Grâce et nature

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Grâce et nature

Sieur l’érable de sa majestueuse ombrée nous enveloppe câlinement  et amoureusement. Le soleil darde de ses rayons ardemment que nous avons le réflexe de s’isoler à la recherche de fraîcheur. Des gaies bleutés criaillent de joies et d’affirmations. Ils s’interpellent d’un feuillu au conifère  s’invitant l’un l’autre à la grande et magnificence de l’éclat de cette belle et plantureuse journée en plein été. Des grives sautillent, torses bombés, au moindre son détecté de leurs frêles pattes. Je respire profondément et hume les parfums des roses sauvages à proximité. Les criquets, inlassables, labourent l’air de leurs frottements d’ailes interminables. Je n’ai pas envie  de parler mais de savourer ce silence duveteux et si bienfaisant. Mon ouïe se délecte  de cette onde magique et profonde.

Dans mon petit antre de cet espace verdâtre je pense, réfléchis, médite et contemple. Je fixe un pin dont les inédites ramifications toutes nouvelles du printemps lui donne un aspect de douces  dentelles au bout de ses branches olives foncées. Des mésanges, innocents, piaillent d’un étage à l’autre dans ces sapins embaumant les odeurs de Noel. Tout s’exhibe au ralenti et au pas de tortue pour ne pas plier sous le poids de la chaleur. On bouge mais si peu. Les yeux mi-clos, immobile, je scrute l’herbe d’où foisonne quelques toiles d’araignées du matin. Elles semblent abandonnées ; pièges fugaces d’un moment .Mon regard se pose sur un minuscule pin qui essaie de se frayer un chemin entre deux érables, qui eux, semblent lui servir de tuteur. Magnifique nature même là l’entraide existe mais ne pas s’y méprendre. Et il m’est venu à l’esprit, lors d’un de mes séjours au Monastère, une discussion avec un moine par un bel après-midi d’été comme celle-ci. J’avais des interrogations à ne plus finir sur la nature humaine et les comportements des humains.

Notre conversation allait bon train je demande :
-Comment se fait –il que les hommes, pas tous heureusement, sous le couvert d’une très bonne intention recherchent que le bénéfice et l’admiration ? Comment se fait-il qu’ils ne peuvent donner sans espoir de retour, toujours à rechercher un avantage personnel soit d’exaltation ou de gratification; pourtant leurs gestes sont très louables. En plus, ils prononcent de très belles paroles immensément sensées. Comment faire la distinction et le discernement de ce qui est bien et de ce qui revient au mal ?

Pensif et en réflexion, mon compagnon moine me dit :
-La grâce et la nature.

Je le regarde et sursit :
-La Grâce et la nature ? Que voulez-vous dire ?

Il me regarde amicalement et me dit :
-As-tu du temps présentement pour toi. Es-tu occupé ? As-tu une demi-heure de disponibilité en ce moment ?

Je réponds :
-Oui j’ai tout mon après midi  et vous ?

Il sort de sa poche un exemplaire du livre : ‘’ Imitation de Jésus-Christ’’ De Thomas a Kempis (1380-1471) et me montre sa copie. Je regarde et lui dis :
-Je ne connais pas cet auteur qui est-il ?
Après avoir situé l’auteur en son temps il me dit :
-Ce livre là il est nécessaire de le lire au compte-goutte. Peu à la fois, peu à chaque jour. Il est d’une profondeur spirituelle qui te  donnera tes réponses à tes interrogations  mais aussi pour ton avancement dans ta vie spirituelle. On ne lit pas ce livre comme on lit une revue ou un roman. Mais bien prendre le temps de digérer la lecture, la méditer et en faire la contemplation. Y réfléchir profondément. Je te suggère de lire, relire et à nouveau relire  tout comme la Règle de Saint-Benoît; un extrait tous les jours.
Cet après-midi je vais lire avec toi, dans le troisième livre (Imitation de Jésus Christ est en quatre livres), au chapitre cinquante quatre  des Divers mouvements de la nature et de la Grâce. À toutes les fins de phrase je vais prendre une pause de cinq ou six secondes  comme si nous dégustions un excellent vin tout en savourant son arôme et en humant  son bouquet. Es-tu d’accord ?

