Le coffret dans le grenier…

 

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Coffret dans le grenier…

 

‘’Garderez-vous parmi vos souvenirs
Ce rendez-vous où je n´ai pu venir
Jamais, jamais vous ne saurez jamais
Si ce n´était qu´un jeu ou si je vous aimais…’’

 

La brise se dandine paresseusement sur les feuilles argentées des peupliers. La matinée en est encore à ses ailes du réveil. Le soleil frisonne de tous ses strions. Les oiseaux avalent goulument leur petit déjeuner affriolent et donnent la becquée à leurs rejetons. Des papillons multicolores et effrontés leur passent sous le nez; indifférents. La maison de mon père camouflée sous une myriade de conifères embaume le parfum des résineux. J’aime venir me promener ici, longer le petit sentier orné  de trembles comme des sentinelles aux aguets et abritant des gaies bleus aux cris de sifflet. Mon père me disait toujours :

 


-Vas-y doucement dans ce sentier, prends ton temps, examine, renifle et respire. Écoute la voix du vent et des brumes. Entends le chant des oiseaux, qui eux, n’ont pas d’agenda. Prends ton sablier  de calme et de respect. Mais, le plus important, prends ton instant présent petit à petit.
Il me répète encore et encore le même refrain qui virevolte dans mon esprit. Je marche à pas de tortue, selon son bon vouloir, je scrute les détails manquants de la dernière fois ; et il y en a. Les sapins ont de nouvelles pousses vertes tendres qui donnent aux branches matures une allure de dentelles friandes. Il faut savoir apprendre de nouveau; ce n’est jamais fini.

 

J’approche à pas feutrés et discrets  de renard vers la chaumière semi ombragée. Mon cœur s’envole à grandes enjambées. Immobile je pousse mon bilan des dernières semaines dans mes pensées. Mon père n’est plus, il nous a quitté pour l’autre monde après une lutte serrée contre une maladie virale.

 

Je me retrouve, seul, face à son univers à lui. Son univers terrestre de ses dernières années. Il y a eu quelques visites ici et là, avec le temps, mais jamais rien de concret ; de profond. Il était plutôt du genre taciturne et non loquace .Des grives viennent sautiller devant mes pas  comme pour m’avertir que le maître de la maison n’y est pas. Que le maître de la maison n’y est plus. Leur roucoulement  m’enchante. Je sors de ma poche de veston l’ultime clé qui ouvrira  l’antre mystérieux de mon paternel. Une brise vient  me caresser le visage et tout au long de son sillage elle s’arrête au reflet de mes yeux encore embués dans la vitre de la porte. J’essuie la larme qui coule le long de ma joue. Je connais l’endroit, je sais où sont toutes les choses  et je suis familier aux sons et bruits environnants mais  cette fois c’est différent. Il n’est plus .Ma main glisse la clé dans la serrure qui entrechoque les clapets. La porte s’ouvre  sur une pièce dans la demi-pénombre. J’entre subtilement et dépose la clé sur une table recroquevillée dans un minuscule coin. Je laisse le silence s’imprégner dans mes sens. Tout est en place, immobile. Je furète et je glande. Je reluque et appréhende. Sur la grande tablette du foyer  une photo illumine la pièce ; souvenir d’une partie de pêche miraculeuse et obsolète. Je souris.

 

Je vais à la cuisine et le rangement est quasi militaire. Mon père avait cette déformation; tout à sa place et chaque chose à sa place. Je me fais un café et  mon regard  se fige sur une liasse de paperasses laissée à la traîne ; au contraire des us et coutumes de mon père. Sur la première page griffonnée je peux lire les paroles d’une chanson de Claude Léveillé ; son auteur préféré. Une mélodie imprégnée de nostalgie, de tristesse mais tellement  belle et poétique.
‘’Garderez-vous parmi vos souvenirs
Ce rendez-vous où je n´ai pu venir
Jamais, jamais vous ne saurez jamais
Si ce n´était qu´un jeu ou si je vous aimais…’’

 

Je me dis tout bas, intérieurement :
-Le rendez-vous !

