Grâce et nature

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Grâce et nature

Sieur l’érable de sa majestueuse ombrée nous enveloppe câlinement  et amoureusement. Le soleil darde de ses rayons ardemment que nous avons le réflexe de s’isoler à la recherche de fraîcheur. Des gaies bleutés criaillent de joies et d’affirmations. Ils s’interpellent d’un feuillu au conifère  s’invitant l’un l’autre à la grande et magnificence de l’éclat de cette belle et plantureuse journée en plein été. Des grives sautillent, torses bombés, au moindre son détecté de leurs frêles pattes. Je respire profondément et hume les parfums des roses sauvages à proximité. Les criquets, inlassables, labourent l’air de leurs frottements d’ailes interminables. Je n’ai pas envie  de parler mais de savourer ce silence duveteux et si bienfaisant. Mon ouïe se délecte  de cette onde magique et profonde.

Dans mon petit antre de cet espace verdâtre je pense, réfléchis, médite et contemple. Je fixe un pin dont les inédites ramifications toutes nouvelles du printemps lui donne un aspect de douces  dentelles au bout de ses branches olives foncées. Des mésanges, innocents, piaillent d’un étage à l’autre dans ces sapins embaumant les odeurs de Noel. Tout s’exhibe au ralenti et au pas de tortue pour ne pas plier sous le poids de la chaleur. On bouge mais si peu. Les yeux mi-clos, immobile, je scrute l’herbe d’où foisonne quelques toiles d’araignées du matin. Elles semblent abandonnées ; pièges fugaces d’un moment .Mon regard se pose sur un minuscule pin qui essaie de se frayer un chemin entre deux érables, qui eux, semblent lui servir de tuteur. Magnifique nature même là l’entraide existe mais ne pas s’y méprendre. Et il m’est venu à l’esprit, lors d’un de mes séjours au Monastère, une discussion avec un moine par un bel après-midi d’été comme celle-ci. J’avais des interrogations à ne plus finir sur la nature humaine et les comportements des humains.

Notre conversation allait bon train je demande :
-Comment se fait –il que les hommes, pas tous heureusement, sous le couvert d’une très bonne intention recherchent que le bénéfice et l’admiration ? Comment se fait-il qu’ils ne peuvent donner sans espoir de retour, toujours à rechercher un avantage personnel soit d’exaltation ou de gratification; pourtant leurs gestes sont très louables. En plus, ils prononcent de très belles paroles immensément sensées. Comment faire la distinction et le discernement de ce qui est bien et de ce qui revient au mal ?

Pensif et en réflexion, mon compagnon moine me dit :
-La grâce et la nature.

Je le regarde et sursit :
-La Grâce et la nature ? Que voulez-vous dire ?

Il me regarde amicalement et me dit :
-As-tu du temps présentement pour toi. Es-tu occupé ? As-tu une demi-heure de disponibilité en ce moment ?

Je réponds :
-Oui j’ai tout mon après midi  et vous ?

Il sort de sa poche un exemplaire du livre : ‘’ Imitation de Jésus-Christ’’ De Thomas a Kempis (1380-1471) et me montre sa copie. Je regarde et lui dis :
-Je ne connais pas cet auteur qui est-il ?
Après avoir situé l’auteur en son temps il me dit :
-Ce livre là il est nécessaire de le lire au compte-goutte. Peu à la fois, peu à chaque jour. Il est d’une profondeur spirituelle qui te  donnera tes réponses à tes interrogations  mais aussi pour ton avancement dans ta vie spirituelle. On ne lit pas ce livre comme on lit une revue ou un roman. Mais bien prendre le temps de digérer la lecture, la méditer et en faire la contemplation. Y réfléchir profondément. Je te suggère de lire, relire et à nouveau relire  tout comme la Règle de Saint-Benoît; un extrait tous les jours.
Cet après-midi je vais lire avec toi, dans le troisième livre (Imitation de Jésus Christ est en quatre livres), au chapitre cinquante quatre  des Divers mouvements de la nature et de la Grâce. À toutes les fins de phrase je vais prendre une pause de cinq ou six secondes  comme si nous dégustions un excellent vin tout en savourant son arôme et en humant  son bouquet. Es-tu d’accord ?