Je lui fais signe que oui. Confortablement installés il commence avec pause la lecture de chaque phrase. J’écoute attentivement, mes oreilles toutes ouvertes. Et je découvre là l’Esprit dans toute sa beauté.

‘’Des divers mouvements de la nature et de la grâce
( Chair et Esprit)

Jésus-Christ: Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de la grâce, car, quoique très opposés, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu’à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut-il faire le discernement. 
Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans leurs paroles et dans leurs actions: c’est pourquoi plusieurs sont trompés dans cette apparence de bien. La nature est pleine d’artifice; elle attire, elle surprend, elle séduit, et n’a jamais d’autre fin qu’elle-même.
 
La grâce, au contraire, agit avec simplicité et fuit jusqu’à la moindre apparence du mal; elle ne tend point de pièges et fait tout pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin.

La nature répugne à mourir; elle ne veut point être contrainte, ni vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement. Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité, recherche l’assujettissement, aspire à être vaincue et ne veut pas jouir de sa liberté; elle aime la dépendance, ne désire dominer personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu et, à cause de Dieu, elle est prête à s’abaisser humblement au-dessous de toute créature.

La nature travaille pour son intérêt propre et  calcule  le bien qu’elle peut retirer des autres. 
La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut être utile à plusieurs. La nature aime à recevoir les respects et les honneurs.
 La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire. La nature craint la confusion et le mépris. 
La grâce
 se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de Jésus.

La nature aime l’oisiveté et le repos du corps. 
La grâce ne peut être oisive et se fait une joie du travail. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier.
 
La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne dédaigne point ce qu’il y a de plus rude et ne refuse point de se vêtir de haillons.

La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit du gain terrestre, s’afflige d’une perte et s’irrite d’une légère injure. 
La grâce n’aspire qu’aux biens éternels et ne s’attache point à ceux du temps; elle ne se trouble d’aucune perte et ne s’offense point des paroles les plus dures, parce qu’elle a mis son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt.

La nature est avide et reçoit plus volontiers qu’elle ne donne; elle aime ce qui lui est propre et particulier. 
La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité, se contente de peu et croit qu’il est plus heureux de donner que de recevoir. La nature porte vers les créatures, la chair, les vanités, elle est bien aise de se produire.
 

La grâce élève à Dieu, excite la vertu, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au-dehors, et rougit de paraître devant les hommes.

La nature se réjouit d’avoir quelque consolation extérieure qui flatte le penchant des sens. La grâce ne cherche de consolation qu’en Dieu seul et, s’élevant au-dessus des choses visibles, elle met tous ses délices dans le souverain bien. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre; elle ne sait rien faire gratuitement mais, en obligeant, elle espère obtenir quelque chose d’égal ou de meilleur, des faveurs ou des louanges; et elle veut qu’on tienne pour beaucoup tout ce qu’elle fait et tout ce qu’elle donne. 
La grâce ne veut rien de temporel, elle ne demande d’autre récompense que Dieu seul et ne désire des choses du temps, même les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens éternels.

La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents; elle se glorifie d’un rang élevé, d’une naissance illustre; elle sourit aux puissants, flatte les riches et applaudit à ceux qui lui ressemblent. 
La grâce aime ses ennemis mêmes, et ne s’enorgueillit point du nombre de ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins qu’ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le pauvre que le riche, compatit plus à l’innocent qu’au puissant, recherche l’homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d’exhorter les bons à
 s’efforcer de devenir meilleurs, afin de se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce qui la blesse. 
La grâce supporte avec constance la pauvreté.

