Quidam

Quidam dans Liens robine1

Quidam

-Maman, maman regarde le monsieur  mais qu’est ce qu’il fait ?

-Ce n’est qu’un quidam, un énergumène  vient vite ma fille.


Dit la dame revêtue de sa vareuse de préjugés, de jugements et d’envie sinon de haine et de colère. Et, elle s’éloigne vivement en entraînant sa petite fille par la main. Combien de fois Octave les a entendu ces arguments, ces dires souvent vides de charité simplement humaine. Et il n’en fait aucun cas; tout cela lui passe sur le dos comme l’eau dégouline sur le dos d’un canard. Installé près d’un bosquet d’arbustes en plein centre ville avec tout son attirail, son bazar, il aide les gens à faire de petites réparations de biens matériels : montres, cadran, livres écorchés, porte-clefs fanés et chaussures usées à la corde. Il ne demande rien. Il ne possède rien. Homme de tous acabits et de toutes expériences ; son périple riches en vécus lui sert maintenant  à servir les autres. Il ne fait que ça servir les autres. Il ne quête pas, ne mendie pas, ne supplie pas. Il n’exige aucun salaire, aucun gain pécuniaire. Un bol traîne par terre pour les dons mais ne sollicite rien ; comme il dit :
-Tu donnes ou tu ne donnes pas  c’est toi que ça regarde.
Une envolée de pigeons, ses amis proches, viennent lui dire un salut quotidien. Il leur lance quelques croutons de pain qu’il sort de la poche de son manteau; il  sourit. Le soleil tape dru ce matin et, Octave malgré son accoutrement, vaque à ses activités journalières. Il étale sa marchandise  bigarrée.

Je m’approche de lui, malgré un sentiment d’inconfort, mais l’aborde en toute simplicité. Je regarde  ses objets hétéroclites et en saisis un ; c’est un ouvre-boîte fait de reste de métal. Il me dit :
-Il vous intéresse ? Il est à vous si vous le voulez.
Curieux je lui demande :
-Combien me demandez vous pour ce petit chef-d’œuvre ?
Il me répond tout de go :
-Rien. Il est à vous je vous dis !
-Et si je vous en donne deux dollars ?
-C’est vous qui décidez, pour ma part je ne veux rien, absolument rien.

Abasourdi je me demande s’il ne fait pas une farce ou il possède un sens de l’humour poussé.

Il me dit :
-Cela vous surprend que quelqu’un comme moi qui ne possède rien donne tout ? Si vous n’avez rien vous possédez tout. On ne voit pas ça souvent dans ce monde. On échange, on vend, on troque, et on attend un gain, un plus. Le travail sert à obtenir de l’argent, des avantages souvent des surplus. Oui il est normal de travailler pour vivre mais non le contraire vivre pour travailler. Mais là n’est pas la question. Si je vous donne ce petit bidule il vous servira j’en suis sûr. Voilà le but : servir. Il n’y a rien de plus beau comme geste d’amour de donner sa vie pour ses amis; sa vie, son énergie, son temps, sa force, ses créations, son sang, son travail pour ses amis et vous êtes mon ami. Tous les humains sont mes amis. Les oiseaux et les animaux ainsi que la nature. Mais par-dessus tout Dieu est mon grand ami.

Je constate, en effet, que sa philosophie est originale je lui dis :
-N’avez-vous pas de famille, de maison, de biens ou quoi que ce soit ?
Il me répond :

 

-J’ai le souffle de vie et mon don de créer ,donner et servir voilà toute ma richesse bien souvent au grand dam de bien des gens qui m’affublent de tous les noms inimaginables ; intraitable, infréquentable ,paresseux, parasite ,robineux, sale, ignoble, sauvage, solitaire, crotté, inutile, asociale  et quoi d’autres , j’en ris car plus ils me traiteront de tous ces quolibets plus ils prennent conscience de qui ils sont eux! Et il est certain qu’ils ne veulent pas devenir comme moi. Ils possèdent, ils sont riches et souvent prospères. Mais tout cela n’est que vanité et parures pour entretenir leur image vis-à-vis des autres.