Je lui fais signe que oui. Confortablement installés il commence avec pause la lecture de chaque phrase. J’écoute attentivement, mes oreilles toutes ouvertes. Et je découvre là l’Esprit dans toute sa beauté.

‘’Des divers mouvements de la nature et de la grâce
( Chair et Esprit)

Jésus-Christ: Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de la grâce, car, quoique très opposés, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu’à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut-il faire le discernement. 
Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans leurs paroles et dans leurs actions: c’est pourquoi plusieurs sont trompés dans cette apparence de bien. La nature est pleine d’artifice; elle attire, elle surprend, elle séduit, et n’a jamais d’autre fin qu’elle-même.
 
La grâce, au contraire, agit avec simplicité et fuit jusqu’à la moindre apparence du mal; elle ne tend point de pièges et fait tout pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin.

La nature répugne à mourir; elle ne veut point être contrainte, ni vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement. Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité, recherche l’assujettissement, aspire à être vaincue et ne veut pas jouir de sa liberté; elle aime la dépendance, ne désire dominer personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu et, à cause de Dieu, elle est prête à s’abaisser humblement au-dessous de toute créature.

La nature travaille pour son intérêt propre et  calcule  le bien qu’elle peut retirer des autres. 
La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut être utile à plusieurs. La nature aime à recevoir les respects et les honneurs.
 La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire. La nature craint la confusion et le mépris. 
La grâce
 se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de Jésus.

La nature aime l’oisiveté et le repos du corps. 
La grâce ne peut être oisive et se fait une joie du travail. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier.
 
La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne dédaigne point ce qu’il y a de plus rude et ne refuse point de se vêtir de haillons.

La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit du gain terrestre, s’afflige d’une perte et s’irrite d’une légère injure. 
La grâce n’aspire qu’aux biens éternels et ne s’attache point à ceux du temps; elle ne se trouble d’aucune perte et ne s’offense point des paroles les plus dures, parce qu’elle a mis son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt.

La nature est avide et reçoit plus volontiers qu’elle ne donne; elle aime ce qui lui est propre et particulier. 
La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité, se contente de peu et croit qu’il est plus heureux de donner que de recevoir. La nature porte vers les créatures, la chair, les vanités, elle est bien aise de se produire.
 

La grâce élève à Dieu, excite la vertu, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au-dehors, et rougit de paraître devant les hommes.

La nature se réjouit d’avoir quelque consolation extérieure qui flatte le penchant des sens. La grâce ne cherche de consolation qu’en Dieu seul et, s’élevant au-dessus des choses visibles, elle met tous ses délices dans le souverain bien. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre; elle ne sait rien faire gratuitement mais, en obligeant, elle espère obtenir quelque chose d’égal ou de meilleur, des faveurs ou des louanges; et elle veut qu’on tienne pour beaucoup tout ce qu’elle fait et tout ce qu’elle donne. 
La grâce ne veut rien de temporel, elle ne demande d’autre récompense que Dieu seul et ne désire des choses du temps, même les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens éternels.

La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents; elle se glorifie d’un rang élevé, d’une naissance illustre; elle sourit aux puissants, flatte les riches et applaudit à ceux qui lui ressemblent. 
La grâce aime ses ennemis mêmes, et ne s’enorgueillit point du nombre de ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins qu’ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le pauvre que le riche, compatit plus à l’innocent qu’au puissant, recherche l’homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d’exhorter les bons à
 s’efforcer de devenir meilleurs, afin de se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce qui la blesse. 
La grâce supporte avec constance la pauvreté.

La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses intérêts. La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne s’attribue aucun bien, ne présume point d’elle-même avec arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l’éternelle sagesse et au jugement de Dieu. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d’être connue et de s’attirer la louange et l’admiration. 

La grâce ne s’occupe point de nouvelles ni de ce qui nourrit la curiosité; car tout cela n’est que la renaissance d’une vieille corruption, puisqu’il n’y a rien de nouveau ni de stable sur la terre. 
Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et l’ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l’éloge et l’estime, et à ne chercher en ce qu’on sait et en toute chose, que ce qui peut être utile, et l’honneur et la gloire de Dieu.
 
