Synchronicité

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Synchronicité

À tout hasard de ma déambulation je me retrouve sur une artère principale et importante de la ville . Mes pas m’ont menés jusque là. Je ne porte pas attention d’où je suis et je me retrouve mêlé à une foule bigarrée et de tous acabits. Des hommes et des femmes avec leurs enfants marchent, les uns en courant ,presque ,les autres nonchalants  traînent devant les vitrines emplies de belles chose toutes illuminées de Noel. Je me sens toujours envahi, en ces temps de réjouissance pour certains , d’une nostalgie et d’une tristesse incommensurable . Plusieurs participeront à un réveillon ce soir et la nourriture sera en abondance . Il y aura des échanges de cadeaux et des Joyeux Noel à ne plus finir. Depuis quelques années je ne peux pas vivre ce temps là en toute plénitude et gaieté. J’ai toujours hâte que ce temps s’écoule et en arriver , enfin , en janvier où les arbres s’éteignent et les guirlandes reprennent la route des garde-robes. Heureusement  qu’il y a les enfants.

Par une veille de Noel, il y a de ça plusieurs années ,mon père est partit disant à ma mère qu’il allait chercher de la bière au dépanneur et n’est jamais revenu. Tout un émoi et un désarroi s’est implanté dans notre maison et la tristesse s’est emparé de nous comme une sangsue s’accroche à la peau. Nous l’avons cherché partout et fait chercher par la police et les voisins . Nous le croyions mort , il est traumatisant de ne rien savoir .Je me souviendrai toujours de ce Noel dramatique.

Je marche ,traînant des pieds, sur le trottoir enneigé et froid , Je me suis emmitouflé dans mon parka les deux mains bien calées dans mes poches. Je me sens donc indifférent à ce qui m’entoure . Les gens , la musique, les lumières et les décorations m’énervent . Je ne regarde même plus .

 

Je marche et marche pour oublier. Je pense à mon père et me demande où peut-il bien être .Je n’en ai pas la moindre idée. Cette pensée me poursuit, maintenant, depuis des années et des années; depuis son départ. Cette situation a créé en moi un vide  que je ne peux pas combler. Tout en marchant je rencontre des itinérants qui quêtent pour leur survie. Probablement pour se payer une petite bouteille de bière ou un fond de flasque de bagosse . J’en ai pitié et leur donne ce que je peux trouver dans le fond mes poches. Une petite compensation pour ce jour de Fête. Ils sont heureux de recevoir cette maigre aumône . Je ne leur pose pas aucune question je leur donne sans espoir de retour pour eux et pour moi . Je me sens un peu mieux tout en aidant le prochain. Je ne me préoccupe plus de la peine qui me cisaille le fond du cœur.

Arrivé à une intersection mouvementée j’attends la lumière verte pour passer. Elle brille enfin cette lueur verdâtre et je m’engage sur le passage à piétons . Rendu de l’autre côté je regarde à gauche et ensuite à droite me demandant de quel bord irais-je . Je regarde ma montre et me dis que j’ai le temps . Je tourne à droite  et suis la foule qui se dirige vers un immense sapin de Noel tout illuminé de lumières multicolores. C’est magnifique . Je reste là à admirer ce petit chef-d’œuvre d’humains . Sous le sapin une crèche ,avec les personnages, représente bien le sens de la Fête; la naissance de Jésus . Je me dis:

-L’aurais-tu oublier ,lui ?

Je me joins à la foule qui chante avec le quatuor à cordes des airs de Noel. Un chagrin  profond m’envahit. Je continue ma marche tout en essuyant une larme sur ma joue. Je prie le petit Jésus qu’il vienne me consoler. Tout en zigzaguant sur le trottoir, entre les gens, j’arrive à un autre coin de rue achalandé. Dans le portail d’un magasin fermé pour l’occasion , un homme s’y est installé avec un verre de café vide et mendiant . Ses vêtements sont tachés d’huile d’auto et ils sont extrêmement sales. Il me lance:

-Un petit vingt-cinq cents ,monsieur s’il vous plaît ! Pour un café et manger un peu. Je cherche au fond de mon manteau et y touche un deux dollars . Je lui tend et le regarde dans les yeux. Ces yeux là me sont familiers ; il me semble le connaître. Je n’en suis pas sûr. Ou bien c’est moi qui m’illusionne ou bien je fabule . Je continue mon chemin mais m’arrête près d’un réverbère pour surveiller de plus proche ce robineux.  Au bout d’un certain temps il se lève et se dirige vers le dépanneur le plus proche . Sa démarche ne mens pas.

Je le suis et arrive à sa hauteur, je le regarde et lui dis:

-Papa, est-ce que c’est toi ? Je suis Jean-Paul, ton fils !

Il me regarde et me dit:

-Vous vous trompez ,monsieur , je n’ai pas de fils, ni de famille .

Des autos passent tout en écrasant la neige fraîchement tombée. Mon itinérant essaie de s’esquiver à l’anglaise. Je le retiens par la manche de son manteau défraîchit et lui dit:

-Papa, que fais-tu ici ? Papa nous te croyions mort. Pourquoi nous as-tu quitté cette vieille de Noel il y a plusieurs années ? Qu’es-tu devenu ?

