Aigrette et gouttelettes

Aigrette et gouttelettes  dans Liens crayon-et-larme

Aigrette et gouttelettes
(crayon et larmes)

Mai, dans toute sa splendeur, achève tout en lenteur. L’infime vert tendre cède sa place à un verdâtre mature chatoyant. Le duvet s’étiolant encore sur les collines ondulantes frémis à la moindre douce brise. Le soleil aidant, les jeunes pousses s’étirent la frimousse. Le temps est à la vie; à la renaissance et à l’amour. Confortablement  installé face à l’onde qui s’écoule paresseusement, j’admire les rayons de lumière du soleil qui jouent entre les feuilles toutes fraîches naissantes. Des grives se dandinent sur la pelouse, encore humectée de la rosée matinale, cherchant une pitance pour leurs oisillons. L’air dégouline des effluves de fleurs sauvages et d’herbe coupée. Une brumette s’entiche de la surface miroir de la rivière. Des outardes s’attardent près d’une rade. Quelques canards, ici et là, laissent voguer leurs pattes au gré de leur appétit suivis de leurs petits. Le moment présent s’impose. La quiétude des ailes de l’aurore flotte dans l’atmosphère tout comme un doux parfum d’une jeune fille amoureuse. Des goélands frivoles volent et s’envolent aux brises fofolles. Un écureuil  noir de son pelage vient me reluquer mais déguerpit aussi vite qu’il a apparu. Le noir de sa fourrure déteint sur l’herbe humectée de rosée blanchâtre. Des gouttelettes du précieux liquide lui lissent  la toison.

J’hume à fond les suaves parfums de cette nature en éveil. Les mélodies des ailés  rajoutent au climax une douce et enivrante symphonie naturiste. Les virtuoses des trémolos : grives, oiseaux, quiscales, mésanges et autres congénères exécutent des apothéoses à n’en plus finir  à notre grand plaisir. Je dis notre car je ne suis pas seul depuis un bon moment. Sur un banc, un peu plus éloigné, une dame âgée sirote un thé ou un café qu’elle a amené avec elle. Je jette, de temps en temps, un regard vers elle  .Elle aussi est immobile sur son siège .Nous contemplons la même vision. Mes yeux se fixent à présent sur les deux clochers de l’autre côté de la rivière.

Le soleil s’immisce entre les deux tours. Il s’introduit à l’intérieur des clochers pour donner l’impression de lanternes géantes :
-Tiens, une excellente photo, un summum parfait. Le  moment précis.
Je me lève et prends la scène sur ma pellicule. Une deuxième et enfin une troisième photo immortalisent le décor. Je retourne sur mon banc tout en jetant un regard oblique à la dame qui déguste son breuvage. Elle tourne la tête et me salue ; je lui lance la réciproque. Le contact est établi et j’en suis heureux car ce n’est pas la première fois que nous nous voyons ici par ces beaux matins. Les outardes gracieuses glissent sur les eaux silencieuses. Dans les buissons des chardonnettes piaillent de branchettes en branchettes.

Les Bernaches, une dizaine, montent les rebords de la rivière. Elles viennent  à proximité  de moi. Elles m’entourent et ensuite déambulent vers le petit chemin du parc. Un cortège d’éminences. Elles s’éloignent  vers les pins figés avec leurs cocottes. Les brumes se sont dissipées à la faveur de la chaleur. J’entends, vers le banc de la madame, un bruit de froissement et je me demande bien ce qu’elle fait. Je n’avais pas remarqué qu’elle a sous son banc de gros sacs d’ordures noirs. Elle fouille dans l’un de ceux-ci cherchant  je ne sais quoi.

 Elle le met de côté pour ouvrir un autre sac. Elle est revêtue d’un manteau gris à col de mouton. Elle porte un béret beige sous lequel des cheveux épars transparaissent. Ses yeux sont pétillants malgré son apparence de vieillesse. Elle porte au doigt une alliance en or. Je viens de comprendre c’est une ‘’SDF’’  une ‘’sans domicile fixe’’ et il y en a plusieurs dans la ville, même si c’est une banlieue cossue. Quel endroit idéal, ici sur les abords de la rivière, pour passer la journée et même la nuit si les forces de l’ordre ne viennent pas les déranger et leur dire de quitter les lieux.