Elle ne veut point qu’on loue ni elle ni ses œuvres; mais elle désire que Dieu soit béni dans les dons qu’il répand par pur amour. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu; c’est proprement le sceau des élus; c’est le gage du salut éternel. De la terre, où son cœur gisait, elle élève l’homme jusqu’à l’amour des biens célestes, et le rend spirituel, de charnel qu’il était.
 
Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle rétablit au-dedans de l’homme l’image de Dieu.

        (Livre 3e (Imitation de Jésus-Christ) De la vie intérieure ,54)’’

Le  silence règne à présent entre nous deux  entrecoupé du chant des merles. Il rajoute :
-Une phrase par jour pas plus. Un paragraphe tout au plus .Prends trois mois, six mois  un an si tu le veux mais prends ton temps. Tout comme pour les Écritures que ce soit les Évangiles, des textes des Pères de l’Église, des Homélies nous devons prendre le temps de bien les assimiler.
Et notre conversation fut interrompue par le son de la cloche qui nous appelle aux Vêpres.

Je ressors de mes pensées tout en fixant le jeune pin et ses deux gardes du corps. L’après-midi avance et je sors mon exemplaire de ‘’Imitation de Jésus-Christ’’ et machinalement j’ai sous les yeux : ‘’ Des mouvements de la nature et de la Grâce ‘’.


La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité, se contente de peu et croit qu’il est plus heureux de donner que de recevoir. La nature porte vers les créatures, la chair, les vanités, elle est bien aise de se produire. 

Mon point de réflexion pour le reste de la journée. L’érable me prodigue toujours son ombre généreuse et les gais bleus se sont tus pour céder la place au silence Divin.

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 15 août 2012.


Archive pour août, 2012

Héritage.

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Héritage.

Maître Kan s’en est allé, doucement,  rejoindre ses ancêtres dans l’au-delà. Il laisse dans le deuil son fils Tchen, son épouse et ses deux enfants. Ses deux filles Souen et Li, leurs maris et leurs enfants. L’épouse de Kan ayant trépassée quelques années auparavant. Ses trois enfants, tous d’âge mur, se rendent tristement chez le protonotaire de maître Kan pour la lecture des dernières volontés de l’aïeul. Quelle ne fût pas leur surprise de savoir que leur père leur a légué ne fût-ce que ce soit .Une embrouille les a divisés à la mort de leur mère. La famille a éclaté sans crier gare. Maître Kan, blessé,  s’est retrouvé seul et isolé pendant plusieurs années sans voir ni les unes ni l’autre. Il s’est retiré, en ermite, dans sa maison de campagne ; entouré de ses bonsaïs chéris. Ses enfants n’avaient aucune espèce d’idée de ce que pouvait découdre leur père. Le protonotaire, petit homme sérieux, mi-figue-mi raisin, avec ses lunettes rondes sur le bout de son nez ,commence la lecture du document  testamentaire de Maître Kan. Il lit pausément à  voix mi-basse par respect au vieil homme qui repose maintenant dans l’urne funéraire trônant sur le bureau.  Les filles et leur frère suivent religieusement  cette lecture.

À la suite d’un court préambule, l’officiel entre dans les détails du legs :
-À  mes enfants  je leur laisse ma propriété de campagne mais à une condition explicite ; qu’ils ne la vendent pas ou la cèdent à qui que ce soit.

Ils devront terminer, tous ensembles, l’œuvre de réconciliation que j’ai entreprise, et ce, depuis plusieurs années. Ils trouveront sur place un document et tout le matériel nécessaire utiles à cette fin qui les guidera.
Que Dieu leur vienne en aide.


Le protonotaire se tait, regarde les enfants et leur dit :

-C’est tout ! Voici le document pour votre consultation.