 

Je fredonne machinalement l’air et un sanglot vient l’étouffer. Je respire lentement  et paisiblement. Je tourne les pages furtivement à la recherche  de curiosités et d’autres indiscrétions, ma curiosité est aiguisée et brûle le lampion. Sur la même page, dans une marge fictive, il y est inscrit : ‘’ coffret’’.
-Coffret ?
Me dis-je intrigué :
-Coffret ? Encore des mini cachettes ; et je sais qu’il en avait quelques –unes. Mais il n’y a pas personne qui lui demandait des comptes ou bien ce qu’il faisait.  Cachotier  et parfois mystérieux.

 

J’explore la maison, je sens sa présence partout ou je passe.

 

Sur un des murs de sa  chambre une photo de ma mère, des enfants et des petits enfants  et c’est à peu près tout ce qu’il lui restait de cette vie. Il nous l’avouait à chacune de nos visites, ma sœur et moi, de l’amour qu’il avait et a pour cette femme. Sa muse et sa complice. Il vivait seul dans les derniers instants de sa vie car ma mère s’étant enfuie avec un amant de jeunesse. Il l’aimait ; il lui a pardonné, quand on aime il est plus facile de pardonner et de vouloir oublier. Mais je crois que la cicatrice ne s’est jamais refermée. Il s’est enfermé dans un mutisme à faire glacer les sangs. Je secoue la tête pour m’empêcher de retomber dans un amas de cœurs déchirés et de coups de griffes lacérées.  Je remarque sur une table de chevet une copie de la Règle de Saint-Benoît; interrogations. À l’extérieur j’entends les gaies qui piaillent, leurs sifflements me parviennent en sourdine. J’ouvre une fenêtre pour laisser pénétrer l’air vivifiant du matin. Sur un petit buffet qui sert à contenir la vaisselle des dimanches et des jours de fêtes, un autre amassis de feuilles de papier laissé  à l’abandon. J’y jette un coup d’œil et, encore dans une marge fictive, le mot ‘’coffre’’ revient .Je m’exclame :
-Encore  ce coffret…mais où est-il ce coffret ? Et qu’est ce que cela veut bien dire. Sur la page du début de la pile   j’y lis :
‘’ Reviendrez-vous par un soir de printemps
Au rendez-vous quelque part dans le temps
Ce rendez-vous que nous avons perdu
Si vous voulez encore peut vous être rendu…’’

 

Encore Léveillé et son Rendez-vous. Cela m’intrigue. Je me mets donc à la recherche du fameux coffre. Le père  a piqué d’aplomb ma curiosité. Je fais le tour des pièces. Rien. Je reviens au salon; rien. Je prends un siège dans la cuisine et réfléchis :
-Voyons, où toi, mettrais-tu un coffret pour en garder les secrets ?  Surement pas à la vue de tous les visiteurs ou les passants. Dans les garde-robes, non, mon père n’était pas aussi  camouflard que cela.
Je fronce les sourcils et une idée jaillit de mon esprit  je m’éclate de joie :
-Le grenier, mais oui le grenier. Il rangeait tous ses souvenirs dans cet espace restreint de sa maison. Ses vieilles décorations de Noel, ses uniformes de son service militaire, ses vieux bouquins et ses trophées de ses vies antérieures comme il aimait nous le dire.
Il va sans dire que mon paternel fut été un homme humble, pour lui ce qu’il avait fait : école, travail, armée, et autres expériences de tout acabit n’étaient rien pour lui .Il ne se vantait pas nullement de ses exploits, ne se gratifiait pas des ses décorations et de ses honneurs. Il disait, à qui voulait bien l’entendre, qu’il a été l’instrument de Dieu et que Dieu lui avait donné beaucoup de dons et de bonheurs sur cette terre. Ce qu’il avait fait  c’était pour aider les autres et les faire cheminer.
Ça je me suis souvenu de ça mais un temps immense a passé avant que je le comprenne profondément.

 

Je me dirige vers l’escalier qui m’amène à un deuxième pallier de la maison. Au plafond il y a une trappe qui, en l’ouvrant fait descendre un autre petit escalier pour monter au grenier.