La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses intérêts. La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne s’attribue aucun bien, ne présume point d’elle-même avec arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l’éternelle sagesse et au jugement de Dieu. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d’être connue et de s’attirer la louange et l’admiration. 

La grâce ne s’occupe point de nouvelles ni de ce qui nourrit la curiosité; car tout cela n’est que la renaissance d’une vieille corruption, puisqu’il n’y a rien de nouveau ni de stable sur la terre. 
Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et l’ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l’éloge et l’estime, et à ne chercher en ce qu’on sait et en toute chose, que ce qui peut être utile, et l’honneur et la gloire de Dieu.
 
Elle ne veut point qu’on loue ni elle ni ses œuvres; mais elle désire que Dieu soit béni dans les dons qu’il répand par pur amour. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu; c’est proprement le sceau des élus; c’est le gage du salut éternel. De la terre, où son cœur gisait, elle élève l’homme jusqu’à l’amour des biens célestes, et le rend spirituel, de charnel qu’il était.
 
Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle rétablit au-dedans de l’homme l’image de Dieu.

        (Livre 3e (Imitation de Jésus-Christ) De la vie intérieure ,54)’’

Le  silence règne à présent entre nous deux  entrecoupé du chant des merles. Il rajoute :
-Une phrase par jour pas plus. Un paragraphe tout au plus .Prends trois mois, six mois  un an si tu le veux mais prends ton temps. Tout comme pour les Écritures que ce soit les Évangiles, des textes des Pères de l’Église, des Homélies nous devons prendre le temps de bien les assimiler.
Et notre conversation fut interrompue par le son de la cloche qui nous appelle aux Vêpres.

Je ressors de mes pensées tout en fixant le jeune pin et ses deux gardes du corps. L’après-midi avance et je sors mon exemplaire de ‘’Imitation de Jésus-Christ’’ et machinalement j’ai sous les yeux : ‘’ Des mouvements de la nature et de la Grâce ‘’.


La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité, se contente de peu et croit qu’il est plus heureux de donner que de recevoir. La nature porte vers les créatures, la chair, les vanités, elle est bien aise de se produire. 

Mon point de réflexion pour le reste de la journée. L’érable me prodigue toujours son ombre généreuse et les gais bleus se sont tus pour céder la place au silence Divin.

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 15 août 2012.


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Héritage.

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Héritage.

Maître Kan s’en est allé, doucement,  rejoindre ses ancêtres dans l’au-delà. Il laisse dans le deuil son fils Tchen, son épouse et ses deux enfants. Ses deux filles Souen et Li, leurs maris et leurs enfants. L’épouse de Kan ayant trépassée quelques années auparavant. Ses trois enfants, tous d’âge mur, se rendent tristement chez le protonotaire de maître Kan pour la lecture des dernières volontés de l’aïeul. Quelle ne fût pas leur surprise de savoir que leur père leur a légué ne fût-ce que ce soit .Une embrouille les a divisés à la mort de leur mère. La famille a éclaté sans crier gare. Maître Kan, blessé,  s’est retrouvé seul et isolé pendant plusieurs années sans voir ni les unes ni l’autre. Il s’est retiré, en ermite, dans sa maison de campagne ; entouré de ses bonsaïs chéris. Ses enfants n’avaient aucune espèce d’idée de ce que pouvait découdre leur père. Le protonotaire, petit homme sérieux, mi-figue-mi raisin, avec ses lunettes rondes sur le bout de son nez ,commence la lecture du document  testamentaire de Maître Kan. Il lit pausément à  voix mi-basse par respect au vieil homme qui repose maintenant dans l’urne funéraire trônant sur le bureau.  Les filles et leur frère suivent religieusement  cette lecture.

À la suite d’un court préambule, l’officiel entre dans les détails du legs :
-À  mes enfants  je leur laisse ma propriété de campagne mais à une condition explicite ; qu’ils ne la vendent pas ou la cèdent à qui que ce soit.

Ils devront terminer, tous ensