16 décembre 1979

16 décembre 1979 dans Liens 2011-10-07_07-14-24_1141-1024x577

16  décembre 1979

‘’ Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur
brisé et broyé ‘’e

Psaume 50

‘’ C’est la dernière bière  que je bois de ma vie!
Et ça; c’est le dernier joint de marijuana que je fume du reste de mes jours’’, ces paroles, dites en toute affirmation convaincue, me reviennent à l’esprit aujourd’hui. En ce mois très frisquet  de décembre 1979, isolé, seul dans ma solitude dans mon logement crasseux du centre-sud de Montréal j’en arrive  au terme, au terminus, d’une phase de ma vie complètement déréglée et bouleversée qui perdure depuis sept ans; en fait depuis longtemps. Le bas-fond comme disent les alcooliques. Le fond incommensurable du baril. Bilan immensément dans le rouge. Plus de famille, plus d’amis, plus  de travail, plus d’argent, plus de relations sociales, plus de dignité humaine, plus rien .Un gouffre s’est ouvert sous mes pieds et j’y suis suspendu béatement dans le vide.

Le vide du non-sens. Une cavité à faire peur. Tu as le choix, ou bien tu y plonge tête première ou bien …? L’échelle de l’espoir se trouve tout au fond du désespoir…suffit d’y aller!

Oh que oui ! Il y a eu des  messages tout au long de cette année 1979; des messages  révélateurs et directs du futur chemin à suivre mais en avais-je saisi le sens? Les oreilles écoutent mais le cerveau ne suit pas toujours. Cette fois-là, à Sainte-Agathe des Monts, en avril seul en montagne, assis sur une grosse pierre, admirant le magnifique paysage : verdure, lacs et monts. Une voix m’est venu à l’esprit en me narguant :
-Si tu es si fin et bon comme tu le prétends, crée en un, toi, un paysage comme celui là et mets toi tout de suite à l’œuvre !
Je (me) répondis :

-Mais …je  suis  incapable de faire ça cette beauté là moi ! Impuissance !

Et je cherche la voix, je ne trouve pas.  Je suis seul. Je suis redescendu de la fugace montagne pour vaquer à mon petit train-train de désœuvré et de buveur invétéré.
Et que dire de cette rencontre, cette fois-là, par inadvertance et hasardeuse d’une femme qui me parlait que du Christ; Jésus par ici, Jésus par là. Elle aussi s’est évanouie dans la nature sans demander son reste. Combien d’autres signes me sont parvenus dans cette année de déchéance ? Innombrables! Quand on a la tête dure on ne veut pas comprendre .Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui n’écoute pas et ne veut pas écouter tout en  se fermant les oreilles et les yeux. L’égo est puissant; l’orgueil domine.

En ce samedi soir noir de décembre 79 l’espoir n’y est plus.
Je me dis :
-Il me semble que ce n’est pas du tout ce que je voulais faire de ma vie. Je suis divorcé, j’ai perdu mon travail l’an passé et ne m’en suis pas retrouvé d’autre, j’ai accumulé des dettes et je suis dans une solitude volontaire. Je bois, je consomme de la drogue et je me détruis à petit feux. J’en suis rendu aux braises maintenant et je n’ai plus de combustible. Je reluque mon taudis, encore un peu potable, mais…

Ma décision est prise et fermement je dépose ma bouteille de bière vide dans la caisse à mes pieds. Je fume ce qui me reste de gazon et ferme la lumière. Je me couche avec la gorge serrée, pleine de sanglots étouffés .Je m’endors tout comme un enfant se blottit dans les bras de sa mère qui le console.

En plein milieu de la nuit, j’entrouvre les yeux et l’appartement est inondé  d’une Lumière que je ne connais pas ; du moins que je ne reconnais pas .Il y a  dans mon salon trois personnages qui sont installés en demi-cercle. Rêve….illusion….apparition….imagination…?
Je regarde avec curiosité et intrigue ces trois ombres vêtus de coules à capuchons sur la tête, une voix me lance :

-Nous avons su que tu as enfin pris ta décision d’arrêter de boire et de consommer. Nous sommes là pour t’aider.
Moi abasourdi je réponds :

-Mais je n’ai plus rien, plus de travail, d’argent, de matériel ni de standing social ; je suis isolé et découragé. Battu à plates coutures.
La voix reprends :
-Ne t’en fais pas pour tout cela nous y pourvoirons ; tu as des pas à faire demain matin, rendors toi nous veillons.
La Lumière m’aveugle et je ne distingue pas clairement  les silhouettes, je  referme les yeux  pour les rouvrir à nouveau et tout s’est confondu dans la lumière extérieure de la rue .Un calme bienfaisant et étrange s’est accaparé de moi. Je me sens en sécurité profondément .Je  tombe dans un sommeil léthargique et me réveille qu’aux petites heures du matin. J’ouvre les paupières, et, comme saisi de frayeur, je chasse encore une fois, de mon esprit ces pensées. Je me lève et sur ma table de salon trône une annonce de journal découpée en août des Alcooliques Anonymes avec le numéro de téléphone. Est- ce moi qui l’ai déposé là la veille : il se peut bien.
Le chemin est tracé; suffit de le suivre. Je me concocte  un thé avec le même sachet tordu cinq ou six fois. Il en ressort un mince filet qui goute sensiblement à du thé. Je m’installe sur le dossier de ma chaise de cuisine les pieds sur le siège et regarde par la fenêtre. Le clocher de l’église du quartier me saute aux yeux.

-Tu as des pas à faire ce matin; fais-les!
Je retourne au salon et ramasse la petite annonce, mémorise le numéro de téléphone. Je me réinstalle sur mon dossier de chaise et les larmes me viennent aux yeux. Mon mal-être s’intensifie et je me lance :
-Allez !  Fais-le ! C’est assez  cette vie là !
Je regarde l’heure sur l’horloge de ma cuisinière vieux modèle et constate qu’il me reste environ une demi-heure avant neuf heures.
À l’heure tapant sur le neuf, j’enfile mon manteau et descends dehors vers la cabine téléphonique, car je n’ai pas le téléphone dans mon appartement, et je m’y engouffre péniblement. Je me réchauffe les mains  et saisit ma seule  pièce de dix sous dans la poche de mon manteau et la dépose dans l’appareil, toujours avec hésitation. Je maintiens la pièce entre mes doigts et la laisse aller dans la fente. Je compose le numéro et une voix détonne à l’autre bout :
-Alcooliques Anonymes mon nom est …..Puis-je t’aider ?
Avec un trémolo dans la voix je dis :
-Je pense que oui, j’ai beaucoup de problèmes et je voudrais savoir à quelle heure vos bureaux sont ouverts ? Et quelle est votre adresse ?
Sur ce je me tais et attends la réponse mais j’ai le goût de raccrocher; la voix reprends :
-Nos bureaux sont ouverts de neuf heures le matin à onze heures du soir  et tu peux venir si cela te chantes et si tu as besoin d’aide. Notre adresse c’est…sur la rue Gilford .
Comme sidéré, je ne sais plus quoi rajouter mais balbutie :
-C’est bien, j’irai peut-être vous voir demain matin, merci et bonjour!
En raccrochant j’entends l’appareil qui digère ma pièce de dix sous mais au lieu d’en finir là il me rend ma pièce mais aussi un autre dix sous .Pour me dire, peut-être, de recommencer si besoin il y a.
Je me redirige en toute hâte vers mon logement avec des carreaux brisés laissant entrer la neige et le froid. Mais qu’importe maintenant j’ai autre chose pour me réchauffer et dans mon esprit une voix me dit :
-Ce n’est pas peut-être; tu vas y aller  demain !
Tout comme un bon soldat que j’ai été je me dis :
-Oui monsieur !

Revenu dans mon logis, j’éclate en sanglots ; mon premier pas est fait. Je suis épuisé et je m’étend sur mon lit et dors à poings fermés.

‘’Je prends les ailes de l’aurore
et me pose au-delà des mers,
même là, Ta main me conduit,
Ta main droite me saisit.’’

(Psaume 138-1,9)

Lorsque je m’éveille les choses n’ont plus le même aspect. Curieusement j’ai perdu cette soif d’alcool; je ne désire plus aller au dépanneur regarnir mon frigo de bières et d’en consommer jusqu’au trou noir. Je constate que ma vie est un désastre, un grand champ de bataille ou tout est à reconstruire. Je me trouve dans un no mans land désertique. Je me laisse tergiverser par les flots du moment présent .Je ressens que je suis tout proche d’un îlot de verdure  et de beaux pâturages. Une oasis  de paix et d’espoir. Je maintiens cette pensée accrochée à mon esprit. Le même soir, et ce depuis plusieurs années, je me couche abstinent d’alcool et de drogues.

Le lendemain, un lundi, je vais à la banque, retire quelques dollars et me dirige vers un petit restaurant où je savoure un excellent café chaud. Je m’y attarde et je sais que le moment venu je vais me diriger vers le bureau des A.A.Il fait un soleil éclatant pour un mois de décembre, l’air est vivifiant et envoûtant.

Je décide de marcher jusqu’à ce bureau tout en prenant mon temps. J’arrive devant l’édifice, hésitant, encore mais toujours motivé à faire un autre bout de chemin dans ma vie. Je grimpe l’escalier, mon cœur bat la chamade. Arrivé devant un comptoir vide ; j’attends : personne mais j’entends des voix à l’arrière dans une salle .Je ne fais ni un ni deux et redescends l’escalier pour aller au petit restaurant au premier étage, j’ai faim; très faim. Je m’installe au comptoir et commande une frite et un hamburger avec un café. Après mon repas je repars vers le haut de l’escalier et cette fois arrivé tout en haut  un homme avec une petite barbe m’accueille :
-Bonjour mon nom est Bernard, puis-je t’aider.
Je lui marmonne quelques phrases  et sur le champ il me présente Madeleine qui va s’occuper de moi.

Après Madeleine je rencontre René, alcoolique, qui m’explique où je suis et pourquoi j’y suis. Je ne suis plus seul à combattre ce mal de l’ivrogne. René m’explique nos affres et nos déboires avec l’alcool. Et que seulement une Puissance Supérieure peut nous en délivrer :
-Nous souffrons de la maladie de l’âme, la maladie des émotions; une maladie spirituelle. Nos souffrances, notre incapacité de vivre dans ce monde tonitrué et malade autant que nous .Ces souffrances sont des appels à Dieu pour nous soulager  et vivre libres. Mon interlocuteur est volubile et cela m’étourdi .Il me donne quelques feuillets de littérature et m’enjoins de lui téléphoner pour que nous allions faire un meeting les jours suivant. Je le quitte donc et retourne chez moi. Je suis fatigué, épuisé et en même temps heureux d’avoir posé les pieds sur un continent tout en espoir et en Lumière.

Arrivé à la maison, après avoir fait quelques achats sans liquide de perdition, je m’étends sur mon lit et dors  environ une heure ; le temps que la migraine passe. Je me relève et  me suis procuré du café et je le savoure .Je lis maintenant la littérature que René m’a donné et je sens en moi une vie renaître. J’ai faim de connaître, de savourer cette liberté; car je suis libéré de l’emprise de l’alcool. Il se trouve qu’à l’endos d’un des feuillets il y a la Prière de la Sérénité : Mon Dieu donnez nous la Sérénité d’accepter les choses que nous ne pouvons changer, le Courage de changer les choses que nous pouvons et la Sagesse d’en connaître la différence. Combien de fois l’ai-je dite cette prière jusqu’à m’endormir comme on chante une berceuse à un enfant malade  pour soulager ses souffrances.

Je ne connais pas ma destinée, je ne sais rien des futurs jalons de mon existence je me laisse guider, diriger par cette  Puissance Supérieure que je sens en moi. Mon chemin est tracé rectiligne mais toujours en avant .Je vais faire mon premier meeting trois jours plus tard, sans avoir consommé ni bière ni drogues.

Le Seigneur va me conduire, de fil en aiguilles, sur cette route vers des personnes qui, elles, vont  me ramener à la maison. René m’amène faire une réunion un mercredi soir.

J’y vois là des alcooliques et toxicomanes en plein sourire et joyeux. Je me retrouve dans une nouvelle et belle grande famille.

Le lendemain je décide de décorer  mon logement pour le rendre un peu plus attrayant et vivable. Quelques coups de pinceaux et  de chiffons font l’affaire .Je prends une pause et je regarde la liste de réunions que René m’a donné le veille au  soir. Je vois qu’il y a une rencontre le lendemain à  Laval et me dis :
-Mais c’est à une bonne distance, il me faut prendre le métro…..l’autobus…
Et là je m’arrête net ! Et  ça me dit :
-C’est là que tu vas un point !C’est tout. Mon idée est faite.

Le lendemain, un vendredi, je pars seul en métro et va jusqu’à Laval – environ une heure de transport-  j’arrive à la réunion quelques dizaines de minutes à l’avance. En entrant dans cette salle, une église anglicane, une personne se dirige vers moi et se nomme :
Bonsoir je m’appelle Jacqueline, Tu es nouveau toi ?
Je n’avais pas le choix de lui répondre car elle se faisait bien insistante .Elle me dit de la suivre et me présente les gens qui sont là tout en sirotant leur café. Enfin, nous arrivons face à son mari et elle nous met en relation. Un type très sympathique  qui me raconte  ses déboires et ses aventures avec la dive bouteille. Je lui conte un peu, moi aussi, mes expériences de vie et nous tombons d’accord sur nos ressemblances. Après la réunion, un membre nommé Jean-Paul  vient me reconduire chez moi  car il ne demeure non loin de là et m’a offert de me conduire le vendredi soir à l’avenir. Je lui raconte quelques strophes de ma vie. Il me donne son numéro de téléphone et me dit :
-Tu sais, tu peux avoir la plus belle femme de ta vie, la plus grande maison, le plus beau montant d’argent mais si tu n’as pas la sobriété, l’équilibre, tu n’as rien; tout cela n’est que matériel et passager, le matériel passe. Un peu plus tard j’applique ce principe à l’Amour. Pas d’Amour des autres et de toi tu n’as rien.
Je le remercie et  le quitte pour le revoir la semaine d’en suite .Je venais d’apprendre un nouveau mot : sobriété qui veut dire équilibre.
Ce n’est pas parce que tu ne consommes plus que la vie s’arrête; bien au contraire. Les responsabilités, les soucis et les besoins sont encore tous  bien campés là à te surveiller et à t’envahir. Je vivais d’aide sociale et comme revenu, très maigre, il m’a fallu composer avec cela. En février, après six semaines d’abstinence, je me suis fait voler mon chèque d’aide sociale dans ma boîte aux lettres. Découragé j’appelle Jacqueline qui me conseille plusieurs solutions. Les angoisses et les insécurités ont pris le haut du pavé. Le midi je ressens la faim et décide de me faire un sandwich à la viande froide. Je m’installe sur le divan de mon salon où trône ma bibliothèque bien  garnie de mes livres. Je cherche une solution immédiate à mon problème :
-À qui devrais-je demander ? Où devrais-je aller ? Qu’est ce que je vais faire ?

Les larmes se mêlent  avec mon pain et mon café. Un éclair de génie me vient :
-Tes livres…tu ne t’en sers même plus ! Va les vendre !
Et c’est ce que j’ai fait les jours suivants. Le ‘’ Nous y pourvoirons !’’ Me revient à l’esprit .Par après, dans les mois qui suivent et aussi les années, il est toujours arrivé quelque chose; une ou des solutions. René m’avait dit, en route vers une réunion, cette semaine là :
-Recherchez toujours le Royaume des Cieux et le reste vous sera donné par surcroît et en abondance selon vos besoins.
Maxime que j’ai appliqué et applique encore aujourd’hui.

Quelques mois plus tard le mari de Jacqueline m’offre d’aller dans une réunion intensive A.A., une fin de semaine,  qui va se dérouler à Saint-Benoît du Lac, Monastère bénédictin dans les Cantons de l’Est. J’accepte -avais-je le choix?- mais c’était un excellent  choix. Mes craintes et mes appréhensions vis-à-vis la Religion, l’Église, les curés, comme on disait, faisait encore rage dans mon idée. Ma révolte, si engluée dans mon esprit, me conduisait comme un automate programmé. J’aurais des efforts à faire pour me libérer de choses entendues et vues  à tous ces sujets. Je reviens de loin; de très loin.

 

Suite……Saint-benoît du Lac ( août 1980)….