 

Je m’y aventure  résolument. Il fait sombre là  et il y fait frais.  Je tire sur une ficelle  blanche qui illumine dans la noirceur. Une lumière éblouissante se répand sur les choses qui elles  projettent des ombres sur les murs recouverts d’isolation. Une fenêtre, sur ma droite ne demande qu’à être découverte de son morceau de tissus. J’étire le bras et libère, enfin, la lumière du soleil qui vient inonder la pièce. Des objets, tous aussi hétéroclites les uns que les autres, signalent leur présence. Au fond une grande armoire trône au milieu du mur; j’y reviendrai plus tard – me dis-je- .
Sur ma gauche un capharnaüm de volumes, de revues et d’articles écrasent un support maladroitement posé là.  Je regarde avec minutie et je me dis :
-Mais c’est lui  le coffret ! Le fameux coffret.
Je m’avance vers  ce caisson d’une assez bonne dimension quand même. Fait de bois et orné de moulures anciennes Je scrute les environs et me demande où vais –je poser ces livres pour pouvoir ouvrir le coffret. Je décide donc de les déposer par terre sur la gauche et sur la droite. Le coffret a une serrure encastrée mais n’est pas barrée. J’ouvre le couvercle et, la greule béante, ce coffret m’offre son contenu discret. Bien rangées, en rang d’oignons, une vingtaine d’agendas occupent une bonne partie du contenant. Je regarde les années et  ils remontent à vingt ans finissant l’an passé. Je chercher celle de l’année présente et ne la trouve pas :
-Aurait-il arrêté de les produire ?

 

Je fouille plus en profondeur le compartiment et y découvre cinq cahiers contenant plus de cent cinquante pages chaque. J’ouvre le premier et ce sont des textes que mon paternel a écrit tout au long de sa vie. Si je calcule bien, il y a plus de sept cents pages ; de quoi produire un bouquin digne des grands auteurs.
-Intéressant ! Je savais qu’il avait la bosse de l’écriture mais de là à produire autant ; il me faut lire.

 

J’envenime mon enquête et  trouve tout au fond  du coffre, sous la poussière, un livre blanc qu’il a  écrit lui-même. Les pages étaient vierges et il les a remplies comme un moine qui a calligraphié un manuscrit. À la main il a reproduit en tout et partout la Règle de Saint Benoît en lettres gothiques. L’ouvrage est magnifique. À la toute dernière page j’y lis : ‘’ À lire, relire et relire encore.’’ Et : ‘’ ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu.’’ J’examine, enfin le reste du contenu du coffret et il ne semble plus y avoir quelque chose d’intéressant. Je me promets de lire ses agendas que je redescends avec moi à la cuisine ainsi que son livre manuscrit.

 

J’ouvre au hasard un agenda et je vois que c’est celui  de l’année du départ de ma mère. Des notes griffonnées, ici et là, trahissent son chagrin  et  sur une feuille à part  en lettres manuscrites la chanson de Léveillé; le rendez vous.

 

Je vais à l’extérieur écouter le concert cacophonique des oiseaux que mon père aimait tant. La brise dans le faîte des sapins chantent une mélodie  enchantée.

Je reprends l’air du ‘’Rendez-vous’’.

 

 

 

Le rendez-vous :
Claude Léveillée

 

Garderez-vous parmi vos souvenirs
Ce rendez-vous où je n´ai pu venir
Jamais, jamais vous ne saurez jamais
Si ce n´était qu´un jeu ou si je vous aimais
Les rendez-vous que l´on cesse d´attendre
Existent-ils dans quelqu´autre univers
Où vont aussi les mots qu´on n´a pas pris le temps d´entendre
Et l´amour inconnu que nul n´a découvert
Quand on court après la fortune
On risque de perdre l´amour
J´ai payé de mes clairs de lune
De vouloir allonger les jours
Augmenter le chiffre d´affaires
Pour gagner quoi quelques billets
Qui ne pourront jamais refaire
Le hasard que je gaspillais
Nos parts faisaient sauter la banque
C´était une question de temps
Mais un rendez-vous que l´on manque
Est mille fois plus important
Même quand c´est un inconnu
Qui fait les cent pas quelque part

 

Car je sais que vous êtes venu
Mais je suis arrivée trop tard
Reviendrez-vous par un soir de printemps
Au rendez-vous quelque part dans le temps
Ce rendez-vous que nous avons perdu
Si vous voulez encore peut vous être rendu
Par ma chanson ce soir je vous le donne
Et désormais j´attendrai votre pas
Tout le long de mes jours
Puisque je sais mieux que personne
Que vous n´existez pas

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Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 31 janvier 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Archive pour janvier, 2013

Bouteille à la mer !