Je me risque et vais la retrouver; elle me voit venir et d’un geste de protection elle repousse ses sacs sous son banc et essaie de les cacher avec ses jambes mais peine perdue je les aperçois. Je m’approche tout en douceur en lui disant :

-Ne vous inquiétez pas je ne vous veux aucun mal; avez-vous besoin de quelque chose ? Ce n’est pas la première fois que je vous voie et je pense que c’était  vous, il y a une semaine, qui était couchée derrière les arbustes là-bas ?
Elle me répond :
-Oui monsieur c’est moi. Non merci je n’ai besoin de rien. Mais ne me dénoncez pas s’il vous plaît ! Je n’ai plus d’endroit où aller. Et, pour moi, les refuges me sont interdits. À la dernière place je me suis mise en colère et ils m’ont expulsé. Tout ce que je possède se trouve dans ces sacs à mes pieds.

Je la regarde et lui dis :
-Ne vous en faites pas je ne vous dénoncerai pas  madame.

Mais comment en êtes vous arrivée à cette situation ? Comment en arrive-t-on là ?

Elle baisse les yeux et m’offre un biscuit; je l’accepte et elle me conte :
-Il y a un an, jour pour jour, mon époux est décédé suite à une longue maladie. Nous n’avions pas d’assurances et les frais de spécialistes et de médicaments nous ont ruinés. Mon mari souffrait du Sida; il avait contracté cette maladie suite à une transfusion de sang. Des complications se rajoutaient  à tous les jours, toutes les semaines et tous les mois. Je me sentais épuisée et désorientée. Je cherchais de l’aide mais en vain; je suis seule et nous n’avons pas d’enfant ou de famille proche. Suite à notre endettement il  nous a fallu céder notre maison à la banque et nous sommes allés vivre dans un petit logement. Mon conjoint est mort une semaine après le déménagement.
Elle fouille dans un autre sac et sort une urne :
- Voici les cendres de mon conjoint. Je vais les éparpiller dans un autre parc sur le bord de la rivière, plus à l’est, mon mari m’avait demandé ce la avant de s’éteindre.

-Je me suis retrouvée tout fin seule et démunie. Je ne travaillais pas et n’avais aucun revenu. Mon mari n’avait pas encore la pension et moi aussi je n’ai pas l’âge de toucher les indemnités. Où je logeais ils ont fini par me faire évacuer le logement car je ne payais pas.

Je quêtais pour me nourrir. Et je me suis mise à arpenter les rues avec mon petit  avoir .J’ai, une fois, volé un panier de super marché pour traîner mes pénates mais je me suis fait voler une nuit par un sans-abri. J’ai fais les refuges et les soupes populaires, ce que je fais encore aujourd’hui. Mais les refuges c’est fini et je ne sais plus où aller J’ai trouvé ce parc un soir de découragement et je voulais me jeter à l’eau. J’étais tellement découragée et abattue. Je me suis camouflée derrière les arbustes pour ne pas me faire voir par les policiers. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et depuis ce temps, dans le jour, je marche sans savoir où aller, je vais manger au comptoir alimentaire et vers la fin de la journée je me retrouve ici. Je ne suis pas seule. Parfois nous sommes plusieurs à venir nous cacher ici pour passer la nuit. Imaginez, nous avions une très belle maison avec jardin et piscine mais maintenant tout ceci  s’est envolé. Envolé comme les oiseaux qui partent pour le sud l’hiver.
-Et en parlant d’hiver …la dernière a été très dure et froide. Je couchais dans les entrées de maison à appartements au  moins j’étais à la chaleur jusqu’au moment ou des gens me voient
en entrant dans l’édifice et me demandent de quitter; ce que j’ai fais  pour ne pas faire face à la police.

Les nuits sont longues, monsieur, à ne dormir que d’un œil et le froid…ce froid ! Et la faim et la solitude ! Le rejet. Ou bien je vais à l’arrière des magasins et me trouve des boîtes cartonnées et m’y installe pour quelques heures.

