Pendant…

no mans and 3

Pendant…

La date fatidique de l’opération vient de tomber, ce sera le vingt-six mai à huit heures du matin. L’opération, selon le médecin, doit être d’une durée d’environ cinq à six heures s’il ne surgit pas de complications, ensuite récupération.

Dans mon agenda je fais un compte à rebours, dix-neuf jours, dix huit jours, dix sept jours jusqu’au matin de la chirurgie. La veille je me couche et tout en prière je demande au Seigneur de me protéger et de guider les mains de ce médecin qui ira me ‘’jouer’’ dans les viscères.

Le matin du vingt-six je me lève, confiant, volontaire et décidé. Je suis à prendre une douche avec le savon spécial recommandé par l’hôpital. Je ne fume pas et ne veux pas fumer. Je me sens comme un mouton qu’on amène à l’abattoir et qui ne dit mot ou bêlement. Je suis dans cet état d’âme. Mon fils vient me chercher pour que nous soyons à l’hôpital pour six heures trente.

Après les formalités administratives d’usage on me dirige vers la salle d’opération. Suis-je conscient ? Est-ce que je sais ce qui m’attend : non ! Je regarde tout autours de moi et vois des visages souriants; je ne souris pas je crois. Et lorsqu’on m’installe sur la table d’opération je fais une dernière prière et l’anesthésiste fait son boulot  je quitte ce monde pour celui d’un sommeil profond. Je n’ai conscience de rien évidemment. Je me réveille en pleine nuit  le lendemain ; il est deux heures quarante du matin et ma première pensée est : ‘’ Thank God i’m alive ! ‘’ Je regarde partout pour essayer de trouver un regard plus ou moins familier d’une infirmière ou d’une préposée aux malades. L’infirmière en charge du quart de nuit vient me voir et me parle. Elle me dit que l’opération a duré plus de douze heures et que j’ai failli y perdre un rein. Le chirurgien a travaillé pendant tout ce temps. Merci Mon Dieu ! Ils m’ont donné tout le sang qu’ils avaient à donner  donc changer mon sang jusqu’au dernier litre.

Aux soins intensifs, tout en attendant, je reçois les soins de base  avec l’attention des infirmières des plus compétentes et humaines. J’ai de la visite de mes fils  et je récupère tout en douceur. Je suis intubé de partout ; tubes qu’ils enlèvent les jours suivants. Je pense et réfléchis avec peine et misère.

En fait si quelqu’un me demanderait si je recommencerais cette expérience je ne suis pas sûr du tout de ma réponse. Je viens de m’imbriquer dans un processus de remise en question très profond. Les prochains quatre-vingt dix jours seront cruciaux pour ma vie et ma survie. C’est dans cette chambre en soins intensifs que cette remise en question commence. J’ai l’impression de me glisser dans le no man’s land  au beau milieu de nulle part et dans le néant. Je reste aux soins intensifs pendant une huitaine de jours ensuite transfert en cardiologie parce que une nuit j’ai fait de l’arythmie cardiaque. Je suis donc sous haute surveillance médicale pendant plus de quatre jours. Mais, dans un sens, tout va bien.

 Les séquelles de l’opération sont minimes. Un matin je signale au médecin que je suis constipé alors il me prescrit un médicament, un laxatif. Résultat : ce fût une cascade que dis-je les chutes du Niagara d’excréments; il y en avait partout et je n’avais pas le temps de me rendre aux cabinets. Cet épisode je l’ai appelée l’épisode du vidage. Pas de quoi avoir de la fierté et de l’orgueil. C’est aussi avec des expériences comme celle-là que l’on constate que l’on devient très dépendant des autres .Je passerai par d’autres épisodes aussi cocasses les unes que les autres rendus à la maison pendant plus de quatre-vingt dix jours. Les nuits sont longues à l’hôpital .On y dort très mal dans des positions inconfortables et on déambule dans l’insomnie. Je me lève la nuit, encore une fois, et surveille la circulation sur l’autoroute. Je trouve le temps long et ennuyeux. J’ai mon Ipad et y lit les nouvelles du jour .Je constate que plusieurs personnes demandent des nouvelles à mon fils Philippe, il est réconfortant que les gens pense à toi dans ces moments. Je me suis éloigné des autres depuis un bon laps de temps et j’en ai des regrets. Des peurs m’habitent et me rongent. La peur des complications dues à l’opération, la peur  de l’effet de la médication, la peur d’avoir peur. On m’a transféré dans une chambre à quatre. Les gémissements se font entendre, les bruits d’intolérance et les critiques acerbes des autres malades surgissent. La misère humaine quoi ! À toute heure et à tout bout de champs on se fait réveiller, brasser et berdasser. On essaie de se rendormir mais peine perdue, le sommeil est déjà léger  et fuyant. Ce n’est qu’au petit matin qu’on trouve la force de fermer les paupières et glisser dans une minime léthargie  qui ne dure qu’un temps avant les prises de sang et de pression doublées de la prise de médication. Enfin au bout de douze jours on signifie mon congé.

 Il était temps car je n’en pouvais simplement plus. Mon fils vient me chercher et lorsque je mets le nez dehors le soleil vient me saluer avec ses rayons coulants et bienfaisants sur mon visage. Tous les arbres  sont  d’un beau vert tendre, nous sommes début juin, une brise joyeuse vient me caresser la peau si longtemps demeurée enfouie dans la lumière  blafarde des néons de la chambre d’hôpital. Nous nous dirigeons vers la maison. Je sais que ce ne sera pas une sinécure et que dans quelques instants je vais me retrouver seul, encore une fois avec moi-même et ma réhabilitation.  Arrivé à la maison, Philippe doit retourner au travail; il me quitte en me disant qu’il sera de retour ce soir. En attendant je fais comme la dernière fois je m’assois sur ma chaise face à mon ordinateur mais cette fois aucune larme. De la fatigue par contre. Et de façon instinctive je vais à l’armoire de cuisine ou j’avais dissimulé un paquet de cigarettes mais il n’y est plus. Je cherche et cherche et ne trouve pas. J’ai une envie morbide d’une cigarette car moi je n’ai pas arrêté définitivement  seulement temporairement à cause de l’opération. J’ai su que c’est mon fils qui  a jetés mes cigarettes, mon briquet et tout ce qui se rattache au tabac. Je ne suis pas content et lui exprime. Je sais qu’il a cherché à bien faire mais malgré mes désirs. Imaginatif j’ai trouvé le moyen de m’en procurer la semaine suivante.

 

Commence alors cette exploration de ce no man ’ s land qui ne m’est pas inconnu en fait mais tout à fait nouveau; différent des autres. Cette fois je suis diminué physiquement, je ne peux vraiment mais vraiment rien faire sans l’aide de quelqu’un. Je fais la navette entre ma chaise et le divan  sur lequel on y a installé des couvertures et des oreillers car je ne peux dormir étendu. Je dors assis. Les trente premiers jours sont pénibles et souffrants. Je me réveille la nuit tout en sueur et je cours après mon souffle. Je prends des médicaments qui me font avoir des secrétions immondes que je recrache .Les derniers composants de l’anesthésie. Par chance ma cicatrice ne me fait pas souffrir. Ça aurait pu arriver. J’ai du temps à moi. Des infirmières viennent tous les jours changer un pansement à mon aine droite dont la cicatrice est mal refermée .d’autres viennent aux deux jours pour des prises de sang. Je recommence à avoir des rendez-vous avec des spécialistes, encore et encore. Mes nuits se passent bien mais souvent j’ai le souffle court et je suis obligé de rester éveillé une partie de la nuit. Sommeil que je reprends dans le jour.

Mon état mental, malgré cela, s’améliore. Les pensées suicidaires ont disparues  et me quittent peu à peu. Je glisse dans une sorte de torpeur mais j’en suis très conscient. Je laisse aller et vis un jour à la fois  Je rêve du jour ou j’en sortirai tout en sourire et en énergie mais pour cela il me faudra me donner un coup de pied ou le dos perd son nom.  Je crois que ça s’en vient mais le moment n’est pas encore décisif. Après un mois je reprends du poil de la bête et j’entame le deuxième mois avec plus d’espoir et de courage.

En août je remets un séjour au Monastère, je ne me sens pas prêt et, pour moi, tout est fait de routine et avec raison. Ma condition physique n’est pas à son meilleur et il me prend énormément de temps pour accomplir de simples petits gestes qui avec le temps deviennent des victoires ; tels enfiler mes bas, me laver, me raser et combien autres choses. J’ai pris une première douche après 38 jours de ma sortie d’hôpital l’eau qui coulait sur mon corps fut si bienfaisante que je me suis attardé sous la douche jusqu’à temps que l’eau devienne froide.

Je me réveillais la nuit et le sommeil n’y était plus. Je me remémorerais les films que j’avais visionnés ou les chansons que j’avais écoutées. Je me ramène à mes souvenirs du Monastère les années précédentes. Un jour je suis assis dans ma chaise et, tout d’un coup sans crier gare, je me mets à pleurer comme un enfant. Je chante n’importe quoi tout haut et fais des folies dignes d’un aliéné. Je prie, je médite, je contemple je supplie Dieu de m’aider à passer au travers de ce mauvais temps. Je reçois des courriels de gens que j’aime et qui m’aiment.

Avec mon amie Ginette qui demeure aux Iles de la Madeleine nous concoctons un projet pour que j’aille passer une vingtaine de jours ou elle demeure. J’en suis ravi mais aussi, selon ma condition physique je remets fréquemment en question ce voyage .Je ne me sens pas en superbe grande forme.  J’entre avec une certaine sérénité dans le troisième mois. Nous sommes au début du mois d’août, l’été tire à sa fin. Le projet d’aller aux Iles de la Madeleine se concrétise malgré mes hésitations. Je sais que pour y aller il me faudra faire un voyage de seize heures d’autobus et cinq heures de bateau-traversier. Vais –je me sentir suffisamment en forme physique et mentale pour ce voyage; je le crois mais attends à la dernière minute pour le réaliser concrètement. En attendant je récupère au niveau sommeil et repos.

Je me sens seul et solitaire. Mes fils sont à la campagne les fins de semaine et je me retrouve seul dans cet appartement. J’assume cette solitude mais il est temps que quelque chose arrive. Il y a trop longtemps maintenant que je suis au neutre, je recherche cette flamme et je ne sais ou elle est. Je recherche ma passion d’autrefois et je suis sur que je vais la retrouver ou bien c’est elle qui va me retrouver. L’espoir y est toujours. Je sais que ce voyage sera le début d’un autre livre de ma vie. Je vais donc terminer le dernier chapitre et fermer le livre. Le vingt huit août je quitte Laval ; direction les Iles de la Madeleine. J’y passe vingt jours. Ce qui me frappe le plus c’est l’immensité; la mer est omni présente. En plus d’avoir retrouvé une amie de longue date, quarante-trois ans sans se voir, je vis temporairement dans ce petit paradis. Et subtilement nous faisons le projet d’une colocation d’une maison pour probablement y finir nos jours. C’est un projet quelque peu farfelu mais réalisable. Je reviens donc à la maison au bout de vingt jours emballé et décidé de vaincre ce mal qui me ronge depuis quelques années.

Le no man’s land est terminé.  

 

 


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