Archive pour 7 juin, 2012

16 décembre 1979

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16  décembre 1979

‘’ Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur
brisé et broyé ‘’e

Psaume 50

‘’ C’est la dernière bière  que je bois de ma vie!
Et ça; c’est le dernier joint de marijuana que je fume du reste de mes jours’’, ces paroles, dites en toute affirmation convaincue, me reviennent à l’esprit aujourd’hui. En ce mois très frisquet  de décembre 1979, isolé, seul dans ma solitude dans mon logement crasseux du centre-sud de Montréal j’en arrive  au terme, au terminus, d’une phase de ma vie complètement déréglée et bouleversée qui perdure depuis sept ans; en fait depuis longtemps. Le bas-fond comme disent les alcooliques. Le fond incommensurable du baril. Bilan immensément dans le rouge. Plus de famille, plus d’amis, plus  de travail, plus d’argent, plus de relations sociales, plus de dignité humaine, plus rien .Un gouffre s’est ouvert sous mes pieds et j’y suis suspendu béatement dans le vide.

Le vide du non-sens. Une cavité à faire peur. Tu as le choix, ou bien tu y plonge tête première ou bien …? L’échelle de l’espoir se trouve tout au fond du désespoir…suffit d’y aller!

Oh que oui ! Il y a eu des  messages tout au long de cette année 1979; des messages  révélateurs et directs du futur chemin à suivre mais en avais-je saisi le sens? Les oreilles écoutent mais le cerveau ne suit pas toujours. Cette fois-là, à Sainte-Agathe des Monts, en avril seul en montagne, assis sur une grosse pierre, admirant le magnifique paysage : verdure, lacs et monts. Une voix m’est venu à l’esprit en me narguant :
-Si tu es si fin et bon comme tu le prétends, crée en un, toi, un paysage comme celui là et mets toi tout de suite à l’œuvre !
Je (me) répondis :

-Mais …je  suis  incapable de faire ça cette beauté là moi ! Impuissance !

Et je cherche la voix, je ne trouve pas.  Je suis seul. Je suis redescendu de la fugace montagne pour vaquer à mon petit train-train de désœuvré et de buveur invétéré.
Et que dire de cette rencontre, cette fois-là, par inadvertance et hasardeuse d’une femme qui me parlait que du Christ; Jésus par ici, Jésus par là. Elle aussi s’est évanouie dans la nature sans demander son reste. Combien d’autres signes me sont parvenus dans cette année de déchéance ? Innombrables! Quand on a la tête dure on ne veut pas comprendre .Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui n’écoute pas et ne veut pas écouter tout en  se fermant les oreilles et les yeux. L’égo est puissant; l’orgueil domine.

En ce samedi soir noir de décembre 79 l’espoir n’y est plus.
Je me dis :
-Il me semble que ce n’est pas du tout ce que je voulais faire de ma vie. Je suis divorcé, j’ai perdu mon travail l’an passé et ne m’en suis pas retrouvé d’autre, j’ai accumulé des dettes et je suis dans une solitude volontaire. Je bois, je consomme de la drogue et je me détruis à petit feux. J’en suis rendu aux braises maintenant et je n’ai plus de combustible. Je reluque mon taudis, encore un peu potable, mais…

Ma décision est prise et fermement je dépose ma bouteille de bière vide dans la caisse à mes pieds. Je fume ce qui me reste de gazon et ferme la lumière. Je me couche avec la gorge serrée, pleine de sanglots étouffés .Je m’endors tout comme un enfant se blottit dans les bras de sa mère qui le console.

En plein milieu de la nuit, j’entrouvre les yeux et l’appartement est inondé  d’une Lumière que je ne connais pas ; du moins que je ne reconnais pas .Il y a  dans mon salon trois personnages qui sont installés en demi-cercle. Rêve….illusion….apparition….imagination…?
Je regarde avec curiosité et intrigue ces trois ombres vêtus de coules à capuchons sur la tête, une voix me lance :

-Nous avons su que tu as enfin pris ta décision d’arrêter de boire et de consommer. Nous sommes là pour t’aider.
Moi abasourdi je réponds :

-Mais je n’ai plus rien, plus de travail, d’argent, de matériel ni de standing social ; je suis isolé et découragé. Battu à plates coutures.
La voix reprends :
-Ne t’en fais pas pour tout cela nous y pourvoirons ; tu as des pas à faire demain matin, rendors toi nous veillons.
La Lumière m’aveugle et je ne distingue pas clairement  les silhouettes, je  referme les yeux  pour les rouvrir à nouveau et tout s’est confondu dans la lumière extérieure de la rue .Un calme bienfaisant et étrange s’est accaparé de moi. Je me sens en sécurité profondément .Je  tombe dans un sommeil léthargique et me réveille qu’aux petites heures du matin. J’ouvre les paupières, et, comme saisi de frayeur, je chasse encore une fois, de mon esprit ces pensées. Je me lève et sur ma table de salon trône une annonce de journal découpée en août des Alcooliques Anonymes avec le numéro de téléphone. Est- ce moi qui l’ai déposé là la veille : il se peut bien.
Le chemin est tracé; suffit de le suivre. Je me concocte  un thé avec le même sachet tordu cinq ou six fois. Il en ressort un mince filet qui goute sensiblement à du thé. Je m’installe sur le dossier de ma chaise de cuisine les pieds sur le siège et regarde par la fenêtre. Le clocher de l’église du quartier me saute aux yeux.

-Tu as des pas à faire ce matin; fais-les!
Je retourne au salon et ramasse la petite annonce, mémorise le numéro de téléphone. Je me réinstalle sur mon dossier de chaise et les larmes me viennent aux yeux. Mon mal-être s’intensifie et je me lance :
-Allez !  Fais-le ! C’est assez  cette vie là !
Je regarde l’heure sur l’horloge de ma cuisinière vieux modèle et constate qu’il me reste environ une demi-heure avant neuf heures.
À l’heure tapant sur le neuf, j’enfile mon manteau et descends dehors vers la cabine téléphonique, car je n’ai pas le téléphone dans mon appartement, et je m’y engouffre péniblement. Je me réchauffe les mains  et saisit ma seule  pièce de dix sous dans la poche de mon manteau et la dépose dans l’appareil, toujours avec hésitation. Je maintiens la pièce entre mes doigts et la laisse aller dans la fente. Je compose le numéro et une voix détonne à l’autre bout :
-Alcooliques Anonymes mon nom est …..Puis-je t’aider ?
Avec un trémolo dans la voix je dis :
-Je pense que oui, j’ai beaucoup de problèmes et je voudrais savoir à quelle heure vos bureaux sont ouverts ? Et quelle est votre adresse ?
Sur ce je me tais et attends la réponse mais j’ai le goût de raccrocher; la voix reprends :
-Nos bureaux sont ouverts de neuf heures le matin à onze heures du soir  et tu peux venir si cela te chantes et si tu as besoin d’aide. Notre adresse c’est…sur la rue Gilford .
Comme sidéré, je ne sais plus quoi rajouter mais balbutie :
-C’est bien, j’irai peut-être vous voir demain matin, merci et bonjour!
En raccrochant j’entends l’appareil qui digère ma pièce de dix sous mais au lieu d’en finir là il me rend ma pièce mais aussi un autre dix sous .Pour me dire, peut-être, de recommencer si besoin il y a.
Je me redirige en toute hâte vers mon logement avec des carreaux brisés laissant entrer la neige et le froid. Mais qu’importe maintenant j’ai autre chose pour me réchauffer et dans mon esprit une voix me dit :
-Ce n’est pas peut-être; tu vas y aller  demain !
Tout comme un bon soldat que j’ai été je me dis :
-Oui monsieur !

Revenu dans mon logis, j’éclate en sanglots ; mon premier pas est fait. Je suis épuisé et je m’étend sur mon lit et dors à poings fermés.

‘’Je prends les ailes de l’aurore
et me pose au-delà des mers,
même là, Ta main me conduit,
Ta main droite me saisit.’’

(Psaume 138-1,9)

Lorsque je m’éveille les choses n’ont plus le même aspect. Curieusement j’ai perdu cette soif d’alcool; je ne désire plus aller au dépanneur regarnir mon frigo de bières et d’en consommer jusqu’au trou noir. Je constate que ma vie est un désastre, un grand champ de bataille ou tout est à reconstruire. Je me trouve dans un no mans land désertique. Je me laisse tergiverser par les flots du moment présent .Je ressens que je suis tout proche d’un îlot de verdure  et de beaux pâturages. Une oasis  de paix et d’espoir. Je maintiens cette pensée accrochée à mon esprit. Le même soir, et ce depuis plusieurs années, je me couche abstinent d’alcool et de drogues.

Le lendemain, un lundi, je vais à la banque, retire quelques dollars et me dirige vers un petit restaurant où je savoure un excellent café chaud. Je m’y attarde et je sais que le moment venu je vais me diriger vers le bureau des A.A.Il fait un soleil éclatant pour un mois de décembre, l’air est vivifiant et envoûtant.

Je décide de marcher jusqu’à ce bureau tout en prenant mon temps. J’arrive devant l’édifice, hésitant, encore mais toujours motivé à faire un autre bout de chemin dans ma vie. Je grimpe l’escalier, mon cœur bat la chamade. Arrivé devant un comptoir vide ; j’attends : personne mais j’entends des voix à l’arrière dans une salle .Je ne fais ni un ni deux et redescends l’escalier pour aller au petit restaurant au premier étage, j’ai faim; très faim. Je m’installe au comptoir et commande une frite et un hamburger avec un café. Après mon repas je repars vers le haut de l’escalier et cette fois arrivé tout en haut  un homme avec une petite barbe m’accueille :
-Bonjour mon nom est Bernard, puis-je t’aider.
Je lui marmonne quelques phrases  et sur le champ il me présente Madeleine qui va s’occuper de moi.

Après Madeleine je rencontre René, alcoolique, qui m’explique où je suis et pourquoi j’y suis. Je ne suis plus seul à combattre ce mal de l’ivrogne. René m’explique nos affres et nos déboires avec l’alcool. Et que seulement une Puissance Supérieure peut nous en délivrer :
-Nous souffrons de la maladie de l’âme, la maladie des émotions; une maladie spirituelle. Nos souffrances, notre incapacité de vivre dans ce monde tonitrué et malade autant que nous .Ces souffrances sont des appels à Dieu pour nous soulager  et vivre libres. Mon interlocuteur est volubile et cela m’étourdi .Il me donne quelques feuillets de littérature et m’enjoins de lui téléphoner pour que nous allions faire un meeting les jours suivant. Je le quitte donc et retourne chez moi. Je suis fatigué, épuisé et en même temps heureux d’avoir posé les pieds sur un continent tout en espoir et en Lumière.

Arrivé à la maison, après avoir fait quelques achats sans liquide de perdition, je m’étends sur mon lit et dors  environ une heure ; le temps que la migraine passe. Je me relève et  me suis procuré du café et je le savoure .Je lis maintenant la littérature que René m’a donné et je sens en moi une vie renaître. J’ai faim de connaître, de savourer cette liberté; car je suis libéré de l’emprise de l’alcool. Il se trouve qu’à l’endos d’un des feuillets il y a la Prière de la Sérénité : Mon Dieu donnez nous la Sérénité d’accepter les choses que nous ne pouvons changer, le Courage de changer les choses que nous pouvons et la Sagesse d’en connaître la différence. Combien de fois l’ai-je dite cette prière jusqu’à m’endormir comme on chante une berceuse à un enfant malade  pour soulager ses souffrances.

Je ne connais pas ma destinée, je ne sais rien des futurs jalons de mon existence je me laisse guider, diriger par cette  Puissance Supérieure que je sens en moi. Mon chemin est tracé rectiligne mais toujours en avant .Je vais faire mon premier meeting trois jours plus tard, sans avoir consommé ni bière ni drogues.

Le Seigneur va me conduire, de fil en aiguilles, sur cette route vers des personnes qui, elles, vont  me ramener à la maison. René m’amène faire une réunion un mercredi soir.

J’y vois là des alcooliques et toxicomanes en plein sourire et joyeux. Je me retrouve dans une nouvelle et belle grande famille.