J’écoute avec désolation son récit mais je constate dans regard une soif de vivre une volonté de faire face à ces déboires. Je lui demande :
-Qu’allez-vous faire ? Il doit bien y avoir des ressources pour vous aider ?
Elle me répond  à la manière d’une vieille sage :

-J’ai prié, monsieur, j’ai prié ! Le seigneur va pourvoir c’est certain. Je suis encore croyante malgré tout cela. N’y –a-t-il pas une parole dans la Bible qui parle de Job qui dit, après avoir tout perdu : ‘’ Le Seigneur a donné, le Seigneur a enlevé.

Nous sommes heureux de nos bonheurs  pourquoi en serait-il pas aussi semblable pour nos malheurs ‘’?

Je me dis s’Il m’a tout enlevé et placé dans cette situation c’est pour mieux le prier et l’aimer, me détacher des biens de cette terre et c’est ce que je fais, monsieur. En attendant j’admire le paysage et Le remercie pour le beau soleil, la nature et les magnifiques oiseaux. Je n’ai pas besoin de plus ; le reste est superflu. Je ne voudrais plus de possessions matérielles elles nous empêchent de voir le beau, le vrai, les humains et Dieu. Et; c’est un choix de vie qui me plaît.

Elle m’offre un autre biscuit mais je refuse cette fois. Je lui demande :
-Par curiosité qu’avez-vous dans vos sacs ? Si cela ne vous gêne pas de me le dire …
Elle me fixe et prends un sac sous le banc  en en vide le maigre contenu à nos pieds :
-Voilà ce qu’il me reste, monsieur, mais pour moi c’est un fugace trésor. Quelques vêtements de rechange, une photo de mon époux et un crucifix.  Dans l’autre- qu’elle sort sous le banc et vide à ses pieds- une liasse de feuilles de papier en grand nombre écrites manuscrit et des dessins.
Elle me tend ses dessins qui sont très équilibrés et artistiques. Des oiseaux, des fleurs, des plantes, des arbres et des anges. Elle me dit :
-Voyez vous, j’ai ce talent en dessin et je l’ai toujours eu. Un soir que je faisais les bennes à ordures du quartier j’ai eu ce cadeau, des feuilles et un crayon, du Seigneur. Une phrase m’est venu à l’esprit et qui me disait ‘’ Prends le crayon, rajoute tes larmes et crée. J’ai intitulé, pour ne pas faire trop triste, mon œuvre : Aigrette et gouttelettes donc  crayon et larmes. Mes dessins aussi expriment la Lumière. Je vois la Lumière et la manifeste. J’essaie de la retransmettre.

Je lis quelques lignes des ses écrits et je suis impressionné; je lui dis :
-Mais c’est beau, madame….c’est très beau. Vos dessins sont incomparables.
Je lui redonne le tout et un silence complice s’installe entre nous .

Je lui demande :
-Avez-vous besoin d’argent ? J’en ai un peu sur moi cela pourrait vous dépanner pour quelques jours. Je sors un dix dollars de ma poche et lui tend. Elle accepte avec  un grand sourire et se confond en remerciements. Elle me dit :
-Je dois partir maintenant faire ma tournée, j’ai été contente de parler avec vous monsieur. J’espère que nous nous reverrons d’ici peu.

Elle se lève péniblement et ramasse ses sacs, me tends un de ses dessins : un ange en élévation, quitte le petit parc en marchant d’un pas de tortue. Je me dirige vers mon banc de prédilection et regarde l’image qu’elle m’a donnée.

Je suis tout ému. Mes yeux se posent sur la rivière qui coule tout doucement. Le soleil me berce de ses doux faisceaux. Qu’il fait bon vivre.

Ils (elles) sont combien dans nos grandes villes ces ‘’sdf’’ ? Nous ne les voyons pas ou du moins nous ne voulons pas les voir. Mais on ne sait jamais; peut-être qu’un jour ce sera notre tour. On ne sait jamais, aussi, ce que l’avenir peut nous réserver.

 

Je ne reverrai jamais la vieille dame.

 

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Saint-Benoît du Lac, 23 mai 2013.