Abasourdis et consternés ils se regardent avec étonnement. Li  est la première à parler :
-Qu’est ce que cela veut dire :’’ finir l’œuvre de réconciliation’’ qu’il a entreprise ? Comment allons nous savoir ce qu’il voulait dire, lui qui ne nous a pas adressé la parole depuis plus de sept ans .Je n’ai pas le temps, moi, de finir les œuvres de tous et chacun ; surtout les siennes. Qu’en pensez-vous ? Toi  Souen ? Et toi Tchen ? Je travaille, j’ai des responsabilités, mon mari et mes enfants. Je n’ai pas une minute à moi. Il m’a fallu repousser des rendez-vous pour venir ici aujourd’hui .Elle se tait pour laisser la parole aux autres.
Tchen reprend :
-Je ne sais pas ce qu’il veut dire, moi non plus. Je n’ai eu des contacts avec lui que lors du décès de notre mère .Je sais une seule chose c’est qu’il s’adonnait à la culture des bonsaïs, à la méditation et à la contemplation. Son idéal qu’il affirmait; son idéal égoïste oui !  En plus les bonsaïs c’est japonais ça et nous sommes chinois .Je n’y comprend absolument rien à tout cela. Moi aussi j’ai mes occupations  avec ma compagnie d’informatique et mes préoccupations professionnelles. Qu’en penses-tu toi  Souen ? Tu es l’ainée; tu l’as connu un peu plus longtemps que nous et tu étais sa préférée.
Souen, pensive, soupire profondément et délicatement :
-Il nous transmet un message, un message de l’au-delà. C’est à nous de voir ? Personnellement, moi aussi, je suis accaparée  par d’innombrables préoccupations et obligations, familiales, sociales et professionnelles. Mais  nous lui devons au moins une visite à cette maison de campagne et nous verrons bien. Je suis bien curieuse de ce que nous y découvrirons.
Qu’en pensez-vous ? Ceci nous donne l’occasion, au moins d’être ensembles pour une activité ce que nous n’avons pas fait depuis bien des années. Et, si vous voulez mon avis, nous aussi nous ne lui avons pas adressé la parole pendant tout ce temps. Cette période là est bel et bien  finie, adaptons-nous !

 

Elle s’adresse au protonotaire :
-Cette maison se situe  à quelques centaines de kilomètres d’ici n’est –ce pas ?
L’homme lui tend un morceau de papier sur lequel il a noté l’adresse et le chemin pour y parvenir ainsi que la clef pour la porte principale .Souen le remercie.

Tous les trois se lèvent en même temps et quittent l’étude du protonotaire.

Ils se donnent rendez-vous cinq jours plus tard à la résidence de Tchen et partent en voiture pour la maison de campagne de leur père. Durant le trajet ils soulèvent plusieurs interrogations des intentions de leur défunt père.
Dans ses dernières volontés, il a demandé de faire répandre ses cendres sur le jardin sec  du jardin .Mystère pour les enfants. Ils roulent quelques heures et arrivent enfin à la dernière résidence de leur paternel.

Le soleil gravit son dernier échelon vers son apogée. La maison semble une  pauvre chaumière écrasée sous les grands pins ayant comme arrière plan une série rocambolesques de monts et montagnes. Le paysage en est féérique malgré toutes leurs appréhensions. Des effluves de pins, de sapins et d’odeurs de fleurs odorantes  flottent dans l’air ; on y sent une sécurité et une sérénité rassurantes. Des trois, Souen  s’approche de la maisonnette comme un éclaireur, à pas furtif elle se dirige vers  une fenêtre aux carreaux embués de poussière. Elle sort un papier mouchoir de sa bourse et nettoie une infime partie de la vitre mais peine perdue elle ne peut pas entrevoir l’intérieur qui baigne dans l’obscurité. Elle se poste devant la porte principale et fait signe à son frère et sa sœur de l’accompagner. Tous les trois se figent devant l’entrée et  regarde Souen glisser la clef dans la serrure. Un cliquetis se fait entendre dans le verrou et la porte s’entrouvre. Le silence s’abat  sur eux comme une giboulée du printemps .Coït et interdits ils n’osent pas pénétrer dans l’antre. Li, plus frondeuse, s’avance à pas de loup vers la plus grande pièce immergée, elle aussi, dans l’obscurité. Elle tire un rideau de  bambou à fine lanières. La lumière  pénètre à pleines effusions et s’étale de tout son long sur les meubles, tables, plancher et murs.