Je lui demande s’il veut bien me parler de sa vie, de son cheminement. Il m’arrête et me dit :
-Je n’ai rien fait monsieur. Je n’ai pas de diplômes d’étude, de certificats, de carte de compétences, de médailles ni de décorations et pourtant j’ai fait tout cela. Mais tout cela m’a servi dans le cheminement que j’ai accompli par la Grâce de Dieu. Je ne suis que Son instrument. Les gens qui se vantent d’avoir fait ceci ou cela n’est que de la poudre aux yeux et de l’innocence et une façon orgueilleuse de dire  qu’ils sont quelqu’un. Mais  nous sommes rien, des minus et je suis très bien dans ma position de minus. Nous ne sommes que des instruments dans les Mains du Créateur. Cela vous surprend monsieur ?

Sur ce il s’esclaffe d’un rire franc. Il reprend :
-Oh! Combien de gens me jugent, me condamnent et m’éliminent de la surface de cette terre ; combien ? Seul Dieu le sait. Ils ne savent peut-être pas mais ils essaient de démolir le serviteur, Ce sont toujours les serviteurs qui sont les bêtes de somme des autres. Ceux qui donnent ; ceux qui servent. Ceux qui sont là pour eux. Tout comme le Christ a servi et a obéi jusqu’à la mort. Tout cela n’est qu’envie, jalousie et haine. Et pourtant c’est aux serviteurs que l’on dit qu’ils sont envieux, jaloux et répréhensibles. On se donne bonne conscience et on continue le petit bonhomme de chemin.

Il fait une pause pendant qu’il lance quelques miettes de pain aux oiseaux. Il murmure :
-Détachement, monsieur, détachement. Vous voyez ce qui est étalé par terre .
Eh !bien tout cela ne m’appartient pas du tout. Quelqu’un pourrait me les voler et j’en serais très heureux. Une famille ? Oui j’ai eu des enfants mais m’en suis détaché comme tout le reste.

Je ne suis pas indifférent, je les aime mais en suis complètement détaché. Plusieurs me trouvent insensible, inhumain parfois et froid. Je ne le suis pas monsieur tout mon être vibre pour l’Amour.

Mais les gens ont une peur bleue de l’Amour la vraie Amour. Celle dont l’autre peut s’abreuver sans se faire étouffer .Un Amour détachée de tout et de tous.

Une dame s’arrête devant Octave avec un de ses souliers  à talon haut dans sa main et elle demande à notre quidam :
-Pouvez-vous m’arranger cela ? Le talon s’est décollé lorsque je suis monté sur  la chaîne de trottoir.
Octave prend le soulier des mains de la dame et fouille dans un petit coffre près de lui pour y sortir un tube colle contact puissante .Il applique la colle et dit à la dame :
-Attendez un peu avant de partir pour que la colle adhère bien.
La  dame s’installe sur un banc à proximité avec son soulier dans la main et attend patiemment .Octave me dit :
-Vous voyez je ne suis qu’un instrument  pour dépanner les autres.
La dame quitte sans merci, sans geste de gratitude sans don et sans pourboire. Je la regarde s’éloigner toute indifférente comme si tout lui était dû. Je regarde le clochard et lui dis :
Mais vous ne dites rien ! Vous lui avez rendu service et elle s’en va sans même vous remercier !
Il me dit alors :
Mais mon cher monsieur c’est souvent comme ça et cela ne m’offusque pas moindrement. Moi j’ai servi, eux ils sont contents cela fait mon bonheur de toute une journée. Pourquoi s’offusquer ? Pourquoi perdre de l’énergie à récriminer ? Un jour ils vont probablement rendre la pareille à quelqu’un. Et, elle je la connais elle repassera à la fin de la journée. Sait-on jamais ? J’ai vu pire mon cher ami; bien pire.

Je venais de rendre service à un homme, une fois, et comme remerciement il m’a engeulé comme du poisson pourri; me traitant de tous les noms inimaginables que l’on puisse prononcer. Je l’ai béni ce pauvre monsieur il devait avoir beaucoup de souffrances en lui; j’espère que ça l’a allégé. Et une autre fois on m’a dit que j’étais un profiteur .Bien imaginez vous donc que je leur ai donné raison. Ils étaient satisfaits de leur raisonnement. Et la vie continue.

Un autre passant s’immobilise face au vieillard et lui tend une liasse de papier lui demandant si ces feuilles pouvaient lui être utiles. Lui, il les accepte avec une grande joie et remercie l’homme avec un ample sourire. Il me dit :
- Voyez-vous, aussi ce sont des choses qui arrivent. Un don sans espoir de retour. Je remercie le Seigneur pour ce, ces présents.

Un pigeon vient se poser sur son épaule et lui lance un doucereux roucoulement. Octave le caresse du revers de la main et lui dit :
-Moi aussi je t’aime mon ami.
L’oiseau s’envole tout en haut d’un gratte-ciel. Je demande à Octave :
-Avez-vous toujours été ici à cette place ?
Il me répond par signe de tête et rajoute en parole :
-Oui depuis plusieurs années. Et les gens me connaissent. Certains me disent un petit bonjour bien discret pour ne pas se faire remarquer en ma présence et d’autres, depuis beaucoup de temps m’ignorent ou me fuient. Ils me rejettent et du regard et de la pensée. Moi je ne les oublie pas et les salue en Esprit. D’autres, encore, m’épient du coin de l’œil pour savoir si je suis là, je suis comme leur sécurité. Me sachant là ils se sentent mieux dans leur inconfort ; qu’en pensez-vous monsieur?
Il venait de lire dans mon livre de vie. Il poursuit avec son petit sourire en coin comme un vieux sage :
-Il y a deux ans une dame, une clocharde de mon  espèce, est venu me narguer en me disant que je devais déguerpir au plus vite car elle s’accaparait du terrain et qu’elle s’y installait. Que pensez-vous que j’aie fait ? Commencer à lui faire la guerre, à débuter un festival d’empoignes, à protester et à me battre ? Non ! Je lui ai laissé la place. Elle est restée que quelques jours et a décampé .Je suis revenu m’installer à nouveau. Elle avait laissé beaucoup de détritus que j’ai ramassé et jeté aux ordures.

J’évite les conflits, les escarmouches, les guerioles et les prises de bec. Je vis la Paix. Je  n’aime pas la compétition je laisse immédiatement le terrain pour éviter de blesser l’autre ou les autres…

Je lui dis tout bonnement :
-mais vous avez droit à une place et il faut revendiquer pour la conserver…n’est ce pas un peu lâche d’agir comme vous le faites?
Il m’arrête sec et me regarde droit dans les yeux :
-C’est de cette façon qu’il y a des guerres, monsieur, des hommes, des femmes, des enfants tués. C’est de cette façon qu’il y a des myriades d’immigrés et d’immigrants dans le monde. Des populations déplacées parce que d’autre ont supposément revendiqué  leur  espace de façon égoïste. Pour ma part  je me dis :’’ tu veux la place prends là je vais ailleurs. Détachement, monsieur, détachement. La terre est à tous et toutes ; les frontières ne sont que des limites imaginaires. Lâche-vous dites ! Oui je suis lâche ; une autre catégorisation qui me va bien ;trouvez-vous ?

Je suis confus et ne voulait pas le blesser il le voit et me rassure :
-Ne vous en faites pas, monsieur, Vous ne me blessez pas du tout ; c’est votre façon de penser qui vous blesse vous-même, vous ne m’atteignez pas avec ces phrases toutes faite à l’avance .Je vous dis essayez d’éviter la possession de quoi que ce soit et vous penserez comme moi. Les choses, le matériel et l’argent ne sont que des instruments dont il faut apprendre à s’en servir et non les acquérir et les posséder. Les gens sont des infimes parties de la Lumière Divine qui nous éclairent et nous dirigent  tout comme je le fais. Cette place où je suis présentement ne m’appartient pas et si quelqu’un la revendique ou veut m’en chasser ; bien je partirai.

Quelques nuages s’amoncellent dans le ciel des gratte-ciel ; le temps est à la pluie Je sors deux dollars de ma poche et le dépose tout doucement dans le bol du vieil homme, il ne regarde même pas et continue son travail sur un genre de porte-clés en tissus. Je me lève et le salue. Il me répond par un signe de tête et je m’éloigne discrètement.

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval,14 juillet 2013 


Archive pour juillet, 2013

Quidam

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Quidam

-Maman, maman regarde le monsieur  mais qu’est ce qu’il fait ?

-Ce n’est qu’un quidam, un énergumène  vient vite ma fille.


Dit la dame revêtue de sa vareuse de préjugés, de jugements et d’envie sinon de haine et de colère. Et, elle s’éloigne vivement en entraînant sa petite fille par la main. Combien de fois Octave les a entendu ces arguments, ces dires souvent vides de charité simplement humaine. Et il n’en fait aucun cas; tout cela lui passe sur le dos comme l’eau dégouline sur le dos d’un canard. Installé près d’un bosquet d’arbustes en plein centre ville avec tout son attirail, son bazar, il aide les gens à faire de petites réparations de biens matériels : montres, cadran, livres écorchés, porte-clefs fanés et chaussures usées à la corde. Il ne demande rien. Il ne possède rien. Homme de tous acabits et de toutes expériences ; son périple riches en vécus lui sert maintenant  à servir les autres. Il ne fait que ça servir les autres. Il ne quête pas, ne mendie pas, ne supplie pas. Il n’exige aucun salaire, aucun gain pécuniaire. Un bol traîne par terre pour les dons mais ne sollicite rien ; comme il dit :
-Tu donnes ou tu ne donnes pas  c’est toi que ça regarde.
Une envolée de pigeons, ses amis proches, viennent lui dire un salut quotidien. Il leur lance quelques croutons de pain qu’il sort de la poche de son manteau; il  sourit. Le soleil tape dru ce matin et, Octave malgré son accoutrement, vaque à ses activités journalières. Il étale sa marchandise  bigarrée.

Je m’approche de lui, malgré un sentiment d’inconfort, mais l’aborde en toute simplicité. Je regarde  ses objets hétéroclites et en saisis un ; c’est un ouvre-boîte fait de reste de métal. Il me dit :
-Il vous intéresse ? Il est à vous si vous le voulez.
Curieux je lui demande :
-Combien me demandez vous pour ce petit chef-d’œuvre ?
Il me répond tout de go :
-Rien. Il est à vous je vous dis !
-Et si je vous en donne deux dollars ?
-C’est vous qui décidez, pour ma part je ne veux rien, absolument rien.

Abasourdi je me demande s’il ne fait pas une farce ou il possède un sens de l’humour poussé.

Il me dit :
-Cela vous surprend que quelqu’un comme moi qui ne possède rien donne tout ? Si vous n’avez rien vous possédez tout. On ne voit pas ça souvent dans ce monde. On échange, on vend, on troque, et on attend un gain, un plus. Le travail sert à obtenir de l’argent, des avantages souvent des surplus. Oui il est normal de travailler pour vivre mais non le contraire vivre pour travailler. Mais là n’est pas la question. Si je vous donne ce petit bidule il vous servira j’en suis sûr. Voilà le but : servir. Il n’y a rien de plus beau comme geste d’amour de donner sa vie pour ses amis; sa vie, son énergie, son temps, sa force, ses créations, son sang, son travail pour ses amis et vous êtes mon ami. Tous les humains sont mes amis. Les oiseaux et les animaux ainsi que la nature. Mais par-dessus tout Dieu est mon grand ami.

Je constate, en effet, que sa philosophie est originale je lui dis :
-N’avez-vous pas de famille, de maison, de biens ou quoi que ce soit ?
Il me répond :

 

-J’ai le souffle de vie et mon don de créer ,donner et servir voilà toute ma richesse bien souvent au grand dam de bien des gens qui m’affublent de tous les noms inimaginables ; intraitable, infréquentable ,paresseux, parasite ,robineux, sale, ignoble, sauvage, solitaire, crotté, inutile, asociale  et quoi d’autres , j’en ris car plus ils me traiteront de tous ces quolibets plus ils prennent conscience de qui ils sont eux! Et il est certain qu’ils ne veulent pas devenir comme moi. Ils possèdent, ils sont riches et souvent prospères. Mais tout cela n’est que vanité et parures pour entretenir leur image vis-à-vis des autres.