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Bouteille à la mer !

Inlassablement, inlassablement les vagues  déferlent sur le sable  couleur diamant. Les ailes azures du firmament se fondent dans l’indigo des vaguelettes en hachures.
À l’horizon, point de fusion du zénith et de l’immensité de l’océan, un voilier élucubre et tergiverse de toute son âme pour demeurer apparent. La plage désertique invite à une longue promenade en solitaire. Les goélands affamés et friands entonnent leurs cris rauques de possesseurs de territoires. Leur vol  en semi vrilles leur décerne le titre majestueux de faiseurs d’arabesques. La douceur de leurs envolées gouache ce ciel si bleu, si pur. Le soleil caresse mollement la peau et les visages. Son jeu de rayons glisse tendrement sur les mignonnes crêtes  moutonneuses des vagues allant et venant. Le sable détrempé à chaque allée et venue redonne à l’étendue salée son dû. Cycle de vie, cycle de naissance.

Jade, seule et recueillie, emboîte le pas des vagues venant s’étendre de tout leur long  sur la grève. Elle s’arrête et soude son regard vers le minuscule point blanchâtre au fond du tableau qui s’offre à elle. À peine perceptible, le voilier refuse de disparaître et s’enfuir dans l’horizon bleuté. Immobile, la marcheuse stoïque, scrute l’amoncellement des vagues  à la recherche d’elle ne sait quoi. Son esprit lui commande  de rester dans son instant présent mais son corps lui dicte de partir, partir au loin et d’aller aborder ce navire si éloigné; si loin.

Elle ne se sent pas d’aplomb et énergisée pour entreprendre quoi que ce soit .Elle est épuisée, fatiguée; vidée. Une longue série de coups et de contrecoups l’ont amenée à abdiquer. L’air salin lui prodigue un bienfait immense. Se retrouver face à cette immensité ,elle recouvre son entité.

Les vagues viennent  expirer  à ses pieds nus. Elle ne s’éloigne pas pour sentir le coulis de l’eau salée entre ses orteils. Elle respire à fond et se régénère. Des oiseaux rigolos, quant à eux, prennent la fuite de leurs courtes pattes devant l’invasion de l’onde, et reviennent aussitôt vers le sable qui filtre l’eau. La vague revient ils répètent leur manège. Jade sourit, enfin depuis plusieurs mois. Elle lève ses yeux mouillés au ciel afin que l’astre du jour sèche ses larmes. Elle continue à déambuler tout doucement à pas d’escargot sur cette plage magnifique. Dans son esprit tout se bouleverse, tout chavire. Des pensées douloureuses l’assaillent mais elle les chasse du revers de la main autant que du revers de son optimisme. Elle se dit :
-Tout va bien, tout va bien; tout ira bien.

Des goélands la suivent comme des anges gardiens, elle s’arrête; ils s’arrêtent. Elle continue, ils continuent. L’image de sa mère lui vient à l’idée ainsi qu’une parole si souvent prononcée :
- ‘’Ma fille , dans les durs moments de la vie nous devons retrousser nos manches et recommencer.’’

Recommencer, se dit  Jade, facile à dire mais pas facile à faire. Elle garde silence, un silence profond et méditatif. Sa voix, à peine audible et engloutie par le son des vagues, lui dit :
-Nous sommes Justin et moi  dans une impasse financière grave. J’ai été remerciée à mon travail et la situation de mon conjoint se précarise. Nous nous devons de céder notre maison; nous n’avons plus les moyens de la garder. Qu’allons-nous faire ? Nous avons travaillé d’arrache-pied pour s’y installer et voilà que les banques nous la  réclame. Nous accumulons dettes par-dessus dettes.