Tchen et Souen suivent de près leur sœur cadette. Ils reluquent, regardent furtivement les objets plus ou moins hétéroclites disposés ici et là sur les différents meubles. Sur une grande table à dessins se trouve un cylindre fermé, aux deux extrémités, par des sceaux en cire rouge  du moyen âge. Ils n’y portent pas une importante attention. Souen a levé tous les rideaux des autres pièces et ouvert les fenêtres, la maison est maintenant inondée de lumière éclatante et d’air pure. Tous les trois se dirigent vers la cuisine où trône une minuscule table et deux chaises; leur père vivait de façon simple et humble. Sur le comptoir adjacent à la fenêtre, Tchen y voit un mot de  son père écrit sur du papyrus ancien. C’est un poème en chinois qui dit :

-Nous sommes des instruments de la Puissance Divine
Si souvent imparfaits et mal utilisés, mais Lui nous raffine
Cherchez les notes du scribe, cherchez la peau fine
Celles enroulées et enduites de paraffines.

Tchen, avec son esprit cartésien, analyse presqu’algébriquement et par déductions ce qu’il vient de lire; il ne voit pas ! Il donne le document à Li qui elle non plus ne saisit pas le sens .Elle le transmets à Souen qui leur dit :
-Ce sont des indices, voyons voir si nous ne pouvons trouver autre chose. En attendant je vais préparer du thé. Tchen allumes un feu s’il te plaît pour faire bouillir de l’eau ?
Tchen s’exécute. Souen ouvre la seule et unique armoire de cette cuisinette, y sort une boîte de thé et trois tasses. Elle découvre sur l’unique tablette, sous la théière, une autre missive poétique en chinois, encore une fois, et elle lit à voix semi-haute :


- De vos mains, les éléments fonderont  inévitablement et sensuellement
Du bois surgiront des chefs d’œuvre taillés divinement
De l’eau s’écouleront des cascades inlassablement
De la terre surgiront des belles et des beaux, adroitement
Du métal façonnés  vivront les kaléidoscopes de formes, subtilement
Du feu rejailliront les étincelles de vie, amoureusement.

Elle porte ce parchemin à son frère occupé avec ses copeaux de bois. Tchen parcoure le document et s’adresse à sa sœur :
-Les cinq éléments, construction et réalisations, mais de quoi s’agit-il ? Cherchons encore Souen il doit bien y avoir d’autres indices. Il place le message avec l’autre sur la minuscule table de cuisine. Li, pour sa part, continue d’explorer le reste de la maison. Curieuse et discrète  elle entre dans la chambre à coucher de son père. Sur une petite table de chevet elle découvre un exemplaire du Livre du Yi-King et les tiges d’achillée pour consulter l’Oracle. Elle entrouvre le live et y découvre une feuille de papier d’un blanc ocre et y lit un poème en mandarin :


-À mes enfants : le temps est venu d’ériger, de bâtir et de finaliser
Cherchez l’endroit secret, près du grand chêne de fierté
Vous y trouverez un trésor inestimable tant convoité
Patience, tolérance, et amabilité doivent être fidélisées.
L’amour, l’amitié et la fraternité vous y découvrirez.

Li, songeuse, amène ce dernier message à  Tchen et Souen. Elle leur lit et les regarde avec une série de points d’interrogations dans ses grands yeux bleus.

Elle dépose la feuille blanchâtre avec les autres sur la table. Les trois s’installent en demi-cercle autours de l’étal et réfléchissent, Souen dit :
-Après le thé allons explorer  l’extérieur mais avant jetons un coup d’œil sur les messages et aussi ce fameux cylindre que nous avons aperçu sur la grande table à dessins.

Les deux autres approuvent. Tout en dégustant leur thé bienfaisant ils relisent les messages un à un. Souen se lève et va quérir le cylindre scellé dans l’autre pièce et elle dit :
-Regardez le premier message qui parle de sceaux de cire rouge, n’est ce pas cela ?
-Oui !

S’exclament les deux autres avides de curiosités. Ouvre-le Souen ! Ouvre –le !
La jeune femme  brise un sceau et enlève une espèce de couvercle qui ferme le cylindre. À l’intérieur se trouve enroulé sur lui-même une immense feuille de papyrus. Elle brise l’autre sceau pour pouvoir pousser le document hors de sa gaine de carton, sans le détériorer. Doucement elle finit par l’extraire du tube. Elle l’étale sur la table de cuisine. Tous les trois jettent un coup d’œil et constatent que c’est un plan de jardin japonais tout en détails. Un jardin en projet avec des dimensions, pour eux, titanesques  mais tout à fait réalisable.