Archive pour mai, 2013

Aigrette et gouttelettes

Aigrette et gouttelettes  dans Liens crayon-et-larme

Aigrette et gouttelettes
(crayon et larmes)

Mai, dans toute sa splendeur, achève tout en lenteur. L’infime vert tendre cède sa place à un verdâtre mature chatoyant. Le duvet s’étiolant encore sur les collines ondulantes frémis à la moindre douce brise. Le soleil aidant, les jeunes pousses s’étirent la frimousse. Le temps est à la vie; à la renaissance et à l’amour. Confortablement  installé face à l’onde qui s’écoule paresseusement, j’admire les rayons de lumière du soleil qui jouent entre les feuilles toutes fraîches naissantes. Des grives se dandinent sur la pelouse, encore humectée de la rosée matinale, cherchant une pitance pour leurs oisillons. L’air dégouline des effluves de fleurs sauvages et d’herbe coupée. Une brumette s’entiche de la surface miroir de la rivière. Des outardes s’attardent près d’une rade. Quelques canards, ici et là, laissent voguer leurs pattes au gré de leur appétit suivis de leurs petits. Le moment présent s’impose. La quiétude des ailes de l’aurore flotte dans l’atmosphère tout comme un doux parfum d’une jeune fille amoureuse. Des goélands frivoles volent et s’envolent aux brises fofolles. Un écureuil  noir de son pelage vient me reluquer mais déguerpit aussi vite qu’il a apparu. Le noir de sa fourrure déteint sur l’herbe humectée de rosée blanchâtre. Des gouttelettes du précieux liquide lui lissent  la toison.

J’hume à fond les suaves parfums de cette nature en éveil. Les mélodies des ailés  rajoutent au climax une douce et enivrante symphonie naturiste. Les virtuoses des trémolos : grives, oiseaux, quiscales, mésanges et autres congénères exécutent des apothéoses à n’en plus finir  à notre grand plaisir. Je dis notre car je ne suis pas seul depuis un bon moment. Sur un banc, un peu plus éloigné, une dame âgée sirote un thé ou un café qu’elle a amené avec elle. Je jette, de temps en temps, un regard vers elle  .Elle aussi est immobile sur son siège .Nous contemplons la même vision. Mes yeux se fixent à présent sur les deux clochers de l’autre côté de la rivière.

Le soleil s’immisce entre les deux tours. Il s’introduit à l’intérieur des clochers pour donner l’impression de lanternes géantes :
-Tiens, une excellente photo, un summum parfait. Le  moment précis.
Je me lève et prends la scène sur ma pellicule. Une deuxième et enfin une troisième photo immortalisent le décor. Je retourne sur mon banc tout en jetant un regard oblique à la dame qui déguste son breuvage. Elle tourne la tête et me salue ; je lui lance la réciproque. Le contact est établi et j’en suis heureux car ce n’est pas la première fois que nous nous voyons ici par ces beaux matins. Les outardes gracieuses glissent sur les eaux silencieuses. Dans les buissons des chardonnettes piaillent de branchettes en branchettes.

Les Bernaches, une dizaine, montent les rebords de la rivière. Elles viennent  à proximité  de moi. Elles m’entourent et ensuite déambulent vers le petit chemin du parc. Un cortège d’éminences. Elles s’éloignent  vers les pins figés avec leurs cocottes. Les brumes se sont dissipées à la faveur de la chaleur. J’entends, vers le banc de la madame, un bruit de froissement et je me demande bien ce qu’elle fait. Je n’avais pas remarqué qu’elle a sous son banc de gros sacs d’ordures noirs. Elle fouille dans l’un de ceux-ci cherchant  je ne sais quoi.

 Elle le met de côté pour ouvrir un autre sac. Elle est revêtue d’un manteau gris à col de mouton. Elle porte un béret beige sous lequel des cheveux épars transparaissent. Ses yeux sont pétillants malgré son apparence de vieillesse. Elle porte au doigt une alliance en or. Je viens de comprendre c’est une ‘’SDF’’  une ‘’sans domicile fixe’’ et il y en a plusieurs dans la ville, même si c’est une banlieue cossue. Quel endroit idéal, ici sur les abords de la rivière, pour passer la journée et même la nuit si les forces de l’ordre ne viennent pas les déranger et leur dire de quitter les lieux.