Le lendemain je décide de décorer  mon logement pour le rendre un peu plus attrayant et vivable. Quelques coups de pinceaux et  de chiffons font l’affaire .Je prends une pause et je regarde la liste de réunions que René m’a donné le veille au  soir. Je vois qu’il y a une rencontre le lendemain à  Laval et me dis :
-Mais c’est à une bonne distance, il me faut prendre le métro…..l’autobus…
Et là je m’arrête net ! Et  ça me dit :
-C’est là que tu vas un point !C’est tout. Mon idée est faite.

Le lendemain, un vendredi, je pars seul en métro et va jusqu’à Laval – environ une heure de transport-  j’arrive à la réunion quelques dizaines de minutes à l’avance. En entrant dans cette salle, une église anglicane, une personne se dirige vers moi et se nomme :
Bonsoir je m’appelle Jacqueline, Tu es nouveau toi ?
Je n’avais pas le choix de lui répondre car elle se faisait bien insistante .Elle me dit de la suivre et me présente les gens qui sont là tout en sirotant leur café. Enfin, nous arrivons face à son mari et elle nous met en relation. Un type très sympathique  qui me raconte  ses déboires et ses aventures avec la dive bouteille. Je lui conte un peu, moi aussi, mes expériences de vie et nous tombons d’accord sur nos ressemblances. Après la réunion, un membre nommé Jean-Paul  vient me reconduire chez moi  car il ne demeure non loin de là et m’a offert de me conduire le vendredi soir à l’avenir. Je lui raconte quelques strophes de ma vie. Il me donne son numéro de téléphone et me dit :
-Tu sais, tu peux avoir la plus belle femme de ta vie, la plus grande maison, le plus beau montant d’argent mais si tu n’as pas la sobriété, l’équilibre, tu n’as rien; tout cela n’est que matériel et passager, le matériel passe. Un peu plus tard j’applique ce principe à l’Amour. Pas d’Amour des autres et de toi tu n’as rien.
Je le remercie et  le quitte pour le revoir la semaine d’en suite .Je venais d’apprendre un nouveau mot : sobriété qui veut dire équilibre.
Ce n’est pas parce que tu ne consommes plus que la vie s’arrête; bien au contraire. Les responsabilités, les soucis et les besoins sont encore tous  bien campés là à te surveiller et à t’envahir. Je vivais d’aide sociale et comme revenu, très maigre, il m’a fallu composer avec cela. En février, après six semaines d’abstinence, je me suis fait voler mon chèque d’aide sociale dans ma boîte aux lettres. Découragé j’appelle Jacqueline qui me conseille plusieurs solutions. Les angoisses et les insécurités ont pris le haut du pavé. Le midi je ressens la faim et décide de me faire un sandwich à la viande froide. Je m’installe sur le divan de mon salon où trône ma bibliothèque bien  garnie de mes livres. Je cherche une solution immédiate à mon problème :
-À qui devrais-je demander ? Où devrais-je aller ? Qu’est ce que je vais faire ?

Les larmes se mêlent  avec mon pain et mon café. Un éclair de génie me vient :
-Tes livres…tu ne t’en sers même plus ! Va les vendre !
Et c’est ce que j’ai fait les jours suivants. Le ‘’ Nous y pourvoirons !’’ Me revient à l’esprit .Par après, dans les mois qui suivent et aussi les années, il est toujours arrivé quelque chose; une ou des solutions. René m’avait dit, en route vers une réunion, cette semaine là :
-Recherchez toujours le Royaume des Cieux et le reste vous sera donné par surcroît et en abondance selon vos besoins.
Maxime que j’ai appliqué et applique encore aujourd’hui.

Quelques mois plus tard le mari de Jacqueline m’offre d’aller dans une réunion intensive A.A., une fin de semaine,  qui va se dérouler à Saint-Benoît du Lac, Monastère bénédictin dans les Cantons de l’Est. J’accepte -avais-je le choix?- mais c’était un excellent  choix. Mes craintes et mes appréhensions vis-à-vis la Religion, l’Église, les curés, comme on disait, faisait encore rage dans mon idée. Ma révolte, si engluée dans mon esprit, me conduisait comme un automate programmé. J’aurais des efforts à faire pour me libérer de choses entendues et vues  à tous ces sujets. Je reviens de loin; de très loin.

 

Suite……Saint-benoît du Lac ( août 1980)….

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