De leurs amples et chaleureux sourires les virtuoses nous saluent tout heureux de nous avoir fait plaisir et, réciproquement, de s’être fait  plaisir. Lorsque les derniers claquements de mains se sont tus, le premier quatuor reprend sa place devant nous.

Le violoniste principal nous lance :

-je voulais vous offrir, mesdames et  messieurs, ce petit intermède musical pour votre bon plaisir. N’est ce pas qu’ils sont merveilleux?

Nous applaudissons encore et encore. Nous voyons les quatre  personnes en chaises roulantes s’installer dans un petit coin bien à eux; toute ouïe et toutes oreilles ouvertes.
Le quatuor se prépare à exécuter une autre pièce de leur répertoire. Nous attendons avec hâte, encore une fois. La pénombre s’installe confortablement nous camouflant certains détails visibles à la lumière. Les réverbères prennent leur tour de garde et les oiseaux se sont enfouis dans leur chaumière .Le navire, sur le fleuve, continue sa trajectoire vers la grande ville .On le voit, tel un fantôme, s’éloigner  dans la cascade de couche d’obscurité. La lune vient de grimper à son zénith; elle s’est parée de sa robe d’argent sertie de perles jaunâtres. Le premier violon  bat la mesure et le quatuor entame Claire de Lune de Debussy. Ma compagne et moi en profitons pour nous rapprocher encore plus. Pure coïncidence ? Hasard ? Le ciel s’est habillé d’une mante étoilée tous azimuts.  Les notes gambadent entre les constellations; nous écoutons religieusement. Un nuage passe devant la sentinelle de nuit et il ressemble à un ange qui flottille entre deux espaces. Sur le dernier crescendo je regarde l’astre de nuit nous sourire à pleins cratères.

Le concert terminé nous quittons, tous enchantés, la salle de récital improvisée. Nous croisons les gens en chaise roulante et je m’adresse à leur responsable :

– Bonsoir et merci  pour ce bel intermède. Pouvons –nous faire quelque chose : un don peut-être ?

Il me serre la main et me réponds :
-Merci, non .Nous nous disons que nous avons reçu gratuitement; nous donnons gratuitement.
Je serre la main à tous les membres du quatuor qui sont d’emblée très heureux d’avoir des admirateurs.

Dans mon esprit j’enferme ce moment et l’utiliserai à escient dans des temps opportuns dans ma vie. Nous déambulons, maintenant ma compagne et moi, main dans la main vers notre destinée et notre futur. Nous rappelant le quatuor des paraplégiques. Ils exercent leurs talents à leurs capacités; pourquoi ne ferions-nous pas de même ?

Pierre Dulude
Les Ailes du  Temps,

Laval

17 juin 2012.


Archive pour juin, 2012

Servir.

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Servir
(Travail, AA, etc.)

 

Le début des années quatre-vingt(80) annonce une nouvelle vie. Une nouvelle épopée dans mon cheminement. Maintenant que je ne consomme plus ni alcool ni drogues, tout est à refaire, à rebâtir et recommencer mais pas avec les mêmes valeurs intrinsèques d’avant ma chute. Plus question de vouloir obtenir à tout prix le summum dans tout et d’aller au-delà des limites. Donner au temps de prendre son temps me disait Jacqueline  dans nos conversations. Se donner le temps de réfléchir, de penser et de méditer. Et avec mes quelques visites au Monastère : se donner le temps de contempler.
Se donner, aussi, le temps d’apprécier le beau et la beauté. Ne plus chercher le mal partout mais bien rechercher la Lumière partout et en tout. Car la laideur n’existe pas ce n’est que la beauté qui existe sous toutes ses formes. Et, de plus est, aider les autres à dépasser leurs peurs et leurs limites émotives. Écouter les autres; leurs doléances et chagrins.

J’ai bien quelques emplois ici et là et comme le dit le dicton populaire : cinquante-six métiers, cinquante-six misères (laveur de vaisselle, peintre en bâtiment, aide-ménager, commis, etc…) mais c’est la vie. Il y a toujours de belles rencontres éclairantes.

À la suite d’études à l’Université de Montréal, en toxicomanies, j’obtiens un emploi de thérapeute dans un centre de réhabilitation pour alcooliques et toxicomanes. Là le Seigneur m’a fait voir de toutes les couleurs pour me montrer quels ravages l’alcool, les  drogues et les médicaments font sur les êtres humains.
Un  certain soir un homme arrive et veut faire une thérapie. Il se sent pris d’angoisses profondes; il est dans un état très dépressif. Nous lui donnons une chambre et lui conseillons de se coucher et de dormir. Pendant la nuit  il profite qu’il n’y a pas  de surveillance et s’enfuit. Aux petites heures du matin nous recevons un  appel de la police de Montréal et ils  nous disent qu’ils ont trouvé notre homme et sur lui il avait une facture venant de notre centre. Nous leur disons que ce monsieur s’est bien inscrit, la veille, pour une thérapie mais qu’il avait quitté le centre en pleine nuit .Les policiers, alors, nous affirment qu’il s’est suicidé dans une chambre de motel aux petites heures ce matin-là. Tout un choc !

Combien d’autres cas comme celui-là m’ont marqué ? Un grand nombre. Des  mutilés, des suicidaires, des gens complètement défaits, des gens en manque; manque d’amour, d’alcool, de drogues, de médicaments, de Dieu, etc…) Le désespoir de ces  gens est palpable. Nous voudrions tous les sauver et leur dire qu’il est bénéfique de se libérer  de ces fléaux…mais nous ne sommes pas des sauveurs et si nous essayons de jouer au sauveur c’est nous –mêmes qui allons nous couler.
Cet emploi n’a pas été de longue durée (10 mois); par veine, car j’en étais rendu à l’épuisement professionnel .Mes émotions avaient pris le dessus et je me sentais en danger. Toujours protégé par le Père, j’ai quitté ce poste juste à temps. Je ne pouvais plus continuer car la rechute dans l’alcool se faisait sentir. Ma mission à cet endroit était terminée. Je me sens comme un soldat blessé après d’âpres combats. Un repos m’est nécessaire pour entreprendre d’autres batailles contre le mal et les ténèbres.

J’ai une nouvelle compagne et nous filons le soi-disant parfait amour. Comme bénévole je vais faire de l’écoute téléphonique pour les A.A. à Montréal une après-midi par semaine, quatre heures à toutes les fois. J’ai entendu là des cas désespérés. Ce que j’appréciais c’est l’anonymat. Nous ne savions pas à qui nous nous adressions et ces gens, de leur côté, ne savaient pas à qui ils parlaient .Pour moi ces voix c’étaient des voix célestes, celle  du Christ , qui nous criait sa souffrance .Fallait écouter. Je me disais : ‘’ je viens chercher mes réponses ici ‘’. 

Nous avons à écouter et parler le moins possible car ce sont eux qui ont besoin de nous mais oh combien ! Nous avons besoin d’eux. C’est à cette époque, aussi, que je m’adonne à la photo. Prendre des photos et en faire le développement en chambre noire .Pour moi c’est de la création; allier connaissances et théorie tout en exécutant des œuvres d’art. J’aimais travailler le noir et le blanc, les jeux d’ombre et de lumière.

Nous déménageons, ma compagne et moi,  dans les Laurentides pour goûter la Paix, la sérénité et le calme nécessaire pour  me remettre d’aplomb et repartir vers d’autres missions.

Dans les décors enchanteurs et sublimes campagnards d’Arundel (non loin de Mont-Tremblant) la santé se refait. Nous avons, ma compagne et moi, deux fils. Et j’applique pour  un emploi dans un centre d’accueil pour jeunes délinquants (13-18) que j’occuperai pendant près de trois(3) ans. Là, encore, il m’est difficile ne pas permettre à mes émotions et à mon attachement de ne pas prendre le dessus .Ces enfants ont un besoin insatiable d’amour. J’en ai à revendre. Leur comportement déteint sur eux comme la pluie au passage du soleil. Ils sont beaux, ils sont jeunes et prometteurs malgré les affres de leur passé. Il n’est pas trop tard pour leur montrer le chemin et les diriger tout en semant des valeurs positives si souvent absentes dans leur petite vie déréglée.

Endroit de prédilection pour le semeur de Lumière  et les résultats ne nous appartiennent pas .J’ai fait mon boulot; mon tour de garde est fini. 

Je laisse cet emploi et me retrouve pour quelques mois au chômage; encore, mais ce n’est que temporaire. Il y a toujours à entrer en ligne de compte les réunions A.A. mais je ne suis pas régulier .Il y a les gens à écouter et à consoler par saccades.

En 1988 je déniche un emploi de concierge à Ville de Laval, je reviens à mes anciennes amours : Laval. J’ai à m’occuper d’un immeuble à logements (115 appartements) (complexe de trois(3) immeubles) de quinze étages qui prennent réellement tout mon temps.

Je ne suis plus en relation d’aide pour changer .Le mot d’ordre est : servir. Servir des locataires en nettoyant et en donnant un service quasiment jour et nuit car nous étions dérangés souvent pendant la période nocturne. Des problèmes surgissaient à toute heure du jour, aussi, qu’il fallait régler. J’ai fait quelques séjours à la Trappe d’Oka. A.A. ; j’avais délaissé mais en 1991 nous avons mis sur pied un groupe d’aide : Le Gîte : meeting A.A. pour alcooliques.

Combien de personnes ont eu la vie sauve avec ce groupe ? Dieu seul le sait et ce groupe ne m’appartenait pas .De plus en plus dans ma vie je vis le détachement du matériel et des possessions autant que des personnes.

Un troisième fils vient au monde. Je garde cet emploi pendant huit(8) ans.des gens m’ont déjà demandé comment j’ai fait pour tenir si longtemps et je répondais :- les enfants d’abord les parents et leurs rêves ensuite.
Apprendre à servir et souvent, sans récriminer. Toujours recommencer les mêmes travaux, les mêmes gestes du matin jusqu’au soir. Je lis encore et encore la Règle de Saint-Benoît qui me suit  toujours. En 95, lassé et découragé, par un beau matin de décembre je fais comme un renouvellement de ma Foi. Je me dis :
-Aujourd’hui je vais faire mes travaux comme si je recevais le Christ en personne. Je me suis mis à astiquer, frotter, laver, polir, et  décrasser  comme pour recevoir un personnage très important.

Et la première personne qui est entrée dans l’édifice, ce matin là,  a été une enfant d’une douzaine d’années qui m’a fait la remarque de la propreté des lieux ; j’ai compris le message.
Suite à quelques mésententes avec mes employeurs j’ai été congédié mais ce fut une bénédiction du ciel. Il y a eu procès  au tribunal du travail, compensation monétaire et départ. Je ne voulais pas retourner travailler à cet endroit .Mission terminée là aussi .Les enfants grandissaient .Je me devais de retrouver un emploi. Je suis retourné aux études ;en informatique. Après l’obtention d’un certificat en gestion de réseaux je me suis mis à la recherche d’emploi. Vu mon âge avancée (51 ans) il y a eu des difficultés à me replacer sur le marché du travail. J’ai commencé à donner de la formation, à enseigner à des gens de tous les âges l’informatique et la bureautique. J’aimais enseigner, car lorsqu’on enseigne on peut se permettre, aussi, de faire passer des valeurs positives et de Lumière. L’occasion se présentait à toutes les fois  et en même temps je servais ces gens par mes connaissances. J’ai fait  ce travail pendant plus de dix ans.

En 2006, tout s’écroule à nouveau – le Seigneur a donné, le Seigneur a enlevé- encore une fois .Je me retrouve sans emploi (je fais des ménages de cliniques médicales) et je perds mon dernier contrat. J’arrive à soixante ans et me retrouve, encore, une fois au chômage; dans la même situation d’y il a vingt sept ans. Je prends conscience que Dieu veut me faire voir qu’il  n’y a que Lui.

Quelques années auparavant, ma compagne de vingt-trois ans de vie et moi nous nous séparons; incompatibilité? Les enfants sont assez matures pour la séparation. Je continue de vivre avec deux de mes fils qui sont au secondaire. Et arrive 2006 : année de détachement de tout ce qui est temporel et terrestre. Je m’inscris à l’aide sociale et nous vivons qu’avec un minimum de matériel. Mes deux fils ont des emplois et paient leur part (minime).C’est un choix de vie et nous nous contentons de peu, de très peu. 

Pour ma part, en cette année 2006, je vis profondément une remise en question. Je songe souvent à aller au Monastère de Saint-Benoît du Lac mais ne m’y résout pas dans l’immédiat. Je recommence à faire de l’écoute téléphonique et à Laval et à Montréal. Je m’occupe, le vendredi soir, d’un groupe A.A. à Montréal et j’écris. J’ouvre un blog sur internet  et y envoie quelques textes par mois. Prose et poésie, tout en beauté et Lumière.

De fil en aiguille, de rencontres en rencontres, je retourne au Monastère en octobre 2007. Comme pour arriver à une certaine conclusion de ce que j’ai vécu pendant toutes ces années. Je reviens dans la Maison de Père qui m’accueille à bras ouverts. Je fais la rencontre d’un moine (Père Carette) qui m’écoute religieusement .Je lui parle d’humilité et de mon cheminement spirituel. À la fin de notre conversation, spontanément, il me prend dans ses bras et me dit : -‘’ Re-bienvenue mon fils; tu es chez toi ici’’. Je retrouve, après dix-neuf ans d’absence le Père, les chants grégoriens, les Offices et les frères moines et, aussi, la Règle de Saint-Benoît.


Lorsque je reviens à la maison je me mets à la recherche d’un conseiller spirituel proche et disponible. Je me souviens que dans mon adolescence je rencontrais à l’occasion un Père des Missions Étrangères qui venait régulièrement à l’école nous enseigner la Morale Religieuse. Je vais sur internet et cherche le numéro de téléphone des Missions Étrangères non loin de chez-moi. Je prends rendez-vous avec le Père Florent Vincent, prêtre et missionnaire qui a passé cinquante ans de sa vie au Japon. À notre première rencontre le contact s’est fait en Esprit et en concorde. Il m’a accueil dans la maison de Missions Étrangères comme un frère ; un des leurs. Le Père Vincent  qui arrive  à quatre-vingt ans est un sage .Il me parle, après lui avoir dit ce que je vivais, de la Parabole de l’enfant prodigue. Nous nous sommes mis d’accord sur des rencontres une fois par semaine pour un certain temps; par la suite nous verrons. Le dimanche je vais à la messe  aux Missions Étrangère et je renoue avec la liturgie simple et accueillante.
 

En 2008 je me demande si cela n’existe pas quelqu’un qui veut vivre sa spiritualité et qui pourrait être rattaché au Monastère de Saint-Benoît du Lac. Encore une fois je retourne sur internet et chercher sur le site web de l’Abbaye. J’y découvre : oblation. Il y a une adresse courriel et j’écris. C’est le Père Carette qui est responsable des Oblats. Sur l’instant je ne me doute pas que c’est lui qui m’a reçu en 2007. Il m’invite à une rencontre des Oblats qui aura lieu à Montréal en avril (2008) et je consens à y assister. Mais ce n’est qu’en 2009, après une très mûre réflexion car, j’y vois un geste important, que je fais officiellement ma demande de devenir Oblat Bénédictin rattaché au Monastère de Saint-Benoît du Lac. À cette époque je commence des séjours de plus en plus fréquents au Monastère. Une trentaine de jours en 2009, environ le même nombre de jours en 2010 et en 2011 plus de soixante jours. J’y donne de mon temps, énergie et appui à la communauté. Apprendre à servir dans la joie et reconnaître dans les hôtes le Christ. J’y travaille au réfectoire de l’Hôtellerie  et aide pour divers travaux tout en suivant à la lettre les Offices du matin jusqu’au soir ; je suis chez moi dans la Maison de Dieu. Apprendre à servir en toute humilité et abnégation.

 

Donner sans espoir de retour et recevoir sans espoir de pouvoir rendre la pareille

 

Suite….Le détachement….

