Bouteille à la mer !

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Bouteille à la mer !

Inlassablement, inlassablement les vagues  déferlent sur le sable  couleur diamant. Les ailes azures du firmament se fondent dans l’indigo des vaguelettes en hachures.
À l’horizon, point de fusion du zénith et de l’immensité de l’océan, un voilier élucubre et tergiverse de toute son âme pour demeurer apparent. La plage désertique invite à une longue promenade en solitaire. Les goélands affamés et friands entonnent leurs cris rauques de possesseurs de territoires. Leur vol  en semi vrilles leur décerne le titre majestueux de faiseurs d’arabesques. La douceur de leurs envolées gouache ce ciel si bleu, si pur. Le soleil caresse mollement la peau et les visages. Son jeu de rayons glisse tendrement sur les mignonnes crêtes  moutonneuses des vagues allant et venant. Le sable détrempé à chaque allée et venue redonne à l’étendue salée son dû. Cycle de vie, cycle de naissance.

Jade, seule et recueillie, emboîte le pas des vagues venant s’étendre de tout leur long  sur la grève. Elle s’arrête et soude son regard vers le minuscule point blanchâtre au fond du tableau qui s’offre à elle. À peine perceptible, le voilier refuse de disparaître et s’enfuir dans l’horizon bleuté. Immobile, la marcheuse stoïque, scrute l’amoncellement des vagues  à la recherche d’elle ne sait quoi. Son esprit lui commande  de rester dans son instant présent mais son corps lui dicte de partir, partir au loin et d’aller aborder ce navire si éloigné; si loin.

Elle ne se sent pas d’aplomb et énergisée pour entreprendre quoi que ce soit .Elle est épuisée, fatiguée; vidée. Une longue série de coups et de contrecoups l’ont amenée à abdiquer. L’air salin lui prodigue un bienfait immense. Se retrouver face à cette immensité ,elle recouvre son entité.

Les vagues viennent  expirer  à ses pieds nus. Elle ne s’éloigne pas pour sentir le coulis de l’eau salée entre ses orteils. Elle respire à fond et se régénère. Des oiseaux rigolos, quant à eux, prennent la fuite de leurs courtes pattes devant l’invasion de l’onde, et reviennent aussitôt vers le sable qui filtre l’eau. La vague revient ils répètent leur manège. Jade sourit, enfin depuis plusieurs mois. Elle lève ses yeux mouillés au ciel afin que l’astre du jour sèche ses larmes. Elle continue à déambuler tout doucement à pas d’escargot sur cette plage magnifique. Dans son esprit tout se bouleverse, tout chavire. Des pensées douloureuses l’assaillent mais elle les chasse du revers de la main autant que du revers de son optimisme. Elle se dit :
-Tout va bien, tout va bien; tout ira bien.

Des goélands la suivent comme des anges gardiens, elle s’arrête; ils s’arrêtent. Elle continue, ils continuent. L’image de sa mère lui vient à l’idée ainsi qu’une parole si souvent prononcée :
- ‘’Ma fille , dans les durs moments de la vie nous devons retrousser nos manches et recommencer.’’

Recommencer, se dit  Jade, facile à dire mais pas facile à faire. Elle garde silence, un silence profond et méditatif. Sa voix, à peine audible et engloutie par le son des vagues, lui dit :
-Nous sommes Justin et moi  dans une impasse financière grave. J’ai été remerciée à mon travail et la situation de mon conjoint se précarise. Nous nous devons de céder notre maison; nous n’avons plus les moyens de la garder. Qu’allons-nous faire ? Nous avons travaillé d’arrache-pied pour s’y installer et voilà que les banques nous la  réclame. Nous accumulons dettes par-dessus dettes.

Elle serre les poings et les lèvres. Elle plonge ses yeux dans  le bleuâtre profond de l’abîme. Sa révolte incommensurable s’atténue lorsqu’elle voit, derrière elle, les goélands qui la regardent tout penauds. Elle leur clame :
-On sait bien, vous n’avez pas à vous soucier de cela vous autres; vous vivez de l’air du temps. Avec les levers et les couchers du soleil. Vous êtes toujours dans l’immensité de la beauté et dans le sillage des ailes de la nature.
Elle continue sa marche déambulatoire jusqu’à un amoncellement de rochers d’où viennent éclabousser les vagues. Elle prend siège sur un des rochers plat et s’accroupit tout comme un phoque qui attend sa pitance .Elle se laisse bercer par la musique du clapotis du va et vient de l’eau. Ses pensées sont au ralenti, maintenant, son vague à l’âme aussi. Elle admire l’interstice et une chanson de Daniel Balavoine lui vient en sourdine dans son esprit qu’elle a apprise par cœur étant jeune:
‘’ Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs, dans l’eau laissent une trace
Dont les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…

…Contre le passé y’a rien à faire, 
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire…


Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie… 

Elle fredonne l’air sans réfléchir aux mots :
-
Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent…

L’harmonie des tourbillons des vagues et du cri des oiseaux enchantent en mélodie et en symphonie avec cette chanson :


-… Comme un fou va jeter à la mer
Des bouteilles vides et puis espère
Qu’on pourra lire à travers
S.O.S. écrit avec de l’air
Pour te dire que je me sens seul
Je dessine à l’encre vide un désert…


Et je cours, je me raccroche à la vie,
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent….

Jade se dit à elle-même :
-Quelle belle poésie, que de beaux mots.

Son regard se fixe sur un point scintillant dans les vagues. Un objet flotte. Jade regarde avec attention et réfléchit tout haut :
-Encore quelqu’un qui a jeté par-dessus bord ses détritus…

Elle se lève sur son perchoir pour mieux voir. L’objet approche tout doucement vers le rivage. C’est une bouteille de verre .Comme un pantin, elle suit le haut et le bas des vagues. Elle se couche sur son flanc pour enfin se redresser de tout son col.

Jade ne peut distinguer, encore, son contenu. Elle attend l’intruse de pied ferme pour la ramasser. Le soleil brille de tous ses feux. La bouteille aboutit, en fin de compte, sur la rive à quelques mètres de Jade. Descendant de sa plateforme rocheuse elle se dirige vers l’objet insolite. Ses parois sont transparentes laissant entrevoir un rouleau de papier encore tout blanc. Jade saisit le flacon et l’examine sur tous les sens. Sur le rouleau il y a une date et Jade s’écrie :
-Mais c’est de l’an passé et il y est écrit que cette missive vient de Normandie, France.

Le bouchon de liège, enfoncé qu’à moitié  mais bien coincé, se laisse facilement enlevé. Jade saisit le morceau de papier qui glisse du goulot. Ses mains tremblent. Elle ne croyait jamais qu’un jour elle trouverait un vaisseau de verre  à la mer. Elle défait le minuscule ruban bleu qui entoure le document. Elle déroule avec précaution la lettre écrite en lettres attachées mais bien lisibles. Elle va se réinstaller sur son rocher de prédilection et commence à lire le texte :

-Bonjour …
qui que vous soyez  et où  que vous soyez dans ce monde. Mon nom est Aude et j’ai douze ans. Je suis née en Normandie, France. Mon père est  marin sur un gros paquebot et ma mère est institutrice. Dans ma famille j’ai aussi un petit frère, Martin, qui a commencé l’école cette année ; il aime bien l’école et moi aussi. J’aime mon ourson Clamon qui est mon compagnon de jeu préféré; il vous fait dire bonjours en passant…

Jade sourit à ces mots respire profondément et continue sa lecture :
-…au printemps cette année j’ai fait un séjour à l’hôpital. Les médecins m’ont avoué que j’avais la leucémie et il ne me restait que quelques mois à vivre. Je ne sais pas ce que cela veut dire…. ‘’Que quelques mois à vivre’’. J’en ai parlé avec ma mère et elle m’a expliqué, un peu, la signification. Je n’ai pas tout compris. Et là, avec les examens et les tests, j’ai commencé un traitement de chimiothérapie qui m’a fait perdre tous mes beaux cheveux blonds. Je porte un foulard en tout temps maintenant. Il est beau mon foulard et je le change quelques fois par semaine pour garder ma coquetterie quand même …..