Je lui demande s’il veut bien me parler de sa vie, de son cheminement. Il m’arrête et me dit :
-Je n’ai rien fait monsieur. Je n’ai pas de diplômes d’étude, de certificats, de carte de compétences, de médailles ni de décorations et pourtant j’ai fait tout cela. Mais tout cela m’a servi dans le cheminement que j’ai accompli par la Grâce de Dieu. Je ne suis que Son instrument. Les gens qui se vantent d’avoir fait ceci ou cela n’est que de la poudre aux yeux et de l’innocence et une façon orgueilleuse de dire  qu’ils sont quelqu’un. Mais  nous sommes rien, des minus et je suis très bien dans ma position de minus. Nous ne sommes que des instruments dans les Mains du Créateur. Cela vous surprend monsieur ?

Sur ce il s’esclaffe d’un rire franc. Il reprend :
-Oh! Combien de gens me jugent, me condamnent et m’éliminent de la surface de cette terre ; combien ? Seul Dieu le sait. Ils ne savent peut-être pas mais ils essaient de démolir le serviteur, Ce sont toujours les serviteurs qui sont les bêtes de somme des autres. Ceux qui donnent ; ceux qui servent. Ceux qui sont là pour eux. Tout comme le Christ a servi et a obéi jusqu’à la mort. Tout cela n’est qu’envie, jalousie et haine. Et pourtant c’est aux serviteurs que l’on dit qu’ils sont envieux, jaloux et répréhensibles. On se donne bonne conscience et on continue le petit bonhomme de chemin.

Il fait une pause pendant qu’il lance quelques miettes de pain aux oiseaux. Il murmure :
-Détachement, monsieur, détachement. Vous voyez ce qui est étalé par terre .
Eh !bien tout cela ne m’appartient pas du tout. Quelqu’un pourrait me les voler et j’en serais très heureux. Une famille ? Oui j’ai eu des enfants mais m’en suis détaché comme tout le reste.

Je ne suis pas indifférent, je les aime mais en suis complètement détaché. Plusieurs me trouvent insensible, inhumain parfois et froid. Je ne le suis pas monsieur tout mon être vibre pour l’Amour.

Mais les gens ont une peur bleue de l’Amour la vraie Amour. Celle dont l’autre peut s’abreuver sans se faire étouffer .Un Amour détachée de tout et de tous.

Une dame s’arrête devant Octave avec un de ses souliers  à talon haut dans sa main et elle demande à notre quidam :
-Pouvez-vous m’arranger cela ? Le talon s’est décollé lorsque je suis monté sur  la chaîne de trottoir.
Octave prend le soulier des mains de la dame et fouille dans un petit coffre près de lui pour y sortir un tube colle contact puissante .Il applique la colle et dit à la dame :
-Attendez un peu avant de partir pour que la colle adhère bien.
La  dame s’installe sur un banc à proximité avec son soulier dans la main et attend patiemment .Octave me dit :
-Vous voyez je ne suis qu’un instrument  pour dépanner les autres.
La dame quitte sans merci, sans geste de gratitude sans don et sans pourboire. Je la regarde s’éloigner toute indifférente comme si tout lui était dû. Je regarde le clochard et lui dis :
Mais vous ne dites rien ! Vous lui avez rendu service et elle s’en va sans même vous remercier !
Il me dit alors :
Mais mon cher monsieur c’est souvent comme ça et cela ne m’offusque pas moindrement. Moi j’ai servi, eux ils sont contents cela fait mon bonheur de toute une journée. Pourquoi s’offusquer ? Pourquoi perdre de l’énergie à récriminer ? Un jour ils vont probablement rendre la pareille à quelqu’un. Et, elle je la connais elle repassera à la fin de la journée. Sait-on jamais ? J’ai vu pire mon cher ami; bien pire.

Je venais de rendre service à un homme, une fois, et comme remerciement il m’a engeulé comme du poisson pourri; me traitant de tous les noms inimaginables que l’on puisse prononcer. Je l’ai béni ce pauvre monsieur il devait avoir beaucoup de souffrances en lui; j’espère que ça l’a allégé. Et une autre fois on m’a dit que j’étais un profiteur .Bien imaginez vous donc que je leur ai donné raison. Ils étaient satisfaits de leur raisonnement. Et la vie continue.

