Décantation…!

Décantation…! dans Liens ying3

Décantation…!


‘’La Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont point reçue …’’
(St-Jean, chap. 1,5)

-Viens, viens voir Chalom  une nouvelle caravane arrive. Vite dépêches-toi !

Ma petite sœur Yona , fébrile, me tire nerveusement par la manche et m’amène  dans l’embrasure de la porte de la maison de notre oncle. Un soufflet de poussière monte dans l’air torride de la rue. Des chameaux ginglards  avec  leur cavaliers à pied déambulent paisiblement .Ils sont chargés à ne plus y trouver de place. Eux aussi viennent célébrer la Pâques avec leur famille à Jérusalem; comme à chaque année. Yona est toute excitée de voir  ce chamboulement, ce bardassement et cet esprit de fête. Car loin dans nos montagnes, avec nos moutons, nous n’y voyons pas autant de monde, d’animaux, de musique et de danses. Régulièrement des colombes s’envolent au dessus du Grand Temple; des offrandes. Encore, cette année, notre oncle nous accueille dans sa maison avec sa famille pour fêter la Pâques. Nous sommes heureux et enjoués. Encore, à l’occasion de la Fête,  il y aura un repas succulent et des réjouissances. Nous sommes arrivés depuis  quelques jours et nous nous acclimatons très bien. Mes cousins et cousines sont heureux de nous voir et de s’amuser avec nous. Yona, comme le veut la tradition familiale, garde avec elle un agneau; cela vient de notre père. Il nous a, en effet, conté, étant  plus jeune, il se souvient qu’avec mon grand-père et ma grand-mère ils ont vu un enfant naître, une nuit,  dans une étable à Bethléem  et mon père lui avait offert un agneau.

Il nous racontait, aussi, que lorsqu’il s’était laissé prendre le doigt par l’enfant il avait ressenti un bien immense et une présence spirituelle; une libération et une Lumière pénétrer en lui. Nous aimons cette histoire à toute les fois qu’il nous la raconte. Lui  et notre mère nous ont donné des prénoms, lors de notre naissance, suite à cet évènement. Moi c’est Chalom qui veut dire ‘’paix’’ et ma sœurette c’est Yona qui veut dire ‘’ colombe ‘’.

La caravane passée et la poussière retombée nous retournons à nos jeux. Dania ,ma cousine me dit :
-As-tu envie  d’aller te promener dans les rues de Jérusalem ? Nous n’irons pas trop loin car il y a beaucoup d’agitation depuis quelques semaines. Les soldats romains  sont sur le quai -vive et ceux du Roi Hérode aussi. Ils disent qu’il y a des agitateurs qui veulent renverser l’autorité en place et qu’ils ont identifié un de leur chef. Je vais avertir papa et maman et tes parents aussi.

Nous sortons dans la rue bondée de gens et d’animaux qui y circulent. L’esprit est vraiment à la Fête .Sur  la place du marché des vendeurs sont installés à leur table et proposent de tout .Breloques, collier, nourriture, vaisselle, tissus, animaux, oiseaux. Tant et tant de richesses. Dania me dit de me raccrocher au cordon de sa ceinture pour ne pas me perdre c’est ce que je fais tout de go et je la suis. Nous débouchons sur une allée  immergée d’ombre et à son extrémité  le flanc d’une petite montagne. Il y a un grand rassemblement de gens  mais tout est calme et serein. Ma cousine et moi nous nous regardons et elle me dit :
-Allons voir c’est peut-être lui leur chef qu’ils recherchent.

Nous nous taillons une place sans trop de difficulté à cause de notre taille  et approchons près d’un monticule où est assis un homme, humblement vêtu, qui prêche aux gens  attentifs à tout ce qu’il dit. Aucun bruit, aucun son ne sort de cette foule. Seulement la voix de l’homme se fait entendre  .Une voix douce et calme .Il dit :
-‘’Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton proche et tu haïras ton ennemi; mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent…’’

Cette parole me bouleverse. -Comment aimer celui qui te fait du mal ? Comment  l’aimer ?- me dis-je.