Jade n’en pouvant plus éclate en sanglots, seule sur son rocher dans sa solitude. Elle poursuit :
-…Ma mère m’a dit aussi que je m’en vais dans un autre monde celui de la Lumière, mais je vois bien il y en a de la lumière ici; c’est éclatant de lumière surtout sur le bord de la mer d’où je suis présentement. Et j’ai demandé à ma mère s’il y aurait la mer où je vais, s’il y aurait mes amies et mon école. Elle m’a répondu qu’avec le temps je les retrouverais. Elle m’a prise dans ses bras et je  sentais qu’elle pleurait. Mais moi je ne pleure plus. Il faut ce qu’il faut. Si vous lisez ce message dites vous bien que j’ai aimé ma vie et il n’y a rien de plus important que la vie. La belle vie, et être souriant. Je dois finir ici ma lettre car je n’ai plus le temps et je dois retourner à l’hôpital pour un autre traitement et rejoindre Clamon qui doit s’ennuyer

Je vous dis Salut et je vous fais mes adieux.

Je vous souhaite beaucoup de bonheur et que Dieu vous bénisse.

Aude.

Grand, très grand silence .Que le clapotis des vagues et le cri des goélands. Sur son visage, Jade, laisse des larmes cascader tout en délicatesse. Elle se parle à elle-même :
- Et moi qui m’apitoie sur mon sort avec du matériel, maison, boulot et argent. Nous sommes encore jeunes et plein de ressources tandis qu’Aude, elle, est décédée et toujours en souriant comme elle dit …

 -Quelle belle leçon de vie. Je me promets d’ici quelques années, lorsque la situation le permettra d’aller à la rencontre des ses parents et de son petit frère pour leur rapporter cette bouteille et ce message.

La chanson de Balavoine lui revient, encore plus claire à l’oreille :


- Et j’ai ramassé les bouts de verre, 
J’ai recollé tous les morceaux,
Tout était clair comme de l’eau…
Contre le passé y’a rien à faire,
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire
Et je cours ……..je me raccroche à la vie
……

… Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…
Difficile d’appeler au secours
Quand tant de drames nous oppressent
Et les larmes nouées de stress
Étouffent un peu plus les cris d’amour
De ceux qui sont dans la faiblesse
Et dans un dernier espoir disparaissent..’’

 

Jade se lève et serre bien fort sur sa poitrine la bouteille avec le message dans son contenu elle soupire :
-Au revoir Aude et merci de m’avoir envoyé cette lettre, tu ne peux savoir comment elle tombe à point. Tu as raison, il n’y a rien de plus beau que la vie.

Marchant d’un pas allègre elle se dirige vers son conjoint, qui lui, est confortablement assis sur le sable en train de se construire un semblant de château de sable. Lorsqu’il voit Jade et sa bouteille il l’accueille avec son plus grand sourire  elle lui dit doucement :
-Viens allons à la maison je vais te conter ce qui m’arrive.

Le couple, main dans la main, se chuchote des mots d’amour, Jade dit :
-Justin, et si nous la vendions cette maison ?

Jade enserre sa bouteille de la main gauche et serre la main de Justin de la main droite. Les goélands les suivent à pas prudents.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 8 janvier 2013.

 ———————————————————————————————————–

‘’BALAVOINE, DANIEL

 

Comme un fou va jeter à la mer
Des bouteilles vides et puis espère
Qu’on pourra lire à travers
S.O.S. écrit avec de l’air
Pour te dire que je me sens seul
Je dessine à l’encre vide un désert
Et je cours, je me raccroche à la vie,
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent,
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…
Difficile d’appeler au secours
Quand tant de drames nous oppressent
Et les larmes nouées de stress
Étouffent un peu plus les cris d’amour
De ceux qui sont dans la faiblesse
Et dans un dernier espoir disparaissent…
Et je cours, je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie
Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs, dans l’eau laissent une trace
Don’t les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…

Et j’ai ramassé les bouts de verre,
J’ai recollé tous les morceaux,
Tout était clair comme de l’eau…
Contre le passé y’a rien à faire,
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire
Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…

Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs dans l’eau
Laissent une trace dont les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…’’


Archive pour 8 janvier, 2013

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Bouteille à la mer !

Inlassablement, inlassablement les vagues  déferlent sur le sable  couleur diamant. Les ailes azures du firmament se fondent dans l’indigo des vaguelettes en hachures.
À l’horizon, point de fusion du zénith et de l’immensité de l’océan, un voilier élucubre et tergiverse de toute son âme pour demeurer apparent. La plage désertique invite à une longue promenade en solitaire. Les goélands affamés et friands entonnent leurs cris rauques de possesseurs de territoires. Leur vol  en semi vrilles leur décerne le titre majestueux de faiseurs d’arabesques. La douceur de leurs envolées gouache ce ciel si bleu, si pur. Le soleil caresse mollement la peau et les visages. Son jeu de rayons glisse tendrement sur les mignonnes crêtes  moutonneuses des vagues allant et venant. Le sable détrempé à chaque allée et venue redonne à l’étendue salée son dû. Cycle de vie, cycle de naissance.

Jade, seule et recueillie, emboîte le pas des vagues venant s’étendre de tout leur long  sur la grève. Elle s’arrête et soude son regard vers le minuscule point blanchâtre au fond du tableau qui s’offre à elle. À peine perceptible, le voilier refuse de disparaître et s’enfuir dans l’horizon bleuté. Immobile, la marcheuse stoïque, scrute l’amoncellement des vagues  à la recherche d’elle ne sait quoi. Son esprit lui commande  de rester dans son instant présent mais son corps lui dicte de partir, partir au loin et d’aller aborder ce navire si éloigné; si loin.

Elle ne se sent pas d’aplomb et énergisée pour entreprendre quoi que ce soit .Elle est épuisée, fatiguée; vidée. Une longue série de coups et de contrecoups l’ont amenée à abdiquer. L’air salin lui prodigue un bienfait immense. Se retrouver face à cette immensité ,elle recouvre son entité.

Les vagues viennent  expirer  à ses pieds nus. Elle ne s’éloigne pas pour sentir le coulis de l’eau salée entre ses orteils. Elle respire à fond et se régénère. Des oiseaux rigolos, quant à eux, prennent la fuite de leurs courtes pattes devant l’invasion de l’onde, et reviennent aussitôt vers le sable qui filtre l’eau. La vague revient ils répètent leur manège. Jade sourit, enfin depuis plusieurs mois. Elle lève ses yeux mouillés au ciel afin que l’astre du jour sèche ses larmes. Elle continue à déambuler tout doucement à pas d’escargot sur cette plage magnifique. Dans son esprit tout se bouleverse, tout chavire. Des pensées douloureuses l’assaillent mais elle les chasse du revers de la main autant que du revers de son optimisme. Elle se dit :
-Tout va bien, tout va bien; tout ira bien.

Des goélands la suivent comme des anges gardiens, elle s’arrête; ils s’arrêtent. Elle continue, ils continuent. L’image de sa mère lui vient à l’idée ainsi qu’une parole si souvent prononcée :
- ‘’Ma fille , dans les durs moments de la vie nous devons retrousser nos manches et recommencer.’’

Recommencer, se dit  Jade, facile à dire mais pas facile à faire. Elle garde silence, un silence profond et méditatif. Sa voix, à peine audible et engloutie par le son des vagues, lui dit :
-Nous sommes Justin et moi  dans une impasse financière grave. J’ai été remerciée à mon travail et la situation de mon conjoint se précarise. Nous nous devons de céder notre maison; nous n’avons plus les moyens de la garder. Qu’allons-nous faire ? Nous avons travaillé d’arrache-pied pour s’y installer et voilà que les banques nous la  réclame. Nous accumulons dettes par-dessus dettes.