Ils se dévisagent les uns et les autres, Li  dit :
-Lisons le dernier message qui s’adresse directement à nous :
‘’ le temps est venu d’ériger, de bâtir et de finaliser’’ mais à quel endroit sur sa propriété voulait-il cela ? Et si nous allions faire une expédition à l’extérieur pour voir ?

D’emblée, tous se mettent debout et se dirigent à l’extérieur où le soleil balaie la contrée de ses rayons jaunâtres. L’air ambiant, réchauffé par l’astre du jour embaume le pin et les sapins environnants. Ils suivent un petit chemin tapissé d’aiguilles de conifères  qui les amène droit devant un immense chêne, Souen s’exclame :
-Le chêne de fierté !

 Derrière, camouflée sous des branches mortes, une porte indique un caveau. Tchen enlève les branches et dégage l’entrée de cette crypte. La porte n’a pas de serrure, seulement des chevillons de bois qui la retienne. Tchen les fait pivoter et ouvre lentement. Une odeur sèche leur vient aux narines. Une odeur de pierre, de ciment et de bois. Ils trouvent, près de l’entrée un bac à torches rudimentaires déjà toutes enduites d’huile et de gomme de sapin. Avec son briquet, Tchen allume une torche et passe la flamme à ses deux sœurs qui se sont munies, elle aussi, de torches. Ils s’avancent à pas prudents dans la pièce souterraine.

Après quelques dizaines de pas ils s’y trouvent au beau milieu. Ils élèvent leurs torches au dessus de leur tête et  constatent l’ampleur du matériel qui s’y trouve. Pierre concassée, sable, vases, lanternes, rampes, bois de toutes dimensions, ciment, et toute une myriade d’instruments aratoires et de jardinage. Des brouettes et des instruments de précisions. Sur une immense pierre ils trouvent un volume sur la construction et l’aménagement d’un jardin japonais.

À l’intérieur du livre un dernier message, Tchen lit :

-Voilà! Vous avez découvert ce que je faisais en secret depuis toutes ces années. Je ne vous ai pas laissé d’argent ou de legs monétaire. Déjà avec les derniers déboires, lors du décès de votre mère, nous nous sommes divisés, fait la guerre, départager et désunis comme à toutes les fois, et ce, dans toutes les familles lorsqu’il y a héritage d’argent et de possessions. Je ne vous demande rien, je  n’exige rien de votre part, vous êtes entièrement libres de faire ce qui vous plaira mais de grâce lisez  jusqu’au bout et réfléchissez à ce que je vais vous dire. Je vous aime mes enfants et vous m’avez manqué énormément. Lorsque vous étiez petits, au berceau, j’allais vous prendre dans mes bras la nuit et vous bercer au clair de lune. Aujourd’hui je n’y suis plus mais je vous demande une chose, une seule, aménagez ce jardin, construisez cet aire de repos, de méditation et de contemplation. Ce sera mon héritage spirituel pour vous trois. Faites-en votre ouvrage et votre chef-d’œuvre qui sera aussi le mien.
Les enfants, les larmes aux yeux, s’entourent de leurs bras et gardent un silence respectueux et profond. Tchen continue la lecture :
-Je vous ai laissé le plan d’aménagement que vous avez surement dû découvrir. Exécutez-le et vous verrez la beauté éclater à vos yeux. L’art du jardin japonais en est un de réalisation personnelle. Tout y est méticuleusement, en esprit, réfléchit.
Toi Tchen le calculateur, tu étais comme ça  quand tu étais enfant, je te suggère le jardin sec avec ses pierres, son gravier et son sable mais aussi avec ses rochers et ses obstacles.
Toi  Souen ,la douce, étant enfant tu aimais la beauté de la nature, je te suggère l’aménagement des arbres, arbustes, bonsaïs et  arrangements floraux.
Et pour toi Li, la persévérante, je te suggère la cascade d’eau et le bassin d’eau, les nénuphars et les poissons ainsi que les différentes lanternes.
Et à tous les trois, pour terminer, la construction d’un fugace pont qui unira tous ces chefs d’œuvre que vous aurez exécutés en ensemble. Regardez les plans, consultez ce livre et… à l’ouvrage ! Entrez en ligne de compte le lever et le coucher du soleil, les directions de la lumière du jour et des reflets de la lune la nuit. Sans oublier un bac à encens et Bouddha ou une croix selon votre choix.