 Nous avons un voisin qui nous harcèle sans cesse  dans notre campagne et il faudrait l’aimer ! Il passe son temps à faire peur à nos moutons et nous devons aller les retrouver car il les disperse tout le temps.
Mais la parole de cet homme sage faisait son chemin dans ma tête. J’écoute ce qu’il dit et je me dis :
-C’est lui le révolutionnaire ? Mais il est doux comme un agneau et ne parle pas de guerre, de pouvoir ou de richesses. Il parle avec son cœur. Il dit encore :


-‘’Heureux  ceux qui sont affligés car ils seront consolés…Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens…Quand donc tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi…

laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande…Eh bien ! Moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre …veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau…te requiert-il pour une course d’un mille, fais-en deux avec lui…A qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos…

Dania me tape doucement sur l’épaule et me dis que nous devons rentrer à la maison pour ne pas inquiéter nos parents. Nous nous levons, avant de partir je jette un dernier coup d’œil à cet homme qui me fixe de ses yeux rassurants ; je sens comme une Lumière m’envahir. Une Lumière que je ne connaissais pas. Dania et moi dévalons prudemment la petite colline jusqu’à la rue ombragée et retournons à la maison. Nous croisons une patrouille romaine.
La rue est en effervescence .Rendus chez mon oncle je vais voir mon père et lui dit ce que nous avons vu. Songeur il me dit :
-Décris-le moi Chalom, comment était-il ? Qu’as-tu ressenti ?

Mon père me presse de ses questions. Je ne sais pas trop quoi lui répondre mais avec la sagesse de mes douze ans je lui ai affirme :
-Il est simple, humble, doux et sa voix porte comme  le cor mais tout en bonté. Il dit des vérités et des choses inusitées et toutes nouvelles. Lorsque nous sommes partis il m’a regardé et j’ai senti comme ce que tu nous racontes dans ton histoire lors de la naissance dans la nuit à Bethléem. Je ne sais pas si c’est ce que tu as ressenti mais c’était bienfaisant.

Mon père me fixe et me dit :
-Se pourrait-il que ce soit Lui ?  D’après toi, quel âge doit-il avoir ? Mon âge …un peu plus jeune ?
Réfléchissant, je ne suis pas vraiment sûr, je réponds :
-Un peu plus jeune que toi papa. Allons-nous aller l’écouter à nouveau papa ?  Je t’en prie dit oui et nous amènerons  Yona avec nous et maman.

Mon père sourit et me dit :
-Nous allons y réfléchir, tu sais que la Pâques c’est dans quelques jours et nous devons nous y préparer. En attendant va aider ta sœur et ta mère pour le repas.

Avant le repas, comme le veut aussi la Tradition, notre oncle lit un psaume, le psaume 90 :

-…Le malheur ne pourra te toucher
ni le danger approcher de ta demeure
Il donne mission à Ses anges
de te garder sur tous tes chemins

Ils te porteront sur leurs mains
pour que ton pied ne heurte les pierres
tu marcheras sur la vipère et le scorpion
tu écraseras le lion et le dragon…

Après le repas nous fraternisons et nous nous préparons à aller vers nos couchettes. Papa et maman viennent nous border .Yona couvre bien son petit agneau et ferme les yeux. À l’extérieur nous entendons, encore, des bruits de voix et de pas. Papa nous rassure en nous disant que nous sommes dans une grande ville et que le silence se fait plutôt rare :
-Dormez mes enfant et que Dieu vous bénisse.

Il quitte la petite pièce et je ferme les yeux pour repenser à ce Jésus.

En pleine nuit des voix et des cris nous émergent de notre sommeil.  Inquiet je  vais voir papa et maman .cette dernière me prend dans ses bras et me dit :
-Va te recoucher Chalom il est probablement arrivé quelque chose et nous verrons demain. Je retourne à mon lit et essaie, tant bien que mal, à me rendormir. Au petit matin, j’ouvre les yeux et admire le rayon de soleil qui entre par une minuscule fente de la fenêtre. Je me lève et me dirige vers ce faisceau de lumière, ouvre la fenêtre et constate le lever de soleil magnifique. Yona parle avec son agneau :
-Bonjour petit manteau de laine, une nouvelle journée .Bien dormi ?