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        Obéissance
(Cadets, armée, écoles, travail)

OBÉIR DE BON COEUR

14 -Pour que cette façon d’agir soit agréable à Dieu et douce aux hommes, il faut faire ce qu’on ordonne sans peur, sans retard et sans mollesse, sans murmurer et sans refuser.
(Règle de Saint-Benoît, chap. 5)

N’étant pas un élève modèle, du moins c’est ce qu’on cherche à me faire savoir, je suis toujours en dessous de la moyenne ; le premier de la queue selon l’expression populaire. Pour moi les acquisitions de connaissances académiques ne sont pas de mes motivations de tout acabit. Le  primaire et aussi le secondaire seront jalonnés d’échecs en échecs. Je dois redoubler des années plusieurs fois  (5e et 7e) avant d’obtenir le ‘’ droit’’ d’aller au secondaire. Ils m’ont fait ‘’monter’’ par charité disaient-ils. Mais je ne m’en offusque pas trop momentanément. Je me plie aux volontés des directions d’école appuyées par mes parents. J’obéis. Mais cette obéissance recèle cette révolte, souvent bien enfantine, qui couve sous un amas de haine, de ressentiments et de vengeance.
Je suis un enfant très sensible et au moindre heurt je pleure. Je me construis une carapace qui ne me sert qu’à me rendre encore plus vulnérable aux autres.

Et que dire des expériences douloureuses subies pendant bien des années; j’en ai fait le bilan de tout cela mais non dans un sens d’apitoiement sur moi-même  mais dans le sens d’apprentissage. J’ai pardonné aux gens qui m’ont éduqué et qui m’ont fait subir ces affres.

Comme ce professeur de 5e qui me demandait de lui dire comment écrire  12 en chiffre romain. Il avait dans la main une verge (mètre), j’en avais une satanée peur de cette verge, je me suis trompé et je lui disais douze : 12. ‘’En chiffre romain -me disait –il- et je répétais 12 et non XII  alors il  me faisait claquer sa verge sur le bras gauche jusqu’à ce que j’en pleure à chaudes larmes. Et il continuait au grand rire de mes compagnons de classe. Beaucoup de gens vont dire – mais ça n’a pas de bon sens etc.….- moi je dis oui ça du bon sens!  Aujourd’hui je peux lire les chiffres romains dans toute leur splendeur. Combien d’expériences comme celle-là ai-je vécues ? Plusieurs. Mes émotions sont à fleur de peau et pour moi je prends très mal mes échecs …avec le temps.

J’aime le français, l’histoire, la géographie et la religion par contre les mathématiques sont un cauchemar. Je n’y comprends absolument rien .Combien d’heures ma  grande sœur  m’explique le phénomène des fractions et de la règle de trois(3)? Je ne vois pas et pour moi cela relève du chinois traduit en japonais .Je ne m’intéresse pas aux matières scolaires et j’ai hâte que les journées se terminent à l’école .En revenant à la maison je me plonge les yeux et l’esprit  dans les bandes dessinées (Tintin) à l’exagération. Je fuis dans ces albums illustrés.
Pour ma deuxième 5e année nous avons comme   professeur un homme très religieux et ça me plaît. Il nous parle souvent de Jésus, de la Bible et des Saints. Il me vient en mémoire la visite d’un frère Franciscain, un jour. Sa coule brune avec son cordon ainsi que ses sandales m’ont vivement impressionné, j’ai fait la demande d’aller m’inscrire à  leur monastère-école. Son discours sur saint François d’Assise et sur Jésus m’ont marqué; j’avais onze ans à l’époque mais j’avais un petit handicap je souffrais énurésie nocturne et ce problème me gênait au plus haut point (il me suivra jusqu’à l’âge de seize ans)

Et je vois dans cette lacune mon empêchement d’aller dans cette communauté; j’ai donc refusé. Il y avait la gêne, aussi, devant mes frères et sœurs qui en faisaeint mention à tout bout de champs.

J’ai vécu, aussi, un problème d’inceste avec mon père dans ces années fragiles. Je ne m’étalerai pas  sur ce sujet seulement que pour mentionner que je vivais de peur, de honte et de culpabilité. J’ai pardonné, non du bout des lèvres, mais du fond du cœur…..’’Père pardonnes leur car ils se savent pas ce qu’ils font.’’

Arrivé au secondaire, toujours non intéressé par les études que nous bâclions vitement, je m’inscris au Corps de Cadets. Je trouverai là des motivations et des raisons d’apprendre, à vivre et à me valoriser moi qui me déprécie tant. Avec le temps j’ai déchanté mais j’aime l’uniforme, les enseignements et la discipline. Il y avait toujours de la place pour les humiliations mais qui forgent le caractère. Nous apprenions à obéir et à exécuter les ordres. Nous apprenions aussi  à nous  débrouiller avec ce que nous avions sans trop récriminer. Les étés nous allions au camp militaire à Farnham(en Montérégie).

Sept semaines d’entraînement, sept semaines à vivre dans la discipline et en compagnie de jeunes de mon âge. Apprendre à obéir  dans l’immédiat. Il fallait savoir écouter. Les cours donnés sont un trésor d’apprentissage. Il est vrai que je me sentais chez moi et j’étais très intransigeant. Mais surtout, surtout, éloigné de la maison paternelle pendant tous ces jours. Car nous ne vivions pas une très grande sérénité dans le foyer familial. L’armée m’a donné une certaine forme de famille malgré les déboires de certains et certaines. Avec les quelques années que j’y ai passé là je suis devenu le commandant de mon corps de cadets et été décoré. Ma saga s’est terminée sur une très mauvaise note mais qui m’a servi de leçon le reste de mes jours. On m’avait promis, comme à tous les commandants de corps de cadets, l’ultime récompense : le voyage à  Banff en Alberta. Je n’y suis jamais allé sous prétexte que j’avais plus de dix-huit ans (c’est ce qu’on me dit).Injustice et mensonge. Cet affront m’est resté dans la gorge bien des années et recouvert de rancune. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai compris le sens de cet épisode. Mes effronteries m’ont amené à ma récolte : tu récolteras ce que tu as semé. Qui sème le vent récolte la tempête. Belle leçon de vie.

Et les belles années du secondaire ont fondues comme neige au soleil, il était maintenant temps de s’introduire dans le marché du travail. Cette phase ne s’est pas faite sans heurt et désagrément. Après un emploi gris et terne de fonctionnaire d’une durée de  quelques mois je me suis engagé comme pompier à Ville de Laval. Là, je devrais combattre un ennemi terrible : le feu. De soldat de l’armée je passe donc à soldat du feu. Tout en se forgeant le caractère, là aussi, nous apprenons à lutter contre ce fléau dangereux. Il fallait toujours être sur nos gardes et être prévoyant tout en pensant à nos compagnons et travailler en équipe. J’ai été blessé  quelques fois, des choses mineures. Je n’aime pas l’atmosphère des casernes de pompiers, je suis un solitaire et, pour moi, j’aime mieux travailler en silence et dans le calme. Je suis resté à l’emploi de Ville de Laval  cinq (5 ans).

En 1972  je m’inscris à un cours d’officier (lieutenant) dans la réserve de l’armée Canadienne qui se déroule  à Farnham et ensuite Valcartier (Québec) pendant  tout l’été. J’ai laissé mon emploi de pompier et j’ai entrepris ce cours. J’y ai vécu à ces endroits une aventure fantastique. Diriger des hommes n’est pas une sinécure. Au départ il faut les aimer et les considérer car c’est avec eux, s’il y avait combats ou luttes, que nous irions. La confiance doit régner et le respect ne s’achète pas ; il se gagne. Les qualités humaines et humanitaires doivent être prépondérantes. Comme l’expression le dit si bien : j’aimais tellement cela que j’en mangeais ! Nous avons vécu pendant ces huit semaines un esprit de fraternité hors limite.