Vous aurez besoin de main-d’œuvre, d’ouvriers ; impliquez vos conjoints et conjointes et vos enfants. Réalisez tous ensembles cet œuvre d’art spirituel.
Adieu mes enfants et aimez-vous les uns les autres et, surtout, pardonnez moi de ne pas vous avoir contacté depuis tant et tant d’années.
Votre père qui vous aime tendrement.

Silencieux Tchen, Souen et Li sont en profonde réflexion. Impensable, inimaginable ou infaisable ? Et leurs vies, leur travail, leur famille et leurs occupations ? Ils ressentent tous les trois comme un courant électrique leur traverser l’esprit et leurs tripes. Et pourquoi pas !

L’ainée demande à Tchen de retourner à la maison  du père et d’aller chercher le plan découvert dans le cylindre pendant qu’elle et Li  arpentent le terrain. Leurs pas les conduisent vers un petit lot dégagé et fourbi d’immenses pierres .Li s’exclame :
-‘’ De l’eau s’écouleront des cascades inlassablement’’.
Elle se dirige vers l’orée du bois et entend l’écoulement d’une source et elle se dit :
-Il s’agit de la détourner cette source et la faire débouler cette petite pente .Placer des galets et une cascade apparaîtra.
Un peu plus bas, séparé naturellement, un espace en friche n’attend que les mains d’artisans pour y construire un jardin sec.


Les deux filles contemplent un chef-d’œuvre en construction ; selon elles. Tchen revient avec le plan entre ses mains et constate le travail de ses sœurs qui délimitent avec des branches  les futurs emplacements. Il étale le plan sur un gros caillou et lui donne le sens de l’orientation. Au nord la cascade vers le midi terminant sa course dans un bassin avec des nénuphars. À l’est le jardin sec en trois parties et à l’ouest un patio entouré d’arbres, d’arbustes, de fleurs ; de bancs. Tout autours du grand jardin un chemin de méditation bordés de lanternes, de pots de fleurs et de bonsaïs. Le pont enjambe la cascade en son milieu qui mène de l’est à l’ouest. Tchen retourne dans le caveau à matériel et constate que son père avait tout prévu. Il appelle ses deux sœurs pour un conseil de famille. Li étant architecte de profession prendra le chantier en charge. Elle dit aux deux autres :
-N’allez pas trop vite !  J’ai mon travail et vous aussi. Nous avons nos familles, nos enfants et nos obligations sociales…
Souen, toujours posée et calme intervient :
-Écoutez, nous sommes emballés par ce projet, et, je ne sais pourquoi mais nous devons le réaliser. Et si nous faisions concorder tous  nos vacances annuelles et celles des conjoints et des enfants pour le réaliser ce dessein ?
Elle regarde son frère et sa sœur qui tout de go approuvent.

 

Elle continue :
-Toi Tchen , ton épouse Touei ne travaille pas et tes enfants , tout comme les miens, finissent l’école dans un mois ? Tant qu’à toi Li , ton conjoint Ken peut faire concorder ses vacances avec toi et les enfants et tandis que moi  mon conjoint Kien en sera ravi je suis sûr, les enfants aussi . Nous serons douze. Je m’occupe de la nourriture que nous partagerons. Fixons nous des dates. La première chose à faire c’est discuter avec nos proches et revenir faire une visite des lieux. Ensuite, fixer une date de début de travaux. J’ai remarqué  lorsque nous sommes arrivés qu’il y a un petit village dans la vallée; nous pourrions nous approvisionner en nourriture, matériel et quoi que ce soit pour nos besoins. Qu’en pensez-vous ?

Tous les trois se tiennent par la main, en cercle, et font une prière pour leur père décédé. Tchen roule le plan et ils se dirigent vers la maison en ayant pris soin de bien refermer le caveau. Dans l’auto, au retour, une phrase leur revient à l’esprit et c’est Li qui la prononce :
-Par la Grâce de Dieu !

