Quatuor de colombes.

Quatuor de colombes. dans Liens colombe-veille1

 Quatuor de colombes…

Les ailes du vent décrivent sur la tête dorée des tiges de blés une onde de vagues. Les ondulations suivent le rythme des poussées des minuscules bourrasques.
On a l’impression qu’un géant souffle à tout vent pour faisant valser les champs en entier .Le soleil se mêlant de la partie illumine, en éclats, les  tigelles blondes. La chaleur, aidant, fait frissonner les vaguelettes en tergiversation. D’une pondération dans  leur  tempo, les blés se balancent allégrement tout comme des ballerines exécutant des entrechats duveteux. Un vol d’outardes entre dans la danse comme pour y mettre des accents circonflexes d’accompagnement. Toutes en cadence et en formation serrée elles dérivent vers les champs ensoleillés et resplendissants de lumière et de chaleur par des plongées arabesques du bout de leurs ailes.

L’instant présent, stoïque, reste immobile à couper le souffle. Le moment du déclic tintinnabule. Les grillons retiennent leurs ailes en une fraction de seconde. Les oiseaux  remontent le zénith bleuté  immaculé, sans taches, sans boules de ouate. Du haut de leur falaise, à l’ombre de grands feuillus  tout de vert vêtus, les quatre piqueniqueuses admirent en grand silence la symphonie.  Aucune n’ose craqueler ce moment de paix, de calme et de sérénité. Un grand moment  d’amour. Les outardes sillonnent les ailes de la brise magiquement et majestueusement.

Leur plumage et duvet, ivoire et ébène, sont comme les époussettes d’un maître-peintre en action. Sur un fond de toile imaginaire elles décrivent l’extrême splendeur de la création de Dieu. Au loin, à l’horizon, un nuage d’une blancheur inouïe  ressemble à une jeune et jolie asiatique en Ao-Dai opalin éclatant. C’est le seul et l’unique dans tout le firmament. L’astre du jour brille de myriades de feux. L’ombrage des feuillus réconforte en ce milieu du mois de terminaison d’été.  Les feuilles, à leur tour, se laissent caresser par les émoules de la brise .Le froissement perpétuel glisse comme une cascade d’eau dégoulinant sur des marches pierreuses d’un chute entraînant une eau limpide.

Léony, la fille de Kim s’amuse avec un coléoptère bleu métal. Elle rie de bon cœur lorsque l’insecte lui monte sur la main et sur l’avant-bras. Kim  exalte ce rire d’enfant. Sa mère Gi, collée sur elle, admire Léony à son tour. Les trois générations rigolent d’un commun accord.
-Regarde, maman, la bibitte fait des acrobaties ; elle peut marcher la tête par en bas et sans qu’on lui aide ! C’est merveilleux. Je voudrais être un insecte, il me semble que j’en ferais des choses….

La mère et la grand-mère se regardent et rient aux éclats. Kim jette un rapide coup d’œil à Agnès  qui s’est retirés un peu à l’écart. Elle connait bien sa grand-mère, la mère de sa mère et arrière-grand-mère de Léony. Réservée et silencieuse emplie de sagesse. Léony, armée de son insecte, se dirige vers Agnès pour lui montrer les prouesses de ce dernier. Agnès regarde avec curiosité et un sourire en coin de lèvres son arrière petite fille s’éclater d’un beau rire à pleines dents .Elle caresse la petite tète ronde de l’enfant. Elle tient dans sa main une lettre qu’elle a dissimulée, un peu, sous  son châle .Léony demande :

-Grand-mamie Agnès  c’est quoi ton papier ? Est-ce que c’est un dessin ? Montre-le-moi !

Agnès, confuse et gênée, un tantinet, répond :

-Non ma chouette ce n’est pas un dessin je vais en parler à ta mère et à ta grand-mère Kim  bientôt. Va jouer avec ton ami l’insecte  mon amour.

Kim et Gi  se regardent avec un air d’interrogation dans les yeux. Elles se demandent bien ce que Agnès va leur exposer. Elle n’a pas l’habitude de cachotteries ni de secrets. Elle a été beaucoup souffrante ces derniers mois et c’est peut-être de cela qu’elle veut leur converser. Car l’idée du pique-nique vient d’elle. Elle a insisté amplement pour faire changer des projets à Kim et Gi pour qu’elles se retrouvent toutes les quatre ensembles. Léony retourne vers les virtuosités de son coléoptère et Kim, toujours affable, l’installe près d’une table aménagée là pour les amateurs de villégiature. Elle revient vers Gi, sa complice de toujours.
- Que penses-tu,-toi, pour Agnès ?

Dit-elle tout bassement, en chuchotant. Gi  a un léger haussement d’épaules et dit :
-Nous verrons bien  quand elle sera prête à nous en dire plus long. Pour le moment elle réfléchit. Qu’il fait bon d’être ici dans cette nature, ne trouves-tu pas ? Subtilement une volée de mésanges s’accapare d’un arbrisseau. Piaillant et sifflotant à qui veut les entendre  font détourner la tête aux quatre filles. Leur jeux et remue-ménage dure un certain laps de temps. Ils ont pris le contrôle des lieux. Montant et descendant les branches, comme pour exécuter un jeu de chaises musicales, ils caquassent si intensément qu’on a hâte de savoir qui sera le vainqueur. Léony s’approche lentement pour les contempler. La voyant, les ailés s’enfuient  à toutes ailes vers un autre terrain de jeu. Léony retourne près de la table et y dépose son nouvel ami. Elle s’étiole sur la table, la tête reposant sur les planches de bois et fixe son insecte qui se dirige vers ses yeux. Elle pose la main en face du rampant et ce dernier monte entre ses doigts finement. Agnès sort lentement de sa paix  et fais signe de la main à  Gi et Kim de venir la rejoindre. Léony voyant, elle aussi, le signal, se dirige lentement vers son arrière grand-mère. Toutes les trois s’assoient par terre face  à  l’aïeule et attendent qu’elle  prononce les premiers mots. Léony, dans son innocence dit :
-Je viens de donner un nom à ma bibitte ; il s’appelle Ti-bit.

Les trois femmes rient de très bon cœur. Gi  ajoute :
-Et alors, maman,  que vas-tu nous annoncer  aujourd’hui. Nous sommes toute ouïe et oreilles et nous attendons impatiemment ce que tu vas nous dire.

Kim fait signe de la tête ainsi que la fillette. Leur regard s’imbrique dans celui de la mamie. Celle-ci avec quelques prémices commence :
-Ces derniers temps, j’ai eu beaucoup à réfléchir sur beaucoup de choses ; dont vous trois mes amours. Vous savez que la maladie m’a très affaiblie depuis quelques mois, et, souffrir fait méditer. Vous êtes tout ce qu’il me reste …

Gi et Kim, ensemble s’exclame :
-Maman, grand-maman…
-Laissez-moi continuer s’il vous plaît sinon je ne pourrai aller jusqu’au bout pour ce que j’ai à dire..
Donc j’ai pensé, médité et réfléchi .Je suis un peu plus âgée que vous et il faut penser qu’un jour nous n’y serons plus de ce monde.

Elle regarde ses trois amours et continue :
-Bon je n’en suis pas rendue encore là mais je me demandais : s’il me restait que quelques mois à vivre  ou quelques années  qu’est ce que j’aimerais faire, dire ou vivre ? Me poser la question profonde  de : ai-je réussi dans la vie ou ai-je réussi ma vie ? Me questionner sur mes valeurs et qu’est-ce que j’aimerais voir  et entendre. Et, croyez-le ou non j’ai fait une liste de toutes ces choses que j’aimerais vivre et sentir; et cette liste comprend sept points. Aujourd’hui en est le premier. Me retrouver avec vous trois ici sur cette falaise et y voir et y sentir la brise chaude d’été et d’entendre tous ces oiseaux chanter tous en chœur. Admirer le paysage et n’en plus finir de s’exclamer en oh! Et en Ah ! Et voilà c’est fait.

Elle regarde ses interlocutrices qui l’écoutent attentives et songeuses tout de même. Gi  reprends et dit :
-Et la deuxième maman ?
Agnès la regarde et continue :
-La deuxième, et c’est un désir profond, c’est d’aller à un office religieux avec vous trois et avec vos maris et de prier tous ensembles.

Léony, n’ayant que  sept ans, demande :
-C’est quoi un office religieux maman ?

Kim lui répond :
-Ça se passe dans une église ma chérie, laisse parler mamie Agnès et on en discutera plus tard veux –tu mon trésor ?

La petite  réplique :
-D’accord maman  d’amour.
Kim la prend dans ses bras et lui colle un beau baiser sur sa joue moite. Elle dit :
-Continue mamie Agnès à venir jusqu’ici  ils sont  simples tes vœux.

Agnès  rajoute :
Là ça va se compliquer un peu car je ne sais pas si cela fera unanimité entre vous les filles…
Kim dit :
-Vas-y  nous verrons bien !
Agnès reprend :
-J’aimerais avant de faire le grand saut de voir ou de revoir toute ma famille.
Gi  s’exclame :
-Toute  maman ? Es-tu bien sûre ? Toute ? Tu sais ce que cela implique ?
Agnès baisse les yeux en toute humilité et affirme :
-Oui je sais mais c’est sur ma liste ! Je n’ignore pas que tes frères seront réticents et que je ne les pas vus depuis belle lurette, surtout à cause de ton père. Je continue, voulez-vous ?
Les trois acquissent.

-Vous savez ,la famille qui demeure non loin de ma maison;  ces gens défavorisés ? Bien j’aimerais leur préparer un très bon et succulent repas. Pour qu’ils mangent à leur faim et de gâter les enfants en cadeaux, vêtement et jouets. Nous pourrions y mettre toutes et tous la main à la pâte et les inviter  ou bien se rendre à leur résidence.
Elle regarde sa fille et sa petite fille, qui elle, la regarde comme une extra-terrestre sorti d’on ne sait où.

Elle continue :
-Le cinquième point serait de réaliser ensembles une œuvre commune : une courte- pointe, un jardin, un potager, une immense maison d’oiseaux ; je ne sais pas mais une œuvre qui pourra vous rester à vous et – regardant Léony- à vos enfants.

La petite s’exclame :

-Oh ! Oui une maison d’oiseaux à plusieurs étages pour loger toutes les familles avec leurs enfants !
Agnès la rapproche d’elle et lui dit :
-Tu me comprends donc toi ma petite fleur. Oui une belle maison d’oiseaux construite avec beaucoup d’amour et d’ingéniosité. Qu’en pensez-vous les filles ? Pas trop difficile jusqu’ici ? Vous voulez savoir la suite ?

Kim admet :
-Oui mamie vas-y c’est intéressant.
Agnès reprends :
-Pour le sixième item de la liste : je désire que tous mes biens soit distribués à des pauvres et à des œuvres de charité. Tous mes biens, maison, argents, vêtements et toutes mes possessions. Je sais que cela peut vous paraître difficile mais je ne veux pas qu’entre vous il y ait d’animosité, de chicanes, de prise de bec et d’ignominies.
Et cela va vous revenir, comme tâche,  de le faire en toute bonté et charité.

Elle fixe à présent Gi  et Kim  et les implore du regard. Elle y décèle un peu d’amertume mais connaissant leur cœur et leur amour elle sait qu’elles acceptent pour elle. Gi  lance tout à coup :
-Mais maman on dirait un testament ! On dirait tes dernières volontés; je me trompe ?

Agnès baisse les yeux lentement et sur ses joues coulent des larmes  de tristesse. Les enfants la regardent et comprennent ce qui se passe. Agnès dit :
-Oui ce sont mes dernières volontés j’ai su la semaine dernière que j’ai un cancer  agressif  et il ne me reste qu’environ six mois à vivre. Alors nous allons avoir de l’ouvrage.

Elle se tait. Le silence baigné dans la stupéfaction règne.

Gi et Kim, ne pouvant contenir leurs émotions entourent Agnès affectueusement de leurs bras ; Léony se joint à eux; elle pleure elle aussi. Elle dit :

-Mamie Agnès, non ne t’en va pas .Reste avec nous.

Toutes en larme s’embrassent et se câlinent. Kim reprends :
-Pourquoi tu as attendu si longtemps pour nous le dire ? Pourquoi ?

Agnès essuyant ses larmes dit :
-Croyez-moi, je voulais vous éviter toute cette tristesse et cette peine. Mais, dans les circonstances, j’ai accepté ma destinée. Que la Volonté de Dieu s’exécute je suis prête. Ne soyez pas tristes je serai et suis encore avec vous. Après mon départ j’y serai en esprit. La petite Léony vient s’asseoir sur les genoux de son aïeule et la serre tout en accotant sa tête sur son épaule. Gi et Kim lui tiennent chacune une main. Le vol d’outardes  passe au-dessus des feuillus pour piquer vers les champs de blé, qui eux, attendent toujours les regards admiratifs. La fillette se redresse et dit :
-Mamie Agnès tu as dit que tu avais sept vœux  et, moi, j’en ai compté que six ?

Agnès regarde  la petite fillette dans ses magnifiques yeux bleus et lui dit :
–Mais, tu as raison ma petite chouette .Veux-tu savoir mon dernier vœux ?
La bambine descend des genoux de son arrière grand-mère et se met à trépigner de joie :
-Oh! Oui Mamie Agnès ! Oh ! Oui !
Sérieuse, Agnès, dit :
-L’endroit où nous sommes a été l’endroit de prédilection de votre arrière grand-père et moi il y a de ça plusieurs années. Après mon service funèbre, donc  l’incinération, je veux que vous apportiez mes cendres ici et que vous les répandiez, discrètement et proprement .Et, lorsque le temps vous le permettra, venez passer une journée avec moi de temps en temps; nous serons réunies tous ensembles.

Le silence consolide ce moment. Il n’y a que les ailes de la brise telle le froissement des ailes d’une colombe qui se fait entendre. Kim chuchote :
-Nous allons le faire grand-maman, ça, et toutes les autres choses que tu souhaites. Nous te le promettons. Pour l’instant profitons de toute cette beauté et demain nous nous mettrons à l’œuvre. Léony retourne à ses occupations d’insectes tandis que les trois femmes préparent un agenda des futures activités pour les mois à venir.

Lors du décès d’Agnès, elle avait soixante-sept ans, Gi sa fille venait d’avoir quarante-sept ans, Kim, pour sa part, venait tout juste avoir vingt-sept et Léony avait toujours ses beaux sept ans.

Les cendres, selon les dernières volontés d’Agnès ont été rependues à l’endroit même de cette belle rencontre ;par un bel  après-midi  de mai. Toute la famille y était; tous en réconciliation. Au retour des outardes.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, le 5 novembre 2012


Archive pour novembre, 2012

Quatuor de colombes.

Quatuor de colombes. dans Liens colombe-veille1

 Quatuor de colombes…

Les ailes du vent décrivent sur la tête dorée des tiges de blés une onde de vagues. Les ondulations suivent le rythme des poussées des minuscules bourrasques.
On a l’impression qu’un géant souffle à tout vent pour faisant valser les champs en entier .Le soleil se mêlant de la partie illumine, en éclats, les  tigelles blondes. La chaleur, aidant, fait frissonner les vaguelettes en tergiversation. D’une pondération dans  leur  tempo, les blés se balancent allégrement tout comme des ballerines exécutant des entrechats duveteux. Un vol d’outardes entre dans la danse comme pour y mettre des accents circonflexes d’accompagnement. Toutes en cadence et en formation serrée elles dérivent vers les champs ensoleillés et resplendissants de lumière et de chaleur par des plongées arabesques du bout de leurs ailes.

L’instant présent, stoïque, reste immobile à couper le souffle. Le moment du déclic tintinnabule. Les grillons retiennent leurs ailes en une fraction de seconde. Les oiseaux  remontent le zénith bleuté  immaculé, sans taches, sans boules de ouate. Du haut de leur falaise, à l’ombre de grands feuillus  tout de vert vêtus, les quatre piqueniqueuses admirent en grand silence la symphonie.  Aucune n’ose craqueler ce moment de paix, de calme et de sérénité. Un grand moment  d’amour. Les outardes sillonnent les ailes de la brise magiquement et majestueusement.

Leur plumage et duvet, ivoire et ébène, sont comme les époussettes d’un maître-peintre en action. Sur un fond de toile imaginaire elles décrivent l’extrême splendeur de la création de Dieu. Au loin, à l’horizon, un nuage d’une blancheur inouïe  ressemble à une jeune et jolie asiatique en Ao-Dai opalin éclatant. C’est le seul et l’unique dans tout le firmament. L’astre du jour brille de myriades de feux. L’ombrage des feuillus réconforte en ce milieu du mois de terminaison d’été.  Les feuilles, à leur tour, se laissent caresser par les émoules de la brise .Le froissement perpétuel glisse comme une cascade d’eau dégoulinant sur des marches pierreuses d’un chute entraînant une eau limpide.

Léony, la fille de Kim s’amuse avec un coléoptère bleu métal. Elle rie de bon cœur lorsque l’insecte lui monte sur la main et sur l’avant-bras. Kim  exalte ce rire d’enfant. Sa mère Gi, collée sur elle, admire Léony à son tour. Les trois générations rigolent d’un commun accord.
-Regarde, maman, la bibitte fait des acrobaties ; elle peut marcher la tête par en bas et sans qu’on lui aide ! C’est merveilleux. Je voudrais être un insecte, il me semble que j’en ferais des choses….

La mère et la grand-mère se regardent et rient aux éclats. Kim jette un rapide coup d’œil à Agnès  qui s’est retirés un peu à l’écart. Elle connait bien sa grand-mère, la mère de sa mère et arrière-grand-mère de Léony. Réservée et silencieuse emplie de sagesse. Léony, armée de son insecte, se dirige vers Agnès pour lui montrer les prouesses de ce dernier. Agnès regarde avec curiosité et un sourire en coin de lèvres son arrière petite fille s’éclater d’un beau rire à pleines dents .Elle caresse la petite tète ronde de l’enfant. Elle tient dans sa main une lettre qu’elle a dissimulée, un peu, sous  son châle .Léony demande :

-Grand-mamie Agnès  c’est quoi ton papier ? Est-ce que c’est un dessin ? Montre-le-moi !

Agnès, confuse et gênée, un tantinet, répond :

-Non ma chouette ce n’est pas un dessin je vais en parler à ta mère et à ta grand-mère Kim  bientôt. Va jouer avec ton ami l’insecte  mon amour.

Kim et Gi  se regardent avec un air d’interrogation dans les yeux. Elles se demandent bien ce que Agnès va leur exposer. Elle n’a pas l’habitude de cachotteries ni de secrets. Elle a été beaucoup souffrante ces derniers mois et c’est peut-être de cela qu’elle veut leur converser. Car l’idée du pique-nique vient d’elle. Elle a insisté amplement pour faire changer des projets à Kim et Gi pour qu’elles se retrouvent toutes les quatre ensembles. Léony retourne vers les virtuosités de son coléoptère et Kim, toujours affable, l’installe près d’une table aménagée là pour les amateurs de villégiature. Elle revient vers Gi, sa complice de toujours.
- Que penses-tu,-toi, pour Agnès ?

Dit-elle tout bassement, en chuchotant. Gi  a un léger haussement d’épaules et dit :
-Nous verrons bien  quand elle sera prête à nous en dire plus long. Pour le moment elle réfléchit. Qu’il fait bon d’être ici dans cette nature, ne trouves-tu pas ? Subtilement une volée de mésanges s’accapare d’un arbrisseau. Piaillant et sifflotant à qui veut les entendre  font détourner la tête aux quatre filles. Leur jeux et remue-ménage dure un certain laps de temps. Ils ont pris le contrôle des lieux. Montant et descendant les branches, comme pour exécuter un jeu de chaises musicales, ils caquassent si intensément qu’on a hâte de savoir qui sera le vainqueur. Léony s’approche lentement pour les contempler. La voyant, les ailés s’enfuient  à toutes ailes vers un autre terrain de jeu. Léony retourne près de la table et y dépose son nouvel ami. Elle s’étiole sur la table, la tête reposant sur les planches de bois et fixe son insecte qui se dirige vers ses yeux. Elle pose la main en face du rampant et ce dernier monte entre ses doigts finement. Agnès sort lentement de sa paix  et fais signe de la main à  Gi et Kim de venir la rejoindre. Léony voyant, elle aussi, le signal, se dirige lentement vers son arrière grand-mère. Toutes les trois s’assoient par terre face  à  l’aïeule et attendent qu’elle  prononce les premiers mots. Léony, dans son innocence dit :
-Je viens de donner un nom à ma bibitte ; il s’appelle Ti-bit.

Les trois femmes rient de très bon cœur. Gi  ajoute :
-Et alors, maman,  que vas-tu nous annoncer  aujourd’hui. Nous sommes toute ouïe et oreilles et nous attendons impatiemment ce que tu vas nous dire.

Kim fait signe de la tête ainsi que la fillette. Leur regard s’imbrique dans celui de la mamie. Celle-ci avec quelques prémices commence :
-Ces derniers temps, j’ai eu beaucoup à réfléchir sur beaucoup de choses ; dont vous trois mes amours. Vous savez que la maladie m’a très affaiblie depuis quelques mois, et, souffrir fait méditer. Vous êtes tout ce qu’il me reste …

Gi et Kim, ensemble s’exclame :
-Maman, grand-maman…
-Laissez-moi continuer s’il vous plaît sinon je ne pourrai aller jusqu’au bout pour ce que j’ai à dire..
Donc j’ai pensé, médité et réfléchi .Je suis un peu plus âgée que vous et il faut penser qu’un jour nous n’y serons plus de ce monde.

Elle regarde ses trois amours et continue :
-Bon je n’en suis pas rendue encore là mais je me demandais : s’il me restait que quelques mois à vivre  ou quelques années  qu’est ce que j’aimerais faire, dire ou vivre ? Me poser la question profonde  de : ai-je réussi dans la vie ou ai-je réussi ma vie ? Me questionner sur mes valeurs et qu’est-ce que j’aimerais voir  et entendre. Et, croyez-le ou non j’ai fait une liste de toutes ces choses que j’aimerais vivre et sentir; et cette liste comprend sept points. Aujourd’hui en est le premier. Me retrouver avec vous trois ici sur cette falaise et y voir et y sentir la brise chaude d’été et d’entendre tous ces oiseaux chanter tous en chœur. Admirer le paysage et n’en plus finir de s’exclamer en oh! Et en Ah ! Et voilà c’est fait.

Elle regarde ses interlocutrices qui l’écoutent attentives et songeuses tout de même. Gi  reprends et dit :
-Et la deuxième maman ?
Agnès la regarde et continue :
-La deuxième, et c’est un désir profond, c’est d’aller à un office religieux avec vous trois et avec vos maris et de prier tous ensembles.

Léony, n’ayant que  sept ans, demande :
-C’est quoi un office religieux maman ?

Kim lui répond :
-Ça se passe dans une église ma chérie, laisse parler mamie Agnès et on en discutera plus tard veux –tu mon trésor ?

La petite  réplique :
-D’accord maman  d’amour.
Kim la prend dans ses bras et lui colle un beau baiser sur sa joue moite. Elle dit :
-Continue mamie Agnès à venir jusqu’ici  ils sont  simples tes vœux.

Agnès  rajoute :
Là ça va se compliquer un peu car je ne sais pas si cela fera unanimité entre vous les filles…
Kim dit :
-Vas-y  nous verrons bien !
Agnès reprend :
-J’aimerais avant de faire le grand saut de voir ou de revoir toute ma famille.
Gi  s’exclame :
-Toute  maman ? Es-tu bien sûre ? Toute ? Tu sais ce que cela implique ?
Agnès baisse les yeux en toute humilité et affirme :
-Oui je sais mais c’est sur ma liste ! Je n’ignore pas que tes frères seront réticents et que je ne les pas vus depuis belle lurette, surtout à cause de ton père. Je continue, voulez-vous ?
Les trois acquissent.

-Vous savez ,la famille qui demeure non loin de ma maison;  ces gens défavorisés ? Bien j’aimerais leur préparer un très bon et succulent repas. Pour qu’ils mangent à leur faim et de gâter les enfants en cadeaux, vêtement et jouets. Nous pourrions y mettre toutes et tous la main à la pâte et les inviter  ou bien se rendre à leur résidence.
Elle regarde sa fille et sa petite fille, qui elle, la regarde comme une extra-terrestre sorti d’on ne sait où.

Elle continue :
-Le cinquième point serait de réaliser ensembles une œuvre commune : une courte- pointe, un jardin, un potager, une immense maison d’oiseaux ; je ne sais pas mais une œuvre qui pourra vous rester à vous et – regardant Léony- à vos enfants.

La petite s’exclame :

-Oh ! Oui une maison d’oiseaux à plusieurs étages pour loger toutes les familles avec leurs enfants !
Agnès la rapproche d’elle et lui dit :
-Tu me comprends donc toi ma petite fleur. Oui une belle maison d’oiseaux construite avec beaucoup d’amour et d’ingéniosité. Qu’en pensez-vous les filles ? Pas trop difficile jusqu’ici ? Vous voulez savoir la suite ?

Kim admet :
-Oui mamie vas-y c’est intéressant.
Agnès reprends :
-Pour le sixième item de la liste : je désire que tous mes biens soit distribués à des pauvres et à des œuvres de charité. Tous mes biens, maison, argents, vêtements et toutes mes possessions. Je sais que cela peut vous paraître difficile mais je ne veux pas qu’entre vous il y ait d’animosité, de chicanes, de prise de bec et d’ignominies.
Et cela va vous revenir, comme tâche,  de le faire en toute bonté et charité.

Elle fixe à présent Gi  et Kim  et les implore du regard. Elle y décèle un peu d’amertume mais connaissant leur cœur et leur amour elle sait qu’elles acceptent pour elle. Gi  lance tout à coup :
-Mais maman on dirait un testament ! On dirait tes dernières volontés; je me trompe ?

Agnès baisse les yeux lentement et sur ses joues coulent des larmes  de tristesse. Les enfants la regardent et comprennent ce qui se passe. Agnès dit :
-Oui ce sont mes dernières volontés j’ai su la semaine dernière que j’ai un cancer  agressif  et il ne me reste qu’environ six mois à vivre. Alors nous allons avoir de l’ouvrage.

Elle se tait. Le silence baigné dans la stupéfaction règne.

Gi et Kim, ne pouvant contenir leurs émotions entourent Agnès affectueusement de leurs bras ; Léony se joint à eux; elle pleure elle aussi. Elle dit :

-Mamie Agnès, non ne t’en va pas .Reste avec nous.

Toutes en larme s’embrassent et se câlinent. Kim reprends :
-Pourquoi tu as attendu si longtemps pour nous le dire ? Pourquoi ?

Agnès essuyant ses larmes dit :
-Croyez-moi, je voulais vous éviter toute cette tristesse et cette peine. Mais, dans les circonstances, j’ai accepté ma destinée. Que la Volonté de Dieu s’exécute je suis prête. Ne soyez pas tristes je serai et suis encore avec vous. Après mon départ j’y serai en esprit. La petite Léony vient s’asseoir sur les genoux de son aïeule et la serre tout en accotant sa tête sur son épaule. Gi et Kim lui tiennent chacune une main. Le vol d’outardes  passe au-dessus des feuillus pour piquer vers les champs de blé, qui eux, attendent toujours les regards admiratifs. La fillette se redresse et dit :
-Mamie Agnès tu as dit que tu avais sept vœux  et, moi, j’en ai compté que six ?

Agnès regarde  la petite fillette dans ses magnifiques yeux bleus et lui dit :
–Mais, tu as raison ma petite chouette .Veux-tu savoir mon dernier vœux ?
La bambine descend des genoux de son arrière grand-mère et se met à trépigner de joie :
-Oh! Oui Mamie Agnès ! Oh ! Oui !
Sérieuse, Agnès, dit :
-L’endroit où nous sommes a été l’endroit de prédilection de votre arrière grand-père et moi il y a de ça plusieurs années. Après mon service funèbre, donc  l’incinération, je veux que vous apportiez mes cendres ici et que vous les répandiez, discrètement et proprement .Et, lorsque le temps vous le permettra, venez passer une journée avec moi de temps en temps; nous serons réunies tous ensembles.

Le silence consolide ce moment. Il n’y a que les ailes de la brise telle le froissement des ailes d’une colombe qui se fait entendre. Kim chuchote :
-Nous allons le faire grand-maman, ça, et toutes les autres choses que tu souhaites. Nous te le promettons. Pour l’instant profitons de toute cette beauté et demain nous nous mettrons à l’œuvre. Léony retourne à ses occupations d’insectes tandis que les trois femmes préparent un agenda des futures activités pour les mois à venir.

Lors du décès d’Agnès, elle avait soixante-sept ans, Gi sa fille venait d’avoir quarante-sept ans, Kim, pour sa part, venait tout juste avoir vingt-sept et Léony avait toujours ses beaux sept ans.

Les cendres, selon les dernières volontés d’Agnès ont été rependues à l’endroit même de cette belle rencontre ;par un bel  après-midi  de mai. Toute la famille y était; tous en réconciliation. Au retour des outardes.

 

Pierre Dulude

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Laval, le 5 novembre 2012

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