Comme réponse un léger bêlement. Je dis à Yona :
-As-tu entendu les bruits la nuit passée ? Ça ne t’a pas réveillée ?

Yona me répond :
-Non je n’ai rien entendu ; qu’est ce que c’était ?

Je vais à la grande salle à manger et déjà papa et oncle s’y trouvent. Je surprends leur conversation, discret, je  me glisse aux côtés de papa. Oncle dit :
-Tu as entendu les cris et les voix cette nuit. Je crois que c’était des soldats qui ramenaient un prisonnier et le conduisait chez  le Grand Prêtre. Je n’en sais pas plus ; je vais aller aux nouvelles ce matin. Veux-tu venir avec moi Mikael ? Je dis :
-Puis-je y aller avec vous s’il vous plaît ?

Mon père, hésitant, accepte. Il rassure ma mère et lui et nous  sortons dans la fraîche matinée et nous nous dirigeons  vers le  Temple. Il y a un grand rassemblement à l’intérieur et il nous est impossible d’entrer .À l’extérieur un garde renseigne mon oncle :
-Cette nuit Jésus de Nazareth a été arrêté et il est face au Grand Prêtre ce matin.

Je suis abasourdi .J’en ai les larmes aux yeux. Je  m’élance pour crier  que ces gens là font erreur mais mon père me retient fermement tout en posant sa main sur ma bouche. Il me dit en chuchotant :
-Ne dit rien Chalom, ne dit strictement rien. Il est dangereux et futile de s’en prendre à une foule déchaînée et à l’Autorité.
Je lui  chuchote à mon tour :
-Mais papa il est innocent cet homme là. Il ne parle que de belles choses et d’amour.

Oncle nous entraîne un peu à l’écart. Je vois dans un coin d’une sombre petite ruelle un homme accroupi qui pleure à chaudes larmes. Pourquoi était-il si triste ? Papa nous dit :
-Allons-nous en il n’est pas sain de rester ici.

Il me prend par la main et nous nous dirigeons vers la maison. Chemin faisant nous croisons une dame qui a le visage ravagé de larmes et la fatigue, elle aussi. Je ne comprends pas ce qui se passe et supplie papa de me renseigner.

Lui non plus ne sais pas ce qui se passe. Nous entrons dans la maison et je vais rejoindre Yona et ma cousine qui cajolent le petit agneau. Mon père et mon oncle sont en grande conversation à voix basse. Furtivement j’écoute, sans rien laisser transparaître.  Nous sentons un climat lourd. Je demande à ma cousine si nous pouvons aller sur le toit pour voir ce qui se trame dans les rues. Elle acquiesce et nous grimpons l’escalier qui débouche sur le toit de la maison. Nous nous installons comme dans une loge  et regardons déambuler les gens. À quelques coins de rue  il semble y avoir une procession car les gens se sont amassés tout le long de la voie qui se dirige vers le Golgotha, endroit sombre et cynique où les soldats romains crucifient les malfrats, voleurs et assassins à ce que m’a dit ma petite cousine . Je suis curieux et apeuré de voir qui ils amènent.

Pendant que nous attendons la procession, Yona laisser aller son petit agneau qui gambade, joyeux de se dégourdir les pattes. Nous rions de bon cœur lorsqu’il perd l’équilibre et s’affale sur son petit ventre. Yona le prend dans ses bras et le console .Le soleil à son plus haut point nous tape sur la tête et nous nous recouvrons de nos foulards. Nous entendons une clameur dans la rue nous avertissant que la tête de la procession approche. Nous entendons des claquements des coups de fouet et les cris rauques des soldats. Mon cœur chavire de voir un homme porter  une lourde croix, la croix du supplice et de sa dernière demeure. Il tombe  à quelques reprises et les soldats le poussent violemment. Mon père, ma mère et mon oncle ainsi que ma tante sont venus nous rejoindre sur le toit. Mon père vient me prendre dans ses bras et me serre très fort. Le spectacle n’est pas des plus réjouissants. Je regarde attentivement le visage du condamné et m’exclame :

-Papa, papa  c’est lui ! C’est lui Jésus de Nazareth.