Avoir l’esprit de commander est un art qui s’apprend et se pratique. Mais un bon commandant doit savoir obéir s’il veut bien se faire obéir à son tour et c’est par l’exemple qu’il doit le faire. Il doit savoir écouter s’il veut se faire écouter. De retour à la vie civile, en septembre, je m’inscris pour obtenir mon diplôme de secondaire cinq (V) ensuite une année plus tard aux études collégiales et, enfin, à l’université; en sciences-politiques. Là j’y découvre un autre monde : le monde. Je sent que dans  mon parcours académique j’accuse un retard immense et je me dois de le combler. Je lis, lis et relis des centaines de livres, volumes, bouquins, brochures, textes sur tout et sur rien. J’écris, et réécris. Je vais à l’extrême de mes capacités et m’épuise. Mes résultats académiques ne s’améliorent pas. C’est de moindre importance.

Je suis à ces études sur le tard. La majorité des étudiants sont dans le début de la  vingtaine et j’en ai vingt-six. En fait c’est à cette période ou je consomme drogue et alcool à outrance. L’été j’ai des emplois d’étudiant avec l’armée (réserve) (enquête sur la pollution par le bruit (qui a donné les murs qui longent l’autoroute 15 à Montréal), commandant de peloton avec des jeunes étudiants) et le reste de l’année des cours à l’université.

Mon côté rebelle prends le dessus et je milite dans les organisations étudiantes. Après deux ans j’abandonne l’université et va rejoindre les rangs des militants dans les organisations populaires et communautaires à Montréal. Nous combattons, du moins nous essayons de combattre, les injustices sociales. Chômage, aide-sociale, petits travailleurs, défavorisés, etc. Nous apprenons la misère humaine et comment la soulager. Après quelques années de ce manège, et surtout en surconsommation d’alcool et de drogues je me retrouve en plein centre des luttes dures ouvrières au Québec dans une centrale syndicale très connue. Je suis directeur de grève et je me demande sérieusement ce que je fais dans ce marasme social, politique et épuisant. J’hérite du dossier d’une compagnie (Cadbury (1978) qui ferme ses portes et laisse à la rue plus de 500 travailleurs et travailleuses .Le désespoir est notre lot au quotidien. Encourager, lutter, essayer de convaincre, négocier, mobiliser; rien n’y fait la direction de la compagnie ferme les portes en novembre de 78.

Au bout de six mois de ce train d’enfer : grèves, piquetage, débrayage, négociations je perds mon emploi (n’ayant pas de permanence) et me retrouve encore une fois  au chômage. Nous sommes en 1978. Ma descente aux enfers, commencée depuis quelques années va aller en crescendo et tout au haut de la pente pour en redescendre avidement et abruptement dans une course effrénée vers le bas.

Découragé, battu : je me sépare de mon épouse après sept ans de mariage, j’ai accumulé des dettes immenses, je ne paie plus mon loyer ni mes créanciers. Je ne possède plus mon jugement logique et rationnel. Je n’ai plus d’emploi et je ‘’végète’’ comme une âme perdue et en peine .Je déménage, je ne sais plus combien de fois, partout et nulle part. J’avais besoin d’aide mais me refusais à tout secours. L’alcool m’a vaincu.

Quelques fois je me demande comment se fait-il que je sois encore en vie. Pour moins que tout cela quelqu’un se serait enlever la vie .Je devais vivre ! Pendant toute l’année 1979 – après un déménagement catastrophe à Sainte-Lucie des Laurentides – seul et isolé avec mon mal et mes récriminations je panse mes plaies et mes blessures, intellectuelles, mentale et spirituelles.   Je redéménage à Montréal et je  vis comme un itinérant mais avec  un certain ‘’luxe’’. J’ai toujours un toit sur la tête mais ne mange pas à ma faim. J’ai connu la faim.la soif le froid, l’insécurité, les peurs, la solitude et l’abandon; autant que le rejet.
Je quêtais dans les bars et les brasseries mes bières et mes cigarettes, je ramassais des mégots de cigarettes sur la rue. Le bel officier et l’universitaire est devenu un  itinérant et je n’avais qu’un pas à faire pour me retrouver sur un banc de parc; j’y ai songé souvent. Le Seigneur avait d’autres plans pour moi. Par chance !


Le Seigneur a donné……le Seigneur a enlevé.( Voir Chapitre : 16 décembre 1979)

…suite les années  »80 »

Le Monastère .

Le Monastère . dans Liens Saint-Benoit_IMG_1439

 

22 août 1980
(Monastère de Saint-Benoît du Lac)
(Enfant prodigue)

‘’ Ne rien préférer à l’Oeuvre de Dieu ‘’

Depuis bientôt deux heures  nous roulons en direction ouest sur l’autoroute 10 vers le Monastère de Saint-Benoît du Lac. Mes compagnons, des A.A. eux aussi, en sont des habitués. À chaque année ils vont faire leur séjour-retraite .Ils m’en parlent comme d’un endroit prodigieux et très spirituel. Je suis anxieux de voir. Débouchant sur le chemin principal qui nous mène à l’Abbaye, nous apercevons la grande Tour du Clocher trônant  de toute sa splendeur. L’architecture rappelle un château du moyen –âge .Je suis conquis par les lieux. Mes yeux n’arrêtent pas d’observer tous les moindres détails des pierres, des formes  et des briques. Nous entrons à la porterie et l’agencement des briquettes me fascine. Juvénal, le mari de Jacqueline, m’amène voir le cloître public. Oh  merveille ! Avec ses lucarnes et  ses fenêtres dégobillant une lumière éclatante mais aussi blafarde de fin d’après-midi d’août. Ma première impression en est celle de l’enfant prodigue qui revient à la maison de son père, et ce, depuis son départ précipité pour aller vaquer dans un monde de perdition.

Je dis à Juvénal en attendant notre inscription :
-C’est ce que je cherche depuis tant et tant d’années. Mes surprises iront de sauts en soubresauts. Je n’en finis pas d’être étonné.

On nous alloue nos chambres. Arrivé à la mienne  je m’empresse de lire les consignes écrites dans un document étalé sur mon petit bureau. À ma gauche, sur ce pupitre il y a la Bible et à droite une copie de la Règle de Saint-Benoît. J’y jette un coup d’œil et une phrase vient s’imprégner dans ma mémoire : ‘’ Ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu ‘’ je  désire en savoir plus .Je regarde, aussi, l’horaire des Offices. On commence, ici au Monastère, à prier à 05 :00 heures du matin; ma première réflexion est de me dire que c’est une heure très matinale, enfin on verra-me dis-je. L’heure du souper arrive et nous nous dirigeons tous vers le réfectoire des Moines qui se trouve à l’extérieur; dans le vieux Monastère. Nous passons sur une passerelle en bois et nous entrons dans un bâtiment qui n’a d’égal en âge. On nous dispose au beau milieu de la pièce et les Moines, eux, sont assis tout autours de cette pièce tout en nous encadrant. C’est…..impressionnant et à la fois sécurisant. Au signal, nous sommes déjà tous debout et attendons, les moines entrent et s’installent. Le Père Abbé commence le Bénédicité et les Moines répondent en chantant. Merveilleuse impression. Encore au signal nous nous assoyons et commençons le repas. Un Moine, isolé, commence la lecture de textes du jour. C’est le silence, personne ne parle, nous n’entendons que les cliquetis des ustensiles et le déplacement des plats sur les tables. C’est révérencieux et respectueux. Je jette un regard, par curiosité, de ces hommes adossés au mur et qui sont dans ce Monastère probablement depuis des années. Une pensée me vient à l’esprit :

-Comment font-ils ? Pourquoi sont-ils ici ? Qu’est ce qui les motive ? Nous sommes en 1980 n’ont –ils pas été ‘’victimes’, de la révolution sociale et religieuse des années ‘’60’’ au Québec. Je fixe un vieux Moine qui prend tout son temps à replacer sa serviette de table. Plus lent que ça …..Je vais avoir beaucoup de questions à poser je le sens .J’espère trouver mes réponses. Elles viendront ces réponses tout au long de cette fin de semaine. Après le repas nous rendons les Grâce toujours en chantant en grégorien : magnifique !

Dans la soirée, l’animateur de la fin de semaine nous explique le déroulement des prochains jours. Il nous invite à assister aux offices qui se tiennent dans la Chapelle Abbatiale. Il nous dit qu’à 19 :30 il y aura les Complies et nous explique un peu le sens de cet Office. Ensuite vers 08 :30 il y aura rencontre avec partage d’un membre A.A.

Je n’hésite pas et à l’heure prévue je vais à la Chapelle. Les Moines sont installés dans la Nef dans leurs stalles désignées et l’Office commence. Je me sens transporté dans un autre monde. Un monde de Paix et de Prière. Le ton sobre des chants grégoriens est divin. Après chaque prière ils se lèvent et font une révérence et s’assoient à nouveau pour entreprendre le reste des psaumes.  À la fin c’est le Notre Père et la Bénédiction du Père Abbé. Ce monde me fascine, m’éblouit, m’emporte et c’est comme un nouveau baptême.

Après la réunion A.A. je me retire dans ma chambre et lit tout d’un trait la Règle de Saint Benoît. On le dit :
-Si une fois tu lis cette Règle elle te restera imprégné dans ton cerveau jusqu’au jour de tes derniers jours.
J’y crois .Ma soif insatiable de vouloir connaître m’a envahie. Je relis des passages de la Règle surtout sur le Chapitre qui parle d’humilité. Je sens que j’ai beaucoup de travail à faire sur ce point là. Une journée à la fois me dis-je .Je saisi la Bible et tombe sur la Parabole de l’Enfant prodigue. Je me dis :
-Mais tout cela, là et maintenant, s’applique à moi. Merci Seigneur !
Je suis venu, aussi, pour cette fin de semaine, pour une raison bien simple. On m’a suggéré de faire les Étapes 4 et 5 de la Méthode des A.A. : faire un inventaire moral et confier cet inventaire à Dieu, à nous –mêmes et à une autre être humain ; en fait  faire notre confession générale. Et quelle est le plus bel  endroit pour procéder à cette confession qu’avec un Moine dans ce Monastère  qui est lié par le secret. Le lendemain je ferai cette démarche. Dans l’après –midi j’ai effectivement rencontré un Moine pour en faire mon confident du moment. Quel soulagement !

Depuis toutes ces années que j’enfouissais dans ma tête toutes les maux qui s’étaient accaparés de moi. Depuis tout ces temps où je me laissais emporter par un comportement néfaste et destructeur. Des agissements de névrosé et névrotique qui n’avait aucun respect pour personne ni même moi-même. Affliger de la douleur à mes proches, mentir, voler, manipuler blasphémer, colère et haine ; sans Foi ni Loi. Je confie à ce Père Monastique tout mes désarrois, ma peine et mes regrets. Contrit je demande l’absolution et en larmes je me mets à genoux. Le bon Père m’absout et me suggère d’aller à la Chapelle réciter un Notre Père et de  remercier le Père  de m’avoir conduit jusqu’à Lui. C’est ce que je  fais à l’instant même.
J’entre dans la Chapelle et je suis seul. Je me mets à genoux et récite mon Notre Père, soulagé et plein de gratitude je ressens une Paix intérieure profonde et apaisante.  Je Lui demande :
-Seigneur c’est quoi la suite ?
Je me réponds :
-En temps et lieux !

Le lendemain, dimanche, j’assiste aux Laudes .Je saute les Vigiles pour cette fois. Installés dans la Chapelle les Moines entonnent les Psaumes en latin. Ils se répondent d’un côté à l’autre dans la Chapelle. Je ne saisi pas le sens de mots, des phrases mais suis imbriqué dans les Chants et la Prière. C’est comme au naturel, je vis une expérience veille de quinze cents ans. Leur prestance, leurs chants et leur charisme s’intensifie jusqu’à la fin de l’Office.  Après les dernières notes nous sortons de l’Église et allons méditer quelques instants dans nos chambres. J’ouvre une petite brochure qui nous parle des vœux que prononcent les Moines lors  de la prise de possession de l’Habit Monastique : Obéissance, Stabilité et Conversion des mœurs. Et surtout, surtout : Ne rien préférer à l’Amour du Christ.

Dans le vœu de Conversion des mœurs, la chasteté et la pauvreté y sont inclus .Ils ne possèdent rien en rien et en tout. Tout est communautaire ; tant qu’à la chasteté c’est un choix de vie. Ils sont sous les ordres  d’un Abbé  et des anciens du Monastère. Saint Benoît dans sa Règle en fait une très savante et simple description de tous ces principes. Ils ont tous leur rôle et leur travail.

Enfin, nous avons une dernière réunion A.A. et dans la fraîcheur de la matinée nous entendons la cloche qui appelle à l’Office de l’Eucharistie. Je me sens fébrile d’y assister. Je renoue ainsi avec une bonne vieille habitude de plusieurs années que j’avais délaissée : aller à la Messe et communier. Office plus grandiose du dimanche tout en chant grégorien vient toucher mon cœur d’enfant. Pour moi, et selon les Étapes A.A., le ‘’Dieu tel que je le conçois’’ est bien là et présent. C’est le Christ.

Après un dîner des plus copieux- nous mangeons très bien au Monastère- nous avons un peu de temps libre avant de retourner à Montréal. J’en profite pour magasiner à la boutique. J’achète une copie de la Règle de Saint-Benoît et une cassette audio avec  les chants grégoriens des Moines de  Saint-Benoît du Lac.
La Règle commence par :
‘’ Écoute, mon fils, l’enseignement du maître, ouvre l’oreille de ton cœur ! Accepte volontiers les conseils d’un père qui t’aime et fais vraiment tout ce qu’il te dit….

De retour chez moi, le lendemain, j’ai un emploi de magasinier  depuis quelques semaines dans une compagnie de tissage à Montréal. Debout avant l’aube j’écoute la cassette de chants tout en lisant la Règle; chapitre par chapitre à tous les jours. Ma compréhension s’aguerrit et la mise en pratique des conseils et suggestions de la Règle sont de mise.
Je m’arrête, un certain matin, sur le principe d’obéissance et en fait ma méditation du jour.je lis et relis les articles qui en parlent. Moi, esprit rebelle et révolté, j’ai quelques difficultés à saisir les principes de cette obéissance. Et si on me demandait des choses impossibles et difficiles que ferais-je ? J’avais à approfondir, à élucider et à comprendre .Il me fallait des exemples, des consignes et des directives.
À partir de ce moment je commence une quête qui me mènera loin dans des horizons insoupçonnés et qui occasionneront de magnifiques rencontres. Mais cette recherche me fera dévier, du moins je le pense de la Voie. Les chemins de la spiritualité sont souvent jonchés d’embûches et de déviations. Tel des joueurs de hockey nous avons à éviter des obstacles sur notre route mais est-ce bien les obstacles que nous croyons? Les difficultés, les souffrances sont là pour nous enseigner plus adéquatement.

Je me dois, avec le temps, d’approfondir mon cheminement dans ma vie .De m’auto- analyser sans en faire une question égoïste mais bien de prendre un recul et essayer d’y voir clair. Avec des conseillers, surtout d’âge mur, je creuse les diverses aspects de ma vie qui m’a conduit jusqu’ici.
Jacqueline me disait :
-Une bonne 4e  Étape ne se fait pas uniquement dans le rouge, c’est-à-dire négativement, de reproches ou de culpabilité. Nous avons fait des choses très viables, potables et positives dans notre vie. Nous avons bu et probablement nous n’aurions pas pu faire ces choses à jeun. Et, ce n’était pas toujours de mauvaises choses que nous avons crues .Bien souvent nous étions en apprentissage de la vie. Nous nous y prenions peut-être bien mal mais nous avons acquis des expériences très significatives à ce que nous sommes aujourd’hui. J’aimais énormément sa sagesse. C’est une femme qui a beaucoup souffert, elle aussi, pour en arriver à ces raisonnements. Je parle d’obéissance, comme elle était ma marraine dans les A.A., elle m’aurait dit de lécher le plancher je l’aurais fait je crois .Je voulais vivre et obtenir ce qu’elle avait; simplicité, spirituel et beaucoup d’amour  maternel. En plus d’avoir de la patience à revendre.

En septembre 1980 je décide de m’inscrire à l’Université de Montréal pour  y obtenir un certificat en toxicomanies; l’endroit idéal pour approfondir mes connaissances, et aussi, chercher un emploi pour pouvoir aider les autres à se sortir de ces marasmes de dépendances et d’alcool et de drogues.