Un autre passant s’immobilise face au vieillard et lui tend une liasse de papier lui demandant si ces feuilles pouvaient lui être utiles. Lui, il les accepte avec une grande joie et remercie l’homme avec un ample sourire. Il me dit :
- Voyez-vous, aussi ce sont des choses qui arrivent. Un don sans espoir de retour. Je remercie le Seigneur pour ce, ces présents.

Un pigeon vient se poser sur son épaule et lui lance un doucereux roucoulement. Octave le caresse du revers de la main et lui dit :
-Moi aussi je t’aime mon ami.
L’oiseau s’envole tout en haut d’un gratte-ciel. Je demande à Octave :
-Avez-vous toujours été ici à cette place ?
Il me répond par signe de tête et rajoute en parole :
-Oui depuis plusieurs années. Et les gens me connaissent. Certains me disent un petit bonjour bien discret pour ne pas se faire remarquer en ma présence et d’autres, depuis beaucoup de temps m’ignorent ou me fuient. Ils me rejettent et du regard et de la pensée. Moi je ne les oublie pas et les salue en Esprit. D’autres, encore, m’épient du coin de l’œil pour savoir si je suis là, je suis comme leur sécurité. Me sachant là ils se sentent mieux dans leur inconfort ; qu’en pensez-vous monsieur?
Il venait de lire dans mon livre de vie. Il poursuit avec son petit sourire en coin comme un vieux sage :
-Il y a deux ans une dame, une clocharde de mon  espèce, est venu me narguer en me disant que je devais déguerpir au plus vite car elle s’accaparait du terrain et qu’elle s’y installait. Que pensez-vous que j’aie fait ? Commencer à lui faire la guerre, à débuter un festival d’empoignes, à protester et à me battre ? Non ! Je lui ai laissé la place. Elle est restée que quelques jours et a décampé .Je suis revenu m’installer à nouveau. Elle avait laissé beaucoup de détritus que j’ai ramassé et jeté aux ordures.

J’évite les conflits, les escarmouches, les guerioles et les prises de bec. Je vis la Paix. Je  n’aime pas la compétition je laisse immédiatement le terrain pour éviter de blesser l’autre ou les autres…

Je lui dis tout bonnement :
-mais vous avez droit à une place et il faut revendiquer pour la conserver…n’est ce pas un peu lâche d’agir comme vous le faites?
Il m’arrête sec et me regarde droit dans les yeux :
-C’est de cette façon qu’il y a des guerres, monsieur, des hommes, des femmes, des enfants tués. C’est de cette façon qu’il y a des myriades d’immigrés et d’immigrants dans le monde. Des populations déplacées parce que d’autre ont supposément revendiqué  leur  espace de façon égoïste. Pour ma part  je me dis :’’ tu veux la place prends là je vais ailleurs. Détachement, monsieur, détachement. La terre est à tous et toutes ; les frontières ne sont que des limites imaginaires. Lâche-vous dites ! Oui je suis lâche ; une autre catégorisation qui me va bien ;trouvez-vous ?

Je suis confus et ne voulait pas le blesser il le voit et me rassure :
-Ne vous en faites pas, monsieur, Vous ne me blessez pas du tout ; c’est votre façon de penser qui vous blesse vous-même, vous ne m’atteignez pas avec ces phrases toutes faite à l’avance .Je vous dis essayez d’éviter la possession de quoi que ce soit et vous penserez comme moi. Les choses, le matériel et l’argent ne sont que des instruments dont il faut apprendre à s’en servir et non les acquérir et les posséder. Les gens sont des infimes parties de la Lumière Divine qui nous éclairent et nous dirigent  tout comme je le fais. Cette place où je suis présentement ne m’appartient pas et si quelqu’un la revendique ou veut m’en chasser ; bien je partirai.

Quelques nuages s’amoncellent dans le ciel des gratte-ciel ; le temps est à la pluie Je sors deux dollars de ma poche et le dépose tout doucement dans le bol du vieil homme, il ne regarde même pas et continue son travail sur un genre de porte-clés en tissus. Je me lève et le salue. Il me répond par un signe de tête et je m’éloigne discrètement.

Pierre Dulude

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Laval,14 juillet 2013 

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