Je me risque et vais la retrouver; elle me voit venir et d’un geste de protection elle repousse ses sacs sous son banc et essaie de les cacher avec ses jambes mais peine perdue je les aperçois. Je m’approche tout en douceur en lui disant :

-Ne vous inquiétez pas je ne vous veux aucun mal; avez-vous besoin de quelque chose ? Ce n’est pas la première fois que je vous voie et je pense que c’était  vous, il y a une semaine, qui était couchée derrière les arbustes là-bas ?
Elle me répond :
-Oui monsieur c’est moi. Non merci je n’ai besoin de rien. Mais ne me dénoncez pas s’il vous plaît ! Je n’ai plus d’endroit où aller. Et, pour moi, les refuges me sont interdits. À la dernière place je me suis mise en colère et ils m’ont expulsé. Tout ce que je possède se trouve dans ces sacs à mes pieds.

Je la regarde et lui dis :
-Ne vous en faites pas je ne vous dénoncerai pas  madame.

Mais comment en êtes vous arrivée à cette situation ? Comment en arrive-t-on là ?

Elle baisse les yeux et m’offre un biscuit; je l’accepte et elle me conte :
-Il y a un an, jour pour jour, mon époux est décédé suite à une longue maladie. Nous n’avions pas d’assurances et les frais de spécialistes et de médicaments nous ont ruinés. Mon mari souffrait du Sida; il avait contracté cette maladie suite à une transfusion de sang. Des complications se rajoutaient  à tous les jours, toutes les semaines et tous les mois. Je me sentais épuisée et désorientée. Je cherchais de l’aide mais en vain; je suis seule et nous n’avons pas d’enfant ou de famille proche. Suite à notre endettement il  nous a fallu céder notre maison à la banque et nous sommes allés vivre dans un petit logement. Mon conjoint est mort une semaine après le déménagement.
Elle fouille dans un autre sac et sort une urne :
- Voici les cendres de mon conjoint. Je vais les éparpiller dans un autre parc sur le bord de la rivière, plus à l’est, mon mari m’avait demandé ce la avant de s’éteindre.

-Je me suis retrouvée tout fin seule et démunie. Je ne travaillais pas et n’avais aucun revenu. Mon mari n’avait pas encore la pension et moi aussi je n’ai pas l’âge de toucher les indemnités. Où je logeais ils ont fini par me faire évacuer le logement car je ne payais pas.

Je quêtais pour me nourrir. Et je me suis mise à arpenter les rues avec mon petit  avoir .J’ai, une fois, volé un panier de super marché pour traîner mes pénates mais je me suis fait voler une nuit par un sans-abri. J’ai fais les refuges et les soupes populaires, ce que je fais encore aujourd’hui. Mais les refuges c’est fini et je ne sais plus où aller J’ai trouvé ce parc un soir de découragement et je voulais me jeter à l’eau. J’étais tellement découragée et abattue. Je me suis camouflée derrière les arbustes pour ne pas me faire voir par les policiers. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et depuis ce temps, dans le jour, je marche sans savoir où aller, je vais manger au comptoir alimentaire et vers la fin de la journée je me retrouve ici. Je ne suis pas seule. Parfois nous sommes plusieurs à venir nous cacher ici pour passer la nuit. Imaginez, nous avions une très belle maison avec jardin et piscine mais maintenant tout ceci  s’est envolé. Envolé comme les oiseaux qui partent pour le sud l’hiver.
-Et en parlant d’hiver …la dernière a été très dure et froide. Je couchais dans les entrées de maison à appartements au  moins j’étais à la chaleur jusqu’au moment ou des gens me voient
en entrant dans l’édifice et me demandent de quitter; ce que j’ai fais  pour ne pas faire face à la police.

Les nuits sont longues, monsieur, à ne dormir que d’un œil et le froid…ce froid ! Et la faim et la solitude ! Le rejet. Ou bien je vais à l’arrière des magasins et me trouve des boîtes cartonnées et m’y installe pour quelques heures.