Elle serre les poings et les lèvres. Elle plonge ses yeux dans  le bleuâtre profond de l’abîme. Sa révolte incommensurable s’atténue lorsqu’elle voit, derrière elle, les goélands qui la regardent tout penauds. Elle leur clame :
-On sait bien, vous n’avez pas à vous soucier de cela vous autres; vous vivez de l’air du temps. Avec les levers et les couchers du soleil. Vous êtes toujours dans l’immensité de la beauté et dans le sillage des ailes de la nature.
Elle continue sa marche déambulatoire jusqu’à un amoncellement de rochers d’où viennent éclabousser les vagues. Elle prend siège sur un des rochers plat et s’accroupit tout comme un phoque qui attend sa pitance .Elle se laisse bercer par la musique du clapotis du va et vient de l’eau. Ses pensées sont au ralenti, maintenant, son vague à l’âme aussi. Elle admire l’interstice et une chanson de Daniel Balavoine lui vient en sourdine dans son esprit qu’elle a apprise par cœur étant jeune:
‘’ Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs, dans l’eau laissent une trace
Dont les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…

…Contre le passé y’a rien à faire, 
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire…


Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie… 

Elle fredonne l’air sans réfléchir aux mots :
-
Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent…

L’harmonie des tourbillons des vagues et du cri des oiseaux enchantent en mélodie et en symphonie avec cette chanson :


-… Comme un fou va jeter à la mer
Des bouteilles vides et puis espère
Qu’on pourra lire à travers
S.O.S. écrit avec de l’air
Pour te dire que je me sens seul
Je dessine à l’encre vide un désert…


Et je cours, je me raccroche à la vie,
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent….

Jade se dit à elle-même :
-Quelle belle poésie, que de beaux mots.

Son regard se fixe sur un point scintillant dans les vagues. Un objet flotte. Jade regarde avec attention et réfléchit tout haut :
-Encore quelqu’un qui a jeté par-dessus bord ses détritus…

Elle se lève sur son perchoir pour mieux voir. L’objet approche tout doucement vers le rivage. C’est une bouteille de verre .Comme un pantin, elle suit le haut et le bas des vagues. Elle se couche sur son flanc pour enfin se redresser de tout son col.

Jade ne peut distinguer, encore, son contenu. Elle attend l’intruse de pied ferme pour la ramasser. Le soleil brille de tous ses feux. La bouteille aboutit, en fin de compte, sur la rive à quelques mètres de Jade. Descendant de sa plateforme rocheuse elle se dirige vers l’objet insolite. Ses parois sont transparentes laissant entrevoir un rouleau de papier encore tout blanc. Jade saisit le flacon et l’examine sur tous les sens. Sur le rouleau il y a une date et Jade s’écrie :
-Mais c’est de l’an passé et il y est écrit que cette missive vient de Normandie, France.

Le bouchon de liège, enfoncé qu’à moitié  mais bien coincé, se laisse facilement enlevé. Jade saisit le morceau de papier qui glisse du goulot. Ses mains tremblent. Elle ne croyait jamais qu’un jour elle trouverait un vaisseau de verre  à la mer. Elle défait le minuscule ruban bleu qui entoure le document. Elle déroule avec précaution la lettre écrite en lettres attachées mais bien lisibles. Elle va se réinstaller sur son rocher de prédilection et commence à lire le texte :

-Bonjour …
qui que vous soyez  et où  que vous soyez dans ce monde. Mon nom est Aude et j’ai douze ans. Je suis née en Normandie, France. Mon père est  marin sur un gros paquebot et ma mère est institutrice. Dans ma famille j’ai aussi un petit frère, Martin, qui a commencé l’école cette année ; il aime bien l’école et moi aussi. J’aime mon ourson Clamon qui est mon compagnon de jeu préféré; il vous fait dire bonjours en passant…

Jade sourit à ces mots respire profondément et continue sa lecture :
-…au printemps cette année j’ai fait un séjour à l’hôpital. Les médecins m’ont avoué que j’avais la leucémie et il ne me restait que quelques mois à vivre. Je ne sais pas ce que cela veut dire…. ‘’Que quelques mois à vivre’’. J’en ai parlé avec ma mère et elle m’a expliqué, un peu, la signification. Je n’ai pas tout compris. Et là, avec les examens et les tests, j’ai commencé un traitement de chimiothérapie qui m’a fait perdre tous mes beaux cheveux blonds. Je porte un foulard en tout temps maintenant. Il est beau mon foulard et je le change quelques fois par semaine pour garder ma coquetterie quand même …..