Un mois après, jour pour jour, les familles débarquent des autos avec tous leurs bardas. Les enfants, eux, sont heureux d’être de retour à la maison de leur aïeul et ravis que rien n’ait changé depuis leur dernière visite de reconnaissance quelques semaines auparavant. Li, en maîtresse des travaux, assigne les tâches à  tout à chacun. Souen ,en économe, alloue les pièces de la maison à tous les membres des familles. Les enfants décident, tant qu’à eux, de vivre dans la grande pièce. Les parents ont chacun leur chambre et sont très heureux malgré l’inconfort, Tchen dit :
-Ça nous changera de nos aisées résidences de la ville !

Le lendemain, au lever du soleil et après un copieux déjeuner, les travaux commencent. À la queue -leu -leu adultes et enfants sortent du caveau le matériel nécessaire pour les diverses constructions. Gravier, sable, poutres, ciment. Sous la direction de Li ils distribuent les éléments d’un coin à l’autre du périmètre. Tchen les dirige :
-Ça au fond là-bas ce sont des éléments du jardin sec, ceci pour la cascade et cela pour le chemin ou le pont. Une entraide joviale s’est installée et tous et toutes vaquent  sereinement. Les travaux vont bon train et ils commencent à voir l’aspect avancé du jardin. Les oiseaux se sont mis de la partie ainsi que les magnifiques papillons multicolores. Li et son mari Ken ont  réussi, à la suite d’installation de galets, de détourner la source à l’orée du bois. Elle s’écoule lentement tout en chantonnant une douce mélodie romanesque. Les enfants sont fous de joie. Tchen et son épouse Touei aménagent lentement et avec amour le jardin sec. Ce jardin représente un cours d’eau gravé dans le sable avec de petits rochers au centre et distribués ici et là pour montrer les difficultés de la vie.

Tant qu’à Souen avec son mari et les enfants  installent des bonsaïs, arbustes et fleurs tout au long du parcours. Tous ensembles ont décidé de construire, en dernier, le pont de la Concorde comme ils l’ont appelé.

Tout va bon train. Les travaux entrecoupés de pauses, de repas  et de nuit de sommeil avancent allégrement. Au bout d’une dizaine de jours, toutes les équipes réunies, commencent l’érection du pont. Maître Kan l’avait dessiné et façonné les divers morceaux de bois à sa construction. Les membres de la famille n’avaient qu’à les assembler; ce fut fait en un tour de main.

Rassemblés autours de Tchen, Li et Souen, les conjoints et tous les enfants contemplent l’œuvre finalement achevée. Spontanément et en chœur ils s’applaudissent chaudement. Ensuite ils se jettent les uns et les autres dans leur bras pour se féliciter des efforts fournis. Les larmes coulent à flot. Li et Souen ainsi que Tchen n’en finissent plus de se faire des accolades.

Par respect à Maître Kan, Tchen prend l’urne qui contient les cendres de leur père et se dirige vers le jardin sec pour les y déverser en guise de dernier repos :
-Reposes en Paix  Papa.
Les larmes dégoulinant sur ses joues il sourit et rajoute :
-Merci de nous avoir fait comprendre le sens de la Vie et de la Lumière.
Au fond du jardin ils érigent une croix en ciment.

Par leur dernière soirée tous les membres de la famille, les douze, vont se recueillir dans le jardin de leur père et grand-père. La lune brille de tous son éclat et les lanternes ajoutent leur cachet ombragé aux plantes et bonsaïs.
Installés confortablement dans l’espace avec les bancs ils tiennent un dernier conseil de famille, Tchen prends la parole :
-Maintenant que le jardin est parachevé et que le travail est fini, il nous reste une chose à faire et c’est de faire des rénovations à la maison pour en faire une résidence secondaire familiale où tous nous pourrons y venir quand il nous y plaira. Qu’en pensez-vous ?
Spontanément tous, d’une même voix, acquiescent. On prépare déjà pour la prochaine fin de semaine un horaire pour les travaux.
Quelques  nuages passent devant la lune ce qui donne la chance aux lanternes de s’exprimer pleinement. Une chouette signale sa présence et un enfant dit :
-C’est grand-papa  qui dit qu’il est content.

Un rire joyeux fuse de toutes parts.

Pierre Dulude

Les Ailes du temps

Laval, 2 août 2012.

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