Elle serre les poings et les lèvres. Elle plonge ses yeux dans  le bleuâtre profond de l’abîme. Sa révolte incommensurable s’atténue lorsqu’elle voit, derrière elle, les goélands qui la regardent tout penauds. Elle leur clame :
-On sait bien, vous n’avez pas à vous soucier de cela vous autres; vous vivez de l’air du temps. Avec les levers et les couchers du soleil. Vous êtes toujours dans l’immensité de la beauté et dans le sillage des ailes de la nature.
Elle continue sa marche déambulatoire jusqu’à un amoncellement de rochers d’où viennent éclabousser les vagues. Elle prend siège sur un des rochers plat et s’accroupit tout comme un phoque qui attend sa pitance .Elle se laisse bercer par la musique du clapotis du va et vient de l’eau. Ses pensées sont au ralenti, maintenant, son vague à l’âme aussi. Elle admire l’interstice et une chanson de Daniel Balavoine lui vient en sourdine dans son esprit qu’elle a apprise par cœur étant jeune:
‘’ Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs, dans l’eau laissent une trace
Dont les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…

…Contre le passé y’a rien à faire, 
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire…


Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie… 

Elle fredonne l’air sans réfléchir aux mots :
-
Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent…

L’harmonie des tourbillons des vagues et du cri des oiseaux enchantent en mélodie et en symphonie avec cette chanson :


-… Comme un fou va jeter à la mer
Des bouteilles vides et puis espère
Qu’on pourra lire à travers
S.O.S. écrit avec de l’air
Pour te dire que je me sens seul
Je dessine à l’encre vide un désert…


Et je cours, je me raccroche à la vie,
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent….

Jade se dit à elle-même :
-Quelle belle poésie, que de beaux mots.

Son regard se fixe sur un point scintillant dans les vagues. Un objet flotte. Jade regarde avec attention et réfléchit tout haut :
-Encore quelqu’un qui a jeté par-dessus bord ses détritus…

Elle se lève sur son perchoir pour mieux voir. L’objet approche tout doucement vers le rivage. C’est une bouteille de verre .Comme un pantin, elle suit le haut et le bas des vagues. Elle se couche sur son flanc pour enfin se redresser de tout son col.

Jade ne peut distinguer, encore, son contenu. Elle attend l’intruse de pied ferme pour la ramasser. Le soleil brille de tous ses feux. La bouteille aboutit, en fin de compte, sur la rive à quelques mètres de Jade. Descendant de sa plateforme rocheuse elle se dirige vers l’objet insolite. Ses parois sont transparentes laissant entrevoir un rouleau de papier encore tout blanc. Jade saisit le flacon et l’examine sur tous les sens. Sur le rouleau il y a une date et Jade s’écrie :
-Mais c’est de l’an passé et il y est écrit que cette missive vient de Normandie, France.

Le bouchon de liège, enfoncé qu’à moitié  mais bien coincé, se laisse facilement enlevé. Jade saisit le morceau de papier qui glisse du goulot. Ses mains tremblent. Elle ne croyait jamais qu’un jour elle trouverait un vaisseau de verre  à la mer. Elle défait le minuscule ruban bleu qui entoure le document. Elle déroule avec précaution la lettre écrite en lettres attachées mais bien lisibles. Elle va se réinstaller sur son rocher de prédilection et commence à lire le texte :

-Bonjour …
qui que vous soyez  et où  que vous soyez dans ce monde. Mon nom est Aude et j’ai douze ans. Je suis née en Normandie, France. Mon père est  marin sur un gros paquebot et ma mère est institutrice. Dans ma famille j’ai aussi un petit frère, Martin, qui a commencé l’école cette année ; il aime bien l’école et moi aussi. J’aime mon ourson Clamon qui est mon compagnon de jeu préféré; il vous fait dire bonjours en passant…

Jade sourit à ces mots respire profondément et continue sa lecture :
-…au printemps cette année j’ai fait un séjour à l’hôpital. Les médecins m’ont avoué que j’avais la leucémie et il ne me restait que quelques mois à vivre. Je ne sais pas ce que cela veut dire…. ‘’Que quelques mois à vivre’’. J’en ai parlé avec ma mère et elle m’a expliqué, un peu, la signification. Je n’ai pas tout compris. Et là, avec les examens et les tests, j’ai commencé un traitement de chimiothérapie qui m’a fait perdre tous mes beaux cheveux blonds. Je porte un foulard en tout temps maintenant. Il est beau mon foulard et je le change quelques fois par semaine pour garder ma coquetterie quand même …..

Jade n’en pouvant plus éclate en sanglots, seule sur son rocher dans sa solitude. Elle poursuit :
-…Ma mère m’a dit aussi que je m’en vais dans un autre monde celui de la Lumière, mais je vois bien il y en a de la lumière ici; c’est éclatant de lumière surtout sur le bord de la mer d’où je suis présentement. Et j’ai demandé à ma mère s’il y aurait la mer où je vais, s’il y aurait mes amies et mon école. Elle m’a répondu qu’avec le temps je les retrouverais. Elle m’a prise dans ses bras et je  sentais qu’elle pleurait. Mais moi je ne pleure plus. Il faut ce qu’il faut. Si vous lisez ce message dites vous bien que j’ai aimé ma vie et il n’y a rien de plus important que la vie. La belle vie, et être souriant. Je dois finir ici ma lettre car je n’ai plus le temps et je dois retourner à l’hôpital pour un autre traitement et rejoindre Clamon qui doit s’ennuyer

Je vous dis Salut et je vous fais mes adieux.

Je vous souhaite beaucoup de bonheur et que Dieu vous bénisse.

Aude.

Grand, très grand silence .Que le clapotis des vagues et le cri des goélands. Sur son visage, Jade, laisse des larmes cascader tout en délicatesse. Elle se parle à elle-même :
- Et moi qui m’apitoie sur mon sort avec du matériel, maison, boulot et argent. Nous sommes encore jeunes et plein de ressources tandis qu’Aude, elle, est décédée et toujours en souriant comme elle dit …

 -Quelle belle leçon de vie. Je me promets d’ici quelques années, lorsque la situation le permettra d’aller à la rencontre des ses parents et de son petit frère pour leur rapporter cette bouteille et ce message.

La chanson de Balavoine lui revient, encore plus claire à l’oreille :


- Et j’ai ramassé les bouts de verre, 
J’ai recollé tous les morceaux,
Tout était clair comme de l’eau…
Contre le passé y’a rien à faire,
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire
Et je cours ……..je me raccroche à la vie
……

… Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…
Difficile d’appeler au secours
Quand tant de drames nous oppressent
Et les larmes nouées de stress
Étouffent un peu plus les cris d’amour
De ceux qui sont dans la faiblesse
Et dans un dernier espoir disparaissent..’’

 

Jade se lève et serre bien fort sur sa poitrine la bouteille avec le message dans son contenu elle soupire :
-Au revoir Aude et merci de m’avoir envoyé cette lettre, tu ne peux savoir comment elle tombe à point. Tu as raison, il n’y a rien de plus beau que la vie.

Marchant d’un pas allègre elle se dirige vers son conjoint, qui lui, est confortablement assis sur le sable en train de se construire un semblant de château de sable. Lorsqu’il voit Jade et sa bouteille il l’accueille avec son plus grand sourire  elle lui dit doucement :
-Viens allons à la maison je vais te conter ce qui m’arrive.

Le couple, main dans la main, se chuchote des mots d’amour, Jade dit :
-Justin, et si nous la vendions cette maison ?

Jade enserre sa bouteille de la main gauche et serre la main de Justin de la main droite. Les goélands les suivent à pas prudents.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 8 janvier 2013.

 ———————————————————————————————————–

‘’BALAVOINE, DANIEL

 

Comme un fou va jeter à la mer
Des bouteilles vides et puis espère
Qu’on pourra lire à travers
S.O.S. écrit avec de l’air
Pour te dire que je me sens seul
Je dessine à l’encre vide un désert
Et je cours, je me raccroche à la vie,
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent,
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…
Difficile d’appeler au secours
Quand tant de drames nous oppressent
Et les larmes nouées de stress
Étouffent un peu plus les cris d’amour
De ceux qui sont dans la faiblesse
Et dans un dernier espoir disparaissent…
Et je cours, je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie
Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs, dans l’eau laissent une trace
Don’t les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…

Et j’ai ramassé les bouts de verre,
J’ai recollé tous les morceaux,
Tout était clair comme de l’eau…
Contre le passé y’a rien à faire,
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau reste à faire
Et je cours je me raccroche à la vie
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses
Sans comprendre la détresse
Des mots que j’envoie…

Tous les cris les S.O.S.
Partent dans les airs dans l’eau
Laissent une trace dont les écumes font la beauté…
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent mais les vagues
Les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…’’

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