Jade n’en pouvant plus éclate en sanglots, seule sur son rocher dans sa solitude. Elle poursuit :
-…Ma mère m’a dit aussi que je m’en vais dans un autre monde celui de la Lumière, mais je vois bien il y en a de la lumière ici; c’est éclatant de lumière surtout sur le bord de la mer d’où je suis présentement. Et j’ai demandé à ma mère s’il y aurait la mer où je vais, s’il y aurait mes amies et mon école. Elle m’a répondu qu’avec le temps je les retrouverais. Elle m’a prise dans ses bras et je  sentais qu’elle pleurait. Mais moi je ne pleure plus. Il faut ce qu’il faut. Si vous lisez ce message dites vous bien que j’ai aimé ma vie et il n’y a rien de plus important que la vie. La belle vie, et être souriant. Je dois finir ici ma lettre car je n’ai plus le temps et je dois retourner à l’hôpital pour un autre traitement et rejoindre Clamon qui doit s’ennuyer

Je vous dis Salut et je vous fais mes adieux.

Je vous souhaite beaucoup de bonheur et que Dieu vous bénisse.

Aude.

Grand, très grand silence .Que le clapotis des vagues et le cri des goélands. Sur son visage, Jade, laisse des larmes cascader tout en délicatesse. Elle se parle à elle-même :
- Et moi qui m’apitoie sur mon sort avec du matériel, maison, boulot et argent. Nous sommes encore jeunes et plein de ressources tandis qu’Aude, elle, est décédée et toujours en souriant comme elle dit …

 -Quelle belle leçon de vie. Je me promets d’ici quelques années, lorsque la situation le permettra d’aller à la rencontre des ses parents et de son petit frère pour leur rapporter cette bouteille et ce message.

La chanson de Balavoine lui revient, encore plus claire à l’oreille :


- Et j’ai ramassé les bouts de verre, 
J’ai recollé tous les morceaux,
Tout était clair comme de l’eau…
Contre le passé y’a rien à faire,
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire
Et je cours ……..je me raccroche à la vie
……

… Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…
Difficile d’appeler au secours
Quand tant de drames nous oppressent
Et les larmes nouées de stress
Étouffent un peu plus les cris d’amour
De ceux qui sont dans la faiblesse
Et dans un dernier espoir disparaissent..’’

 

Jade se lève et serre bien fort sur sa poitrine la bouteille avec le message dans son contenu elle soupire :
-Au revoir Aude et merci de m’avoir envoyé cette lettre, tu ne peux savoir comment elle tombe à point. Tu as raison, il n’y a rien de plus beau que la vie.

Marchant d’un pas allègre elle se dirige vers son conjoint, qui lui, est confortablement assis sur le sable en train de se construire un semblant de château de sable. Lorsqu’il voit Jade et sa bouteille il l’accueille avec son plus grand sourire  elle lui dit doucement :
-Viens allons à la maison je vais te conter ce qui m’arrive.

Le couple, main dans la main, se chuchote des mots d’amour, Jade dit :
-Justin, et si nous la vendions cette maison ?

Jade enserre sa bouteille de la main gauche et serre la main de Justin de la main droite. Les goélands les suivent à pas prudents.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 8 janvier 2013.

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‘’BALAVOINE, DANIEL

 

Comme un fou va jeter à la mer
Des bouteilles vides et puis espère
Qu’on pourra lire à travers
S.O.S. écrit avec de l’air
Pour te dire que je me sens seul
Je dessine à l’encre vide un désert
Et je cours, je me raccroche à la vie,
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent,
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…
Difficile d’appeler au secours
Quand tant de drames nous oppressent
Et les larmes nouées de stress
Étouffent un peu plus les cris d’amour
De ceux qui sont dans la faiblesse
Et dans un dernier espoir disparaissent…
Et je cours, je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie
Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs, dans l’eau laissent une trace
Don’t les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…

Et j’ai ramassé les bouts de verre,
J’ai recollé tous les morceaux,
Tout était clair comme de l’eau…
Contre le passé y’a rien à faire,
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire
Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…

Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs dans l’eau
Laissent une trace dont les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…’’

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