Les cours ne commençaient qu’en janvier alors je pris le temps de poursuivre mon inventaire. Le premier  sujet qui me vient à l’idée c’est l’école et l’armée. N’est –ce pas là où j’ai appris à obéir en premier ? Et là une question me vient à l’esprit tout de  go :
-Mais est-ce voulu ? Est-ce volontaire ?
Je descends profondément dans mes souvenirs et remets sur la table les expériences de ces années. Quelques unes en sont douloureuses, d’autres exaltantes et là aussi j’ai fait des rencontres très significatives pour qui je suis aujourd’hui. Merci à eux et merci à Dieu qui m’a toujours protégé….

 

 

 

 

16 décembre 1979

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16  décembre 1979

‘’ Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur
brisé et broyé ‘’e

Psaume 50

‘’ C’est la dernière bière  que je bois de ma vie!
Et ça; c’est le dernier joint de marijuana que je fume du reste de mes jours’’, ces paroles, dites en toute affirmation convaincue, me reviennent à l’esprit aujourd’hui. En ce mois très frisquet  de décembre 1979, isolé, seul dans ma solitude dans mon logement crasseux du centre-sud de Montréal j’en arrive  au terme, au terminus, d’une phase de ma vie complètement déréglée et bouleversée qui perdure depuis sept ans; en fait depuis longtemps. Le bas-fond comme disent les alcooliques. Le fond incommensurable du baril. Bilan immensément dans le rouge. Plus de famille, plus d’amis, plus  de travail, plus d’argent, plus de relations sociales, plus de dignité humaine, plus rien .Un gouffre s’est ouvert sous mes pieds et j’y suis suspendu béatement dans le vide.

Le vide du non-sens. Une cavité à faire peur. Tu as le choix, ou bien tu y plonge tête première ou bien …? L’échelle de l’espoir se trouve tout au fond du désespoir…suffit d’y aller!

Oh que oui ! Il y a eu des  messages tout au long de cette année 1979; des messages  révélateurs et directs du futur chemin à suivre mais en avais-je saisi le sens? Les oreilles écoutent mais le cerveau ne suit pas toujours. Cette fois-là, à Sainte-Agathe des Monts, en avril seul en montagne, assis sur une grosse pierre, admirant le magnifique paysage : verdure, lacs et monts. Une voix m’est venu à l’esprit en me narguant :
-Si tu es si fin et bon comme tu le prétends, crée en un, toi, un paysage comme celui là et mets toi tout de suite à l’œuvre !
Je (me) répondis :

-Mais …je  suis  incapable de faire ça cette beauté là moi ! Impuissance !

Et je cherche la voix, je ne trouve pas.  Je suis seul. Je suis redescendu de la fugace montagne pour vaquer à mon petit train-train de désœuvré et de buveur invétéré.
Et que dire de cette rencontre, cette fois-là, par inadvertance et hasardeuse d’une femme qui me parlait que du Christ; Jésus par ici, Jésus par là. Elle aussi s’est évanouie dans la nature sans demander son reste. Combien d’autres signes me sont parvenus dans cette année de déchéance ? Innombrables! Quand on a la tête dure on ne veut pas comprendre .Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui n’écoute pas et ne veut pas écouter tout en  se fermant les oreilles et les yeux. L’égo est puissant; l’orgueil domine.

En ce samedi soir noir de décembre 79 l’espoir n’y est plus.
Je me dis :
-Il me semble que ce n’est pas du tout ce que je voulais faire de ma vie. Je suis divorcé, j’ai perdu mon travail l’an passé et ne m’en suis pas retrouvé d’autre, j’ai accumulé des dettes et je suis dans une solitude volontaire. Je bois, je consomme de la drogue et je me détruis à petit feux. J’en suis rendu aux braises maintenant et je n’ai plus de combustible. Je reluque mon taudis, encore un peu potable, mais…

Ma décision est prise et fermement je dépose ma bouteille de bière vide dans la caisse à mes pieds. Je fume ce qui me reste de gazon et ferme la lumière. Je me couche avec la gorge serrée, pleine de sanglots étouffés .Je m’endors tout comme un enfant se blottit dans les bras de sa mère qui le console.

En plein milieu de la nuit, j’entrouvre les yeux et l’appartement est inondé  d’une Lumière que je ne connais pas ; du moins que je ne reconnais pas .Il y a  dans mon salon trois personnages qui sont installés en demi-cercle. Rêve….illusion….apparition….imagination…?
Je regarde avec curiosité et intrigue ces trois ombres vêtus de coules à capuchons sur la tête, une voix me lance :

-Nous avons su que tu as enfin pris ta décision d’arrêter de boire et de consommer. Nous sommes là pour t’aider.
Moi abasourdi je réponds :

-Mais je n’ai plus rien, plus de travail, d’argent, de matériel ni de standing social ; je suis isolé et découragé. Battu à plates coutures.
La voix reprends :
-Ne t’en fais pas pour tout cela nous y pourvoirons ; tu as des pas à faire demain matin, rendors toi nous veillons.
La Lumière m’aveugle et je ne distingue pas clairement  les silhouettes, je  referme les yeux  pour les rouvrir à nouveau et tout s’est confondu dans la lumière extérieure de la rue .Un calme bienfaisant et étrange s’est accaparé de moi. Je me sens en sécurité profondément .Je  tombe dans un sommeil léthargique et me réveille qu’aux petites heures du matin. J’ouvre les paupières, et, comme saisi de frayeur, je chasse encore une fois, de mon esprit ces pensées. Je me lève et sur ma table de salon trône une annonce de journal découpée en août des Alcooliques Anonymes avec le numéro de téléphone. Est- ce moi qui l’ai déposé là la veille : il se peut bien.
Le chemin est tracé; suffit de le suivre. Je me concocte  un thé avec le même sachet tordu cinq ou six fois. Il en ressort un mince filet qui goute sensiblement à du thé. Je m’installe sur le dossier de ma chaise de cuisine les pieds sur le siège et regarde par la fenêtre. Le clocher de l’église du quartier me saute aux yeux.

-Tu as des pas à faire ce matin; fais-les!
Je retourne au salon et ramasse la petite annonce, mémorise le numéro de téléphone. Je me réinstalle sur mon dossier de chaise et les larmes me viennent aux yeux. Mon mal-être s’intensifie et je me lance :
-Allez !  Fais-le ! C’est assez  cette vie là !
Je regarde l’heure sur l’horloge de ma cuisinière vieux modèle et constate qu’il me reste environ une demi-heure avant neuf heures.
À l’heure tapant sur le neuf, j’enfile mon manteau et descends dehors vers la cabine téléphonique, car je n’ai pas le téléphone dans mon appartement, et je m’y engouffre péniblement. Je me réchauffe les mains  et saisit ma seule  pièce de dix sous dans la poche de mon manteau et la dépose dans l’appareil, toujours avec hésitation. Je maintiens la pièce entre mes doigts et la laisse aller dans la fente. Je compose le numéro et une voix détonne à l’autre bout :
-Alcooliques Anonymes mon nom est …..Puis-je t’aider ?
Avec un trémolo dans la voix je dis :
-Je pense que oui, j’ai beaucoup de problèmes et je voudrais savoir à quelle heure vos bureaux sont ouverts ? Et quelle est votre adresse ?
Sur ce je me tais et attends la réponse mais j’ai le goût de raccrocher; la voix reprends :
-Nos bureaux sont ouverts de neuf heures le matin à onze heures du soir  et tu peux venir si cela te chantes et si tu as besoin d’aide. Notre adresse c’est…sur la rue Gilford .
Comme sidéré, je ne sais plus quoi rajouter mais balbutie :
-C’est bien, j’irai peut-être vous voir demain matin, merci et bonjour!
En raccrochant j’entends l’appareil qui digère ma pièce de dix sous mais au lieu d’en finir là il me rend ma pièce mais aussi un autre dix sous .Pour me dire, peut-être, de recommencer si besoin il y a.
Je me redirige en toute hâte vers mon logement avec des carreaux brisés laissant entrer la neige et le froid. Mais qu’importe maintenant j’ai autre chose pour me réchauffer et dans mon esprit une voix me dit :
-Ce n’est pas peut-être; tu vas y aller  demain !
Tout comme un bon soldat que j’ai été je me dis :
-Oui monsieur !