Des larmes coulent sur me joues et mon père m’entoure amoureusement de ses bras. Lui aussi pleure. Nous nous sentons tellement impuissant face à ce carnage .De la foule monte des cris de haine et des  insultes; à ne rien y comprendre. Je dis à mon père :
-Papa  quand ils vont arriver au Calvaire, peut-on y aller pour le voir une dernière fois ?
Ma supplication en est une très émotionnelle que mon père ne pouvait refuser. Il me dit :
-Si tu me promets de ne pas souffler mot, mon fils, et de toujours me suivre ; oui nous irons. Attendons qu’ils arrivent avant de descendre du toit et de nous engager dans la rue. Il est plus prudent d’agir de la sorte. Moi aussi je veux le voir.

La foule bigarrée et inconsciente lance des rires et des plaisanteries.  Subtilement, tous ensembles, nous nous imbriquons dans cette affluence énervée. Nous marchons discrètement vers la petite montagne. Le supplicié est maintenant élevé sur sa croix. Deux prisonniers, un à sa gauche et l’autre à sa droite attendent, eux aussi, la mort. Il est environ  trois heures de l’après-midi. Au pied de la croix une femme est en pleurs soutenue par un homme qui lui semble proche. Je regarde Jésus qui suinte des goutes de sang. Je suis abasourdi de la violence et de la haine des hommes.

Il prononce des paroles quasi inaudibles  mais il y en a une que je comprends Il dit :
-Père pardonnes leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Il soupire profondément. Je fixe mon père et lui dit :
-Même  sur la croix il pardonne !

Je pleure et je sens le regard de Jésus pénétrer mon voile de larme. Ses yeux ont toujours cette amabilité. Et je vois  un Univers d’amour  entier tout illuminé. Je serre la main de papa  qui a compris aussi. Il dit une dernière parole qui me touche :
-Père, je remets mon Esprit entre tes mains  …

Il penche la tête  et c’est fini.

Au même moment, une colombe toute blanche vient se poser sur l’écriteau qui indique : ‘’ INRI ‘’. Le ciel se couvre de gros nuages noirs et la pluie se met à tomber, le vent souffle en rafales. Nous déguerpissons vite de la montagne pour aller nous  réfugier dans la maison. Ma mère et Yona nous attendent ainsi que la famille  inquiète de notre oncle. Un silence respectueux règne. Nous nous joignons, les uns aux autres et prions. Ce soir là je me suis endormi très tard. Les images de cette crucifixion se sont imprégnées dans ma mémoire pour le reste de ma vie.
Quelques jours après la Pâques nous rentrons chez nous à Bethléem. Chemin faisant dans les rues je constate que l’intensité de la fête a disparue. Les gens s’affairent à leur routine et leurs occupations; rien ne transparaît de tout ce remue-ménage comme si rien ne s’était passé. Sur la route menant à notre campagne nous rencontrons un noble vieillard à barbe blanche qui nous salue. Il nous sourit et nous souhaite la Paix. Nous nous arrêtons un petit moment pour écouter ses paroles :
-Soyez en Paix, Jésus de Nazareth est ressuscité il y a quelques jours. Il est toujours avec nous.

Je lui demande :
-Il me semble vous avoir déjà vu ! Oui, oui je me souviens avant la procession vous étiez dans une ruelle et vous pleuriez, je me souviens.

Il me répond :
-Oui je pleurais et je pleure encore mais cette fois ce sont des larmes de joie mon enfant. Car Jésus-Christ est ressuscité. Je vous souhaite bon chemin et que Dieu vous bénisse. Mon nom est Pierre et que le Christ soit toujours avec vous.

Yona caresse son petit agneau en lui disant qu’ils seront à la maison rapidement.

Une colombe nous suit depuis Jérusalem.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du  Temps

Laval ,23 mars 2013


Archive pour mars, 2013

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‘’La Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont point reçue …’’
(St-Jean, chap. 1,5)

-Viens, viens voir Chalom  une nouvelle caravane arrive. Vite dépêches-toi !

Ma petite sœur Yona , fébrile, me tire nerveusement par la manche et m’amène  dans l’embrasure de la porte de la maison de notre oncle. Un soufflet de poussière monte dans l’air torride de la rue. Des chameaux ginglards  avec  leur cavaliers à pied déambulent paisiblement .Ils sont chargés à ne plus y trouver de place. Eux aussi viennent célébrer la Pâques avec leur famille à Jérusalem; comme à chaque année. Yona est toute excitée de voir  ce chamboulement, ce bardassement et cet esprit de fête. Car loin dans nos montagnes, avec nos moutons, nous n’y voyons pas autant de monde, d’animaux, de musique et de danses. Régulièrement des colombes s’envolent au dessus du Grand Temple; des offrandes. Encore, cette année, notre oncle nous accueille dans sa maison avec sa famille pour fêter la Pâques. Nous sommes heureux et enjoués. Encore, à l’occasion de la Fête,  il y aura un repas succulent et des réjouissances. Nous sommes arrivés depuis  quelques jours et nous nous acclimatons très bien. Mes cousins et cousines sont heureux de nous voir et de s’amuser avec nous. Yona, comme le veut la tradition familiale, garde avec elle un agneau; cela vient de notre père. Il nous a, en effet, conté, étant  plus jeune, il se souvient qu’avec mon grand-père et ma grand-mère ils ont vu un enfant naître, une nuit,  dans une étable à Bethléem  et mon père lui avait offert un agneau.

Il nous racontait, aussi, que lorsqu’il s’était laissé prendre le doigt par l’enfant il avait ressenti un bien immense et une présence spirituelle; une libération et une Lumière pénétrer en lui. Nous aimons cette histoire à toute les fois qu’il nous la raconte. Lui  et notre mère nous ont donné des prénoms, lors de notre naissance, suite à cet évènement. Moi c’est Chalom qui veut dire ‘’paix’’ et ma sœurette c’est Yona qui veut dire ‘’ colombe ‘’.

La caravane passée et la poussière retombée nous retournons à nos jeux. Dania ,ma cousine me dit :
-As-tu envie  d’aller te promener dans les rues de Jérusalem ? Nous n’irons pas trop loin car il y a beaucoup d’agitation depuis quelques semaines. Les soldats romains  sont sur le quai -vive et ceux du Roi Hérode aussi. Ils disent qu’il y a des agitateurs qui veulent renverser l’autorité en place et qu’ils ont identifié un de leur chef. Je vais avertir papa et maman et tes parents aussi.

Nous sortons dans la rue bondée de gens et d’animaux qui y circulent. L’esprit est vraiment à la Fête .Sur  la place du marché des vendeurs sont installés à leur table et proposent de tout .Breloques, collier, nourriture, vaisselle, tissus, animaux, oiseaux. Tant et tant de richesses. Dania me dit de me raccrocher au cordon de sa ceinture pour ne pas me perdre c’est ce que je fais tout de go et je la suis. Nous débouchons sur une allée  immergée d’ombre et à son extrémité  le flanc d’une petite montagne. Il y a un grand rassemblement de gens  mais tout est calme et serein. Ma cousine et moi nous nous regardons et elle me dit :
-Allons voir c’est peut-être lui leur chef qu’ils recherchent.

Nous nous taillons une place sans trop de difficulté à cause de notre taille  et approchons près d’un monticule où est assis un homme, humblement vêtu, qui prêche aux gens  attentifs à tout ce qu’il dit. Aucun bruit, aucun son ne sort de cette foule. Seulement la voix de l’homme se fait entendre  .Une voix douce et calme .Il dit :
-‘’Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton proche et tu haïras ton ennemi; mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent…’’

Cette parole me bouleverse. -Comment aimer celui qui te fait du mal ? Comment  l’aimer ?- me dis-je.

 Nous avons un voisin qui nous harcèle sans cesse  dans notre campagne et il faudrait l’aimer ! Il passe son temps à faire peur à nos moutons et nous devons aller les retrouver car il les disperse tout le temps.
Mais la parole de cet homme sage faisait son chemin dans ma tête. J’écoute ce qu’il dit et je me dis :
-C’est lui le révolutionnaire ? Mais il est doux comme un agneau et ne parle pas de guerre, de pouvoir ou de richesses. Il parle avec son cœur. Il dit encore :


-‘’Heureux  ceux qui sont affligés car ils seront consolés…Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens…Quand donc tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi…

laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande…Eh bien ! Moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre …veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau…te requiert-il pour une course d’un mille, fais-en deux avec lui…A qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos…

Dania me tape doucement sur l’épaule et me dis que nous devons rentrer à la maison pour ne pas inquiéter nos parents. Nous nous levons, avant de partir je jette un dernier coup d’œil à cet homme qui me fixe de ses yeux rassurants ; je sens comme une Lumière m’envahir. Une Lumière que je ne connaissais pas. Dania et moi dévalons prudemment la petite colline jusqu’à la rue ombragée et retournons à la maison. Nous croisons une patrouille romaine.
La rue est en effervescence .Rendus chez mon oncle je vais voir mon père et lui dit ce que nous avons vu. Songeur il me dit :
-Décris-le moi Chalom, comment était-il ? Qu’as-tu ressenti ?

Mon père me presse de ses questions. Je ne sais pas trop quoi lui répondre mais avec la sagesse de mes douze ans je lui ai affirme :
-Il est simple, humble, doux et sa voix porte comme  le cor mais tout en bonté. Il dit des vérités et des choses inusitées et toutes nouvelles. Lorsque nous sommes partis il m’a regardé et j’ai senti comme ce que tu nous racontes dans ton histoire lors de la naissance dans la nuit à Bethléem. Je ne sais pas si c’est ce que tu as ressenti mais c’était bienfaisant.

Mon père me fixe et me dit :
-Se pourrait-il que ce soit Lui ?  D’après toi, quel âge doit-il avoir ? Mon âge …un peu plus jeune ?
Réfléchissant, je ne suis pas vraiment sûr, je réponds :
-Un peu plus jeune que toi papa. Allons-nous aller l’écouter à nouveau papa ?  Je t’en prie dit oui et nous amènerons  Yona avec nous et maman.

Mon père sourit et me dit :
-Nous allons y réfléchir, tu sais que la Pâques c’est dans quelques jours et nous devons nous y préparer. En attendant va aider ta sœur et ta mère pour le repas.

Avant le repas, comme le veut aussi la Tradition, notre oncle lit un psaume, le psaume 90 :

-…Le malheur ne pourra te toucher
ni le danger approcher de ta demeure
Il donne mission à Ses anges
de te garder sur tous tes chemins

Ils te porteront sur leurs mains
pour que ton pied ne heurte les pierres
tu marcheras sur la vipère et le scorpion
tu écraseras le lion et le dragon…

Après le repas nous fraternisons et nous nous préparons à aller vers nos couchettes. Papa et maman viennent nous border .Yona couvre bien son petit agneau et ferme les yeux. À l’extérieur nous entendons, encore, des bruits de voix et de pas. Papa nous rassure en nous disant que nous sommes dans une grande ville et que le silence se fait plutôt rare :
-Dormez mes enfant et que Dieu vous bénisse.

Il quitte la petite pièce et je ferme les yeux pour repenser à ce Jésus.

En pleine nuit des voix et des cris nous émergent de notre sommeil.  Inquiet je  vais voir papa et maman .cette dernière me prend dans ses bras et me dit :
-Va te recoucher Chalom il est probablement arrivé quelque chose et nous verrons demain. Je retourne à mon lit et essaie, tant bien que mal, à me rendormir. Au petit matin, j’ouvre les yeux et admire le rayon de soleil qui entre par une minuscule fente de la fenêtre. Je me lève et me dirige vers ce faisceau de lumière, ouvre la fenêtre et constate le lever de soleil magnifique. Yona parle avec son agneau :
-Bonjour petit manteau de laine, une nouvelle journée .Bien dormi ?