J’écoute avec désolation son récit mais je constate dans regard une soif de vivre une volonté de faire face à ces déboires. Je lui demande :
-Qu’allez-vous faire ? Il doit bien y avoir des ressources pour vous aider ?
Elle me répond  à la manière d’une vieille sage :

-J’ai prié, monsieur, j’ai prié ! Le seigneur va pourvoir c’est certain. Je suis encore croyante malgré tout cela. N’y –a-t-il pas une parole dans la Bible qui parle de Job qui dit, après avoir tout perdu : ‘’ Le Seigneur a donné, le Seigneur a enlevé.

Nous sommes heureux de nos bonheurs  pourquoi en serait-il pas aussi semblable pour nos malheurs ‘’?

Je me dis s’Il m’a tout enlevé et placé dans cette situation c’est pour mieux le prier et l’aimer, me détacher des biens de cette terre et c’est ce que je fais, monsieur. En attendant j’admire le paysage et Le remercie pour le beau soleil, la nature et les magnifiques oiseaux. Je n’ai pas besoin de plus ; le reste est superflu. Je ne voudrais plus de possessions matérielles elles nous empêchent de voir le beau, le vrai, les humains et Dieu. Et; c’est un choix de vie qui me plaît.

Elle m’offre un autre biscuit mais je refuse cette fois. Je lui demande :
-Par curiosité qu’avez-vous dans vos sacs ? Si cela ne vous gêne pas de me le dire …
Elle me fixe et prends un sac sous le banc  en en vide le maigre contenu à nos pieds :
-Voilà ce qu’il me reste, monsieur, mais pour moi c’est un fugace trésor. Quelques vêtements de rechange, une photo de mon époux et un crucifix.  Dans l’autre- qu’elle sort sous le banc et vide à ses pieds- une liasse de feuilles de papier en grand nombre écrites manuscrit et des dessins.
Elle me tend ses dessins qui sont très équilibrés et artistiques. Des oiseaux, des fleurs, des plantes, des arbres et des anges. Elle me dit :
-Voyez vous, j’ai ce talent en dessin et je l’ai toujours eu. Un soir que je faisais les bennes à ordures du quartier j’ai eu ce cadeau, des feuilles et un crayon, du Seigneur. Une phrase m’est venu à l’esprit et qui me disait ‘’ Prends le crayon, rajoute tes larmes et crée. J’ai intitulé, pour ne pas faire trop triste, mon œuvre : Aigrette et gouttelettes donc  crayon et larmes. Mes dessins aussi expriment la Lumière. Je vois la Lumière et la manifeste. J’essaie de la retransmettre.

Je lis quelques lignes des ses écrits et je suis impressionné; je lui dis :
-Mais c’est beau, madame….c’est très beau. Vos dessins sont incomparables.
Je lui redonne le tout et un silence complice s’installe entre nous .

Je lui demande :
-Avez-vous besoin d’argent ? J’en ai un peu sur moi cela pourrait vous dépanner pour quelques jours. Je sors un dix dollars de ma poche et lui tend. Elle accepte avec  un grand sourire et se confond en remerciements. Elle me dit :
-Je dois partir maintenant faire ma tournée, j’ai été contente de parler avec vous monsieur. J’espère que nous nous reverrons d’ici peu.

Elle se lève péniblement et ramasse ses sacs, me tends un de ses dessins : un ange en élévation, quitte le petit parc en marchant d’un pas de tortue. Je me dirige vers mon banc de prédilection et regarde l’image qu’elle m’a donnée.

Je suis tout ému. Mes yeux se posent sur la rivière qui coule tout doucement. Le soleil me berce de ses doux faisceaux. Qu’il fait bon vivre.

Ils (elles) sont combien dans nos grandes villes ces ‘’sdf’’ ? Nous ne les voyons pas ou du moins nous ne voulons pas les voir. Mais on ne sait jamais; peut-être qu’un jour ce sera notre tour. On ne sait jamais, aussi, ce que l’avenir peut nous réserver.

 

Je ne reverrai jamais la vieille dame.

 

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Saint-Benoît du Lac, 23 mai 2013.

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