Il continue à dire qu’il n’avait pas de famille ni de fils Jean-Paul mais je vois dans ses yeux  remplis de larmes qu’il fuit et me fuit . Nous restons tous les deux silencieux .Je voudrais le prendre dans mes bras et l’amener avec moi. Je sens sa réticence. Il ne s’ouvre pas ce qui me blesse encore plus . Je reste avec lui et l’accompagne sur sa route . Ce qui ne semble pas lui déplaire . Arrivés dans une arrière-cour il me montre son habitat, sa maison faite de carton. Il continue à me dire qu’il ne me connaît pas et qu’il n’a pas de famille, ou du moins c’est un souvenir lointain et effacé de sa mémoire .Je prends ma patience à deux mains et essaie de lui parler de sa famille. Son épouse Marie-Claire, moi et mon frère Sébastien ainsi que ma petite sœur Andrée. Il me dit:

-Non je ne me souviens pas de ça ,monsieur . Ça ne me dit rien du tout .

Je vois que ce que je lui dis le met mal à l’aise et il cherche à éviter mon regard et ma présence . Un long et pénible silence s’est installé entre nous . Il sort de sa poche un flacon de Rhum rempli d’une boisson quelconque et y boit goulûment. Comme s’il voulait faire disparaître  ce que ses yeux voient. Je le sens devenir enivré je lui demande:

-Comment en êtes vous arrivé ici ,vous monsieur ?

Il me réponds évasivement avec des balbutiements:

-C’est une bien longue histoire ça monsieur …

Je lui dis:

-J’ai le temps ,vous savez.

Il reprends encore une bonne lampée de sa mixture tout en caressant sa barbe moutonnée  et continue:

-Il y a de ça plusieurs années j’ai eu beaucoup de déceptions avec mon  travail. Travail que j’ai perdu.

J’étais marié je crois – tout en me lançant un regard de biais pour ne pas se trahir- et là-dedans aussi j’ai eu des déceptions. ma femme a eu un enfant qui ne venait pas de moi et je l’ai su la vieille de Noel.

Alors je suis parti de chez moi et plus personne n’a entendu parler de moi . Mais vous monsieur ,je ne vous connais pas , Je ne sais pas qui vous êtes. Je suis bien dans ce que je vis c’est mon monde et ma vie . Vous n’en faites pas partie !

Il prenait un ton plutôt agressif et je prends un petit recul. Je suis abasourdi parce qu’il vient de me dire. Ma mère nous a toujours caché son secret et ne voulait jamais en parler .  Ma petite sœur est venue au monde pas tellement longtemps après son départ. Donc, elle savait . Je suis tout confus et les larmes me coulent abondamment. Que devrais-je faire ? Je ne savais pas. Je sais que c’est mon père mais je me sens impuissant devant son geste . Il est devenu une loque humaine et seul Dieu va pouvoir l’y en sortir. Je ne peux rien faire . Alerter la police ? Les services sociaux? La famille ? Je ne sais que penser .Je le regarde et je me dis que je l’aime. Comme j’aimerais qu’il s’en vienne avec moi mais je sais qu’il sera réticent et rébarbatif. Je lui dis alors:

-Je sais que tu es mon père- il m’écoute attentivement mais n’approuve toujours pas- et je voudrais faire quelque chose pour toi. Si jamais tu veux revenir avec nous je te laisse mon adresse et mon numéro de téléphone .Tu seras toujours le bienvenu et nous te pardonnons ce qui a pu se passer .

Sur ce je me lève et avec le cœur gros, comme on dit, je le quitte avec désarroi et amertume . Je pense que je ne le reverrai jamais .Je laisse le reste à Dieu . Je sors de l’arrière cour et me dirige vers chez moi tout en pleurant . Mais au moins j’ai retrouvé mon paternel disparu depuis beaucoup d’années. Je revois encore son image ,sa physionomie . Un bonhomme barbu vêtu de guenilles.  Nous somme la veille de Noel et chez moi tout est illuminé et les enfants m’attendent depuis un bon moment. Je les prends dans mes bars et les serre très fort. Ma petite fille ,Sandrine, me dit:

-Papa, tu as pleuré toi ? Encore l’histoire de ton père ?

Je lui réponds tout en douceur :

-Oui mais ça va aller .

Je me joins à mon épouse et mes trois enfants pour le repas de Noel toujours en ayant en tête l’image de mon bonhomme en haillons dans la rue . Vers onze heures c’est l’heure des cadeaux . Je dis aux enfants :

-Tout à L’heure il va y avoir un gros bonhomme habillé en rouge qui venir  et aura des choses pour vous .

Les enfants s’exclament tous en chœur:

-Youppie, on a hâte . Qui va en avoir le premier ? Moi  dit  Sandrine je suis la plus petite .

Vers onze heure trente on frappe à la porte et je dis :

-Ah ! tiens qui ça peut être ? Le Père Noel? On va aller voir ,viens-tu avec moi ma petite Sandrine ?

Nous nous dirigeons vers l’entrée et en ouvrant doucement la porte ce que je vois me renverse; c’est mon père qui est devant la porte. Il semble hésitant je m’exclame:

-Papa tu es venu ? Papa viens que je te serre dans mes bras . Papa!

Ce Noel fut , est et restera mémorable !

 

Pierre Dulude

Ste-Agathe des Monts.

7  décembre 2015.

 


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