Revenu dans mon logis, j’éclate en sanglots ; mon premier pas est fait. Je suis épuisé et je m’étend sur mon lit et dors à poings fermés.

‘’Je prends les ailes de l’aurore
et me pose au-delà des mers,
même là, Ta main me conduit,
Ta main droite me saisit.’’

(Psaume 138-1,9)

Lorsque je m’éveille les choses n’ont plus le même aspect. Curieusement j’ai perdu cette soif d’alcool; je ne désire plus aller au dépanneur regarnir mon frigo de bières et d’en consommer jusqu’au trou noir. Je constate que ma vie est un désastre, un grand champ de bataille ou tout est à reconstruire. Je me trouve dans un no mans land désertique. Je me laisse tergiverser par les flots du moment présent .Je ressens que je suis tout proche d’un îlot de verdure  et de beaux pâturages. Une oasis  de paix et d’espoir. Je maintiens cette pensée accrochée à mon esprit. Le même soir, et ce depuis plusieurs années, je me couche abstinent d’alcool et de drogues.

Le lendemain, un lundi, je vais à la banque, retire quelques dollars et me dirige vers un petit restaurant où je savoure un excellent café chaud. Je m’y attarde et je sais que le moment venu je vais me diriger vers le bureau des A.A.Il fait un soleil éclatant pour un mois de décembre, l’air est vivifiant et envoûtant.

Je décide de marcher jusqu’à ce bureau tout en prenant mon temps. J’arrive devant l’édifice, hésitant, encore mais toujours motivé à faire un autre bout de chemin dans ma vie. Je grimpe l’escalier, mon cœur bat la chamade. Arrivé devant un comptoir vide ; j’attends : personne mais j’entends des voix à l’arrière dans une salle .Je ne fais ni un ni deux et redescends l’escalier pour aller au petit restaurant au premier étage, j’ai faim; très faim. Je m’installe au comptoir et commande une frite et un hamburger avec un café. Après mon repas je repars vers le haut de l’escalier et cette fois arrivé tout en haut  un homme avec une petite barbe m’accueille :
-Bonjour mon nom est Bernard, puis-je t’aider.
Je lui marmonne quelques phrases  et sur le champ il me présente Madeleine qui va s’occuper de moi.

Après Madeleine je rencontre René, alcoolique, qui m’explique où je suis et pourquoi j’y suis. Je ne suis plus seul à combattre ce mal de l’ivrogne. René m’explique nos affres et nos déboires avec l’alcool. Et que seulement une Puissance Supérieure peut nous en délivrer :
-Nous souffrons de la maladie de l’âme, la maladie des émotions; une maladie spirituelle. Nos souffrances, notre incapacité de vivre dans ce monde tonitrué et malade autant que nous .Ces souffrances sont des appels à Dieu pour nous soulager  et vivre libres. Mon interlocuteur est volubile et cela m’étourdi .Il me donne quelques feuillets de littérature et m’enjoins de lui téléphoner pour que nous allions faire un meeting les jours suivant. Je le quitte donc et retourne chez moi. Je suis fatigué, épuisé et en même temps heureux d’avoir posé les pieds sur un continent tout en espoir et en Lumière.

Arrivé à la maison, après avoir fait quelques achats sans liquide de perdition, je m’étends sur mon lit et dors  environ une heure ; le temps que la migraine passe. Je me relève et  me suis procuré du café et je le savoure .Je lis maintenant la littérature que René m’a donné et je sens en moi une vie renaître. J’ai faim de connaître, de savourer cette liberté; car je suis libéré de l’emprise de l’alcool. Il se trouve qu’à l’endos d’un des feuillets il y a la Prière de la Sérénité : Mon Dieu donnez nous la Sérénité d’accepter les choses que nous ne pouvons changer, le Courage de changer les choses que nous pouvons et la Sagesse d’en connaître la différence. Combien de fois l’ai-je dite cette prière jusqu’à m’endormir comme on chante une berceuse à un enfant malade  pour soulager ses souffrances.

Je ne connais pas ma destinée, je ne sais rien des futurs jalons de mon existence je me laisse guider, diriger par cette  Puissance Supérieure que je sens en moi. Mon chemin est tracé rectiligne mais toujours en avant .Je vais faire mon premier meeting trois jours plus tard, sans avoir consommé ni bière ni drogues.

Le Seigneur va me conduire, de fil en aiguilles, sur cette route vers des personnes qui, elles, vont  me ramener à la maison. René m’amène faire une réunion un mercredi soir.

J’y vois là des alcooliques et toxicomanes en plein sourire et joyeux. Je me retrouve dans une nouvelle et belle grande famille.

Le lendemain je décide de décorer  mon logement pour le rendre un peu plus attrayant et vivable. Quelques coups de pinceaux et  de chiffons font l’affaire .Je prends une pause et je regarde la liste de réunions que René m’a donné le veille au  soir. Je vois qu’il y a une rencontre le lendemain à  Laval et me dis :
-Mais c’est à une bonne distance, il me faut prendre le métro…..l’autobus…
Et là je m’arrête net ! Et  ça me dit :
-C’est là que tu vas un point !C’est tout. Mon idée est faite.

Le lendemain, un vendredi, je pars seul en métro et va jusqu’à Laval – environ une heure de transport-  j’arrive à la réunion quelques dizaines de minutes à l’avance. En entrant dans cette salle, une église anglicane, une personne se dirige vers moi et se nomme :
Bonsoir je m’appelle Jacqueline, Tu es nouveau toi ?
Je n’avais pas le choix de lui répondre car elle se faisait bien insistante .Elle me dit de la suivre et me présente les gens qui sont là tout en sirotant leur café. Enfin, nous arrivons face à son mari et elle nous met en relation. Un type très sympathique  qui me raconte  ses déboires et ses aventures avec la dive bouteille. Je lui conte un peu, moi aussi, mes expériences de vie et nous tombons d’accord sur nos ressemblances. Après la réunion, un membre nommé Jean-Paul  vient me reconduire chez moi  car il ne demeure non loin de là et m’a offert de me conduire le vendredi soir à l’avenir. Je lui raconte quelques strophes de ma vie. Il me donne son numéro de téléphone et me dit :
-Tu sais, tu peux avoir la plus belle femme de ta vie, la plus grande maison, le plus beau montant d’argent mais si tu n’as pas la sobriété, l’équilibre, tu n’as rien; tout cela n’est que matériel et passager, le matériel passe. Un peu plus tard j’applique ce principe à l’Amour. Pas d’Amour des autres et de toi tu n’as rien.
Je le remercie et  le quitte pour le revoir la semaine d’en suite .Je venais d’apprendre un nouveau mot : sobriété qui veut dire équilibre.
Ce n’est pas parce que tu ne consommes plus que la vie s’arrête; bien au contraire. Les responsabilités, les soucis et les besoins sont encore tous  bien campés là à te surveiller et à t’envahir. Je vivais d’aide sociale et comme revenu, très maigre, il m’a fallu composer avec cela. En février, après six semaines d’abstinence, je me suis fait voler mon chèque d’aide sociale dans ma boîte aux lettres. Découragé j’appelle Jacqueline qui me conseille plusieurs solutions. Les angoisses et les insécurités ont pris le haut du pavé. Le midi je ressens la faim et décide de me faire un sandwich à la viande froide. Je m’installe sur le divan de mon salon où trône ma bibliothèque bien  garnie de mes livres. Je cherche une solution immédiate à mon problème :
-À qui devrais-je demander ? Où devrais-je aller ? Qu’est ce que je vais faire ?

Les larmes se mêlent  avec mon pain et mon café. Un éclair de génie me vient :
-Tes livres…tu ne t’en sers même plus ! Va les vendre !
Et c’est ce que j’ai fait les jours suivants. Le ‘’ Nous y pourvoirons !’’ Me revient à l’esprit .Par après, dans les mois qui suivent et aussi les années, il est toujours arrivé quelque chose; une ou des solutions. René m’avait dit, en route vers une réunion, cette semaine là :
-Recherchez toujours le Royaume des Cieux et le reste vous sera donné par surcroît et en abondance selon vos besoins.
Maxime que j’ai appliqué et applique encore aujourd’hui.

Quelques mois plus tard le mari de Jacqueline m’offre d’aller dans une réunion intensive A.A., une fin de semaine,  qui va se dérouler à Saint-Benoît du Lac, Monastère bénédictin dans les Cantons de l’Est. J’accepte -avais-je le choix?- mais c’était un excellent  choix. Mes craintes et mes appréhensions vis-à-vis la Religion, l’Église, les curés, comme on disait, faisait encore rage dans mon idée. Ma révolte, si engluée dans mon esprit, me conduisait comme un automate programmé. J’aurais des efforts à faire pour me libérer de choses entendues et vues  à tous ces sujets. Je reviens de loin; de très loin.

 

Suite……Saint-benoît du Lac ( août 1980)….

Le(s)chemin(s)de l’humilité.

Le(s)chemin(s)de l'humilité. dans Liens 2012-05-27_05-20-52_3351-1024x577

Ecclésiaste 3

1  Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux:

2  un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté;

3  un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir;

4  un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser;

5  un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements;

6  un temps pour chercher, et un temps pour perdre; un temps pour garder, et un temps pour jeter;

7  un temps pour déchirer, et un temps pour coudre;

 un temps pour se taire, et un temps pour parler;

 8  un temps pour aimer, et un temps pour haïr; un temps pour la guerre, 

et un temps pour la Paix…..

Solidement campé sur mes deux jambes dans les effluves de l’aurore, je contemple l’apparition multicolore de l’astre du jour. Je sens en moi  mon âme de sentinelle qui attends l’éveil de la nature .Les ténèbres s’enfuient à toute épouvante vers  le néant devant tant et tant de Lumière .Les paroles de l’Ecclésiaste me reviennent  à l’esprit.


‘’Un temps pour se taire, et un temps pour parler ‘’

Mais qui suis-je donc et comment se fait-il que je sois ici, encore ce matin, au Monastère de  Saint-Benoît du Lac ; un des plus beaux Monastère Bénédictin en Amérique du Nord ? Je suis privilégié. Je viens dans la Maison de Dieu chercher mes directives et mes conseils mais au plus important, je viens rendre hommage à Celui qui m’a et me fait vivre encore aujourd’hui.

Je me sens chez moi  et accepté. Je repense toujours lorsque je retourne à la maison que je dois faire face à un monde hostile et à l’envers où il faut chercher et trouver la Lumière. De plus en plus je n’y trouve pas ma place, d’ailleurs, j’ai toujours eu des difficultés à y trouver cette  place. Je me suis souvent, trop souvent, senti repoussé, rejeté, ignoré, incompris et délaissé. Et, souvent par sens de culpabilité, je croyais qu’il n’en relevait que de mon ressors.

Pas ici car, comme moi, je suis au milieu de chercheurs de Dieu. Je me sens à l’aise. Je me sens bien car ces frères moines ne possèdent rien, tout appartient à Dieu. Ils vivent en communauté et partagent tout humblement; en communauté.

Je ne suis pas un moine, un prêtre, un curé ou quoi que ce soit de titre dans cette hiérarchie de l’Église. Je suis Oblat bénédictin et ce n’est pas un titre .Je suis soldat du Christ et ai voué ma vie au Christ; le reste de ma vie. J’en ai fait l’apprentissage tout le long de cette vie, souvent, sans m’en rendre compte. Les plans de Dieu sont impénétrables. Je ne suis pas arrivé par la grande porte des séminaires, par des études exhaustives spécialisées en théologie ou en quelque matière que ce soit, non, je suis arrivé à mon Oblation (juin 2010) par la petite porte de la souffrance  et de l’abnégation.
‘’C’est pour les avertir que le Seigneur flagelle ceux qui s’approchent de Lui ‘’ nous dit Judith(2,27).
Je l’ai bien compris.

Tout ce cheminement, ce recouvrement de Lumière, fait partie d’un long et douloureux processus. Un long processus vers l’humilité. Je ne me sens pas digne de l’apprécier et de me dire que ça m’arrive à moi. Car pour dire que nous sommes les Fils et les Filles de Dieu, nous devons avoir une humilité pure et parfaite pour l’avouer sinon c’est l’orgueil qui nous emporte .Nous ne sommes rien, en rien, et pour rien .Mais en Christ nous sommes tout. Notre premier devoir est d’obéir car Lui s’est fait obéissant jusqu’à en mourir sur la Croix. Dieu nous a donné la Vie; Il nous a donné son Fils.

 Tout au long de ce chemin qui est ma vie, j’accumulerai des expériences  du temps, du moment et de l’instant présent. Je me sers, aujourd’hui,  cette somme incommensurable de bienfaits pour rendre hommage à Dieu et par son Fils le Christ Jésus.

De la petite école, souvent par des expériences douloureuses, au secondaire sans jamais obtenir de diplôme jusqu’au marché du travail. Pompier pour lutter contre un ennemi implacable, officier dans l’armée de réserve pour apprendre à commander et aussi apprendre à obéir. Militant d’organisations populaires et communautaires à la suite de deux années à l’université. Apprendre à défendre les plus démunis contre les injustices sociales et enfin, dans ce bout de cheminement, syndicaliste : le summum de mes acquisitions de combattant.

Suite à tout cela une déchéance dans la dèche s’est accaparée de moi. En 1979 je suis complètement battu dans le jeu de l’alcoolisme et des drogues où je connaîtrai un réveil spirituel et un renouvellement de vie. Mais l’apprentissage ne s’arrête pas là au contraire. Je me sens imputé de missions- (je ne le voyais pas comme ça dans ces années-là)- je me sens comme le semeur d’espoir ; de Lumière. J’apprends tout autant que j’apprends aux autres. De thérapeute dans un centre de réhabilitation d’alcooliques et de toxicomanes après des études à l’université mon chemin m’amène dans un centre d’accueil pour jeunes délinquants comme éducateur pendant trois ans. Par la suite je me retrouve concierge dans des immeubles à appartement pour servir, servir et servir en toute humilité .Mes trois enfants viennent dans ce monde; encore servir. Et, finalement, pendant plus d’une dizaine d’années j’enseignerai l’informatique aux gens de tous les âges  pour vaincre leurs peurs et communiquer.

Toute cette panoplie d’expériences n’est pas, pour moi, un sujet à gratifications ou à louanges; aucunement. Ce sont des outils pour rendre Grâce à mon Créateur de m’avoir fait passer par ces chemins pour acquérir l’humilité si nécessaire pour avoir la Liberté en Dieu. Seulement en Lui.
J’ai fait des recherches dans tous les domaines, ou presque, et un jour je demande à un de mes amis qui est prêtre :
-Mais qu’est ce que je recherche? Qu’est ce que je recherche et recherchais depuis tout ce temps ? En histoire, en mathématique, en physique, en géographie, en politique, en astronomie, en géologie, en philosophie et plus tard dans la Kabbale, le Yi-King, le Taôisme, l’Hindouismes, le Bouddhisme  et la Bible ?
Il me répond :
-Mais tu recherche Dieu, as-tu regardé à l’intérieur de toi ; dans ton cœur ? As-tu vu le Christ dans les autres ? As-tu eu cette étincelle venir t’éblouir pour te dire que Lui est là et qu’il sera toujours là ?

Le 13 juin 2010, après 30 ans que je sois venu au Monastère de Saint-Benoît du Lac pour la première fois, je fais mon Oblation. J’offre ma vie et tout ce qu’elle comporte au Christ; à Dieu.

Maintenant, je vis au  rythme de la Règle de Saint-Benoît. Je suis un homme et ne suis pas parfait .Notre vœu prononcé lors de notre Oblation, celui de Conversion de vie(ou des mœurs), est mon but vers l’ultime : ne rien préférer à l’Amour du Christ.
En avant, d’autres missions nous attendent.

Suite de douze (12)textes….

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