Comme réponse un léger bêlement. Je dis à Yona :
-As-tu entendu les bruits la nuit passée ? Ça ne t’a pas réveillée ?

Yona me répond :
-Non je n’ai rien entendu ; qu’est ce que c’était ?

Je vais à la grande salle à manger et déjà papa et oncle s’y trouvent. Je surprends leur conversation, discret, je  me glisse aux côtés de papa. Oncle dit :
-Tu as entendu les cris et les voix cette nuit. Je crois que c’était des soldats qui ramenaient un prisonnier et le conduisait chez  le Grand Prêtre. Je n’en sais pas plus ; je vais aller aux nouvelles ce matin. Veux-tu venir avec moi Mikael ? Je dis :
-Puis-je y aller avec vous s’il vous plaît ?

Mon père, hésitant, accepte. Il rassure ma mère et lui et nous  sortons dans la fraîche matinée et nous nous dirigeons  vers le  Temple. Il y a un grand rassemblement à l’intérieur et il nous est impossible d’entrer .À l’extérieur un garde renseigne mon oncle :
-Cette nuit Jésus de Nazareth a été arrêté et il est face au Grand Prêtre ce matin.

Je suis abasourdi .J’en ai les larmes aux yeux. Je  m’élance pour crier  que ces gens là font erreur mais mon père me retient fermement tout en posant sa main sur ma bouche. Il me dit en chuchotant :
-Ne dit rien Chalom, ne dit strictement rien. Il est dangereux et futile de s’en prendre à une foule déchaînée et à l’Autorité.
Je lui  chuchote à mon tour :
-Mais papa il est innocent cet homme là. Il ne parle que de belles choses et d’amour.

Oncle nous entraîne un peu à l’écart. Je vois dans un coin d’une sombre petite ruelle un homme accroupi qui pleure à chaudes larmes. Pourquoi était-il si triste ? Papa nous dit :
-Allons-nous en il n’est pas sain de rester ici.

Il me prend par la main et nous nous dirigeons vers la maison. Chemin faisant nous croisons une dame qui a le visage ravagé de larmes et la fatigue, elle aussi. Je ne comprends pas ce qui se passe et supplie papa de me renseigner.

Lui non plus ne sais pas ce qui se passe. Nous entrons dans la maison et je vais rejoindre Yona et ma cousine qui cajolent le petit agneau. Mon père et mon oncle sont en grande conversation à voix basse. Furtivement j’écoute, sans rien laisser transparaître.  Nous sentons un climat lourd. Je demande à ma cousine si nous pouvons aller sur le toit pour voir ce qui se trame dans les rues. Elle acquiesce et nous grimpons l’escalier qui débouche sur le toit de la maison. Nous nous installons comme dans une loge  et regardons déambuler les gens. À quelques coins de rue  il semble y avoir une procession car les gens se sont amassés tout le long de la voie qui se dirige vers le Golgotha, endroit sombre et cynique où les soldats romains crucifient les malfrats, voleurs et assassins à ce que m’a dit ma petite cousine . Je suis curieux et apeuré de voir qui ils amènent.

Pendant que nous attendons la procession, Yona laisser aller son petit agneau qui gambade, joyeux de se dégourdir les pattes. Nous rions de bon cœur lorsqu’il perd l’équilibre et s’affale sur son petit ventre. Yona le prend dans ses bras et le console .Le soleil à son plus haut point nous tape sur la tête et nous nous recouvrons de nos foulards. Nous entendons une clameur dans la rue nous avertissant que la tête de la procession approche. Nous entendons des claquements des coups de fouet et les cris rauques des soldats. Mon cœur chavire de voir un homme porter  une lourde croix, la croix du supplice et de sa dernière demeure. Il tombe  à quelques reprises et les soldats le poussent violemment. Mon père, ma mère et mon oncle ainsi que ma tante sont venus nous rejoindre sur le toit. Mon père vient me prendre dans ses bras et me serre très fort. Le spectacle n’est pas des plus réjouissants. Je regarde attentivement le visage du condamné et m’exclame :

-Papa, papa  c’est lui ! C’est lui Jésus de Nazareth.

Des larmes coulent sur me joues et mon père m’entoure amoureusement de ses bras. Lui aussi pleure. Nous nous sentons tellement impuissant face à ce carnage .De la foule monte des cris de haine et des  insultes; à ne rien y comprendre. Je dis à mon père :
-Papa  quand ils vont arriver au Calvaire, peut-on y aller pour le voir une dernière fois ?
Ma supplication en est une très émotionnelle que mon père ne pouvait refuser. Il me dit :
-Si tu me promets de ne pas souffler mot, mon fils, et de toujours me suivre ; oui nous irons. Attendons qu’ils arrivent avant de descendre du toit et de nous engager dans la rue. Il est plus prudent d’agir de la sorte. Moi aussi je veux le voir.

La foule bigarrée et inconsciente lance des rires et des plaisanteries.  Subtilement, tous ensembles, nous nous imbriquons dans cette affluence énervée. Nous marchons discrètement vers la petite montagne. Le supplicié est maintenant élevé sur sa croix. Deux prisonniers, un à sa gauche et l’autre à sa droite attendent, eux aussi, la mort. Il est environ  trois heures de l’après-midi. Au pied de la croix une femme est en pleurs soutenue par un homme qui lui semble proche. Je regarde Jésus qui suinte des goutes de sang. Je suis abasourdi de la violence et de la haine des hommes.

Il prononce des paroles quasi inaudibles  mais il y en a une que je comprends Il dit :
-Père pardonnes leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Il soupire profondément. Je fixe mon père et lui dit :
-Même  sur la croix il pardonne !

Je pleure et je sens le regard de Jésus pénétrer mon voile de larme. Ses yeux ont toujours cette amabilité. Et je vois  un Univers d’amour  entier tout illuminé. Je serre la main de papa  qui a compris aussi. Il dit une dernière parole qui me touche :
-Père, je remets mon Esprit entre tes mains  …

Il penche la tête  et c’est fini.

Au même moment, une colombe toute blanche vient se poser sur l’écriteau qui indique : ‘’ INRI ‘’. Le ciel se couvre de gros nuages noirs et la pluie se met à tomber, le vent souffle en rafales. Nous déguerpissons vite de la montagne pour aller nous  réfugier dans la maison. Ma mère et Yona nous attendent ainsi que la famille  inquiète de notre oncle. Un silence respectueux règne. Nous nous joignons, les uns aux autres et prions. Ce soir là je me suis endormi très tard. Les images de cette crucifixion se sont imprégnées dans ma mémoire pour le reste de ma vie.
Quelques jours après la Pâques nous rentrons chez nous à Bethléem. Chemin faisant dans les rues je constate que l’intensité de la fête a disparue. Les gens s’affairent à leur routine et leurs occupations; rien ne transparaît de tout ce remue-ménage comme si rien ne s’était passé. Sur la route menant à notre campagne nous rencontrons un noble vieillard à barbe blanche qui nous salue. Il nous sourit et nous souhaite la Paix. Nous nous arrêtons un petit moment pour écouter ses paroles :
-Soyez en Paix, Jésus de Nazareth est ressuscité il y a quelques jours. Il est toujours avec nous.

Je lui demande :
-Il me semble vous avoir déjà vu ! Oui, oui je me souviens avant la procession vous étiez dans une ruelle et vous pleuriez, je me souviens.

Il me répond :
-Oui je pleurais et je pleure encore mais cette fois ce sont des larmes de joie mon enfant. Car Jésus-Christ est ressuscité. Je vous souhaite bon chemin et que Dieu vous bénisse. Mon nom est Pierre et que le Christ soit toujours avec vous.

Yona caresse son petit agneau en lui disant qu’ils seront à la maison rapidement.

Une colombe nous suit depuis Jérusalem.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du  Temps

Laval ,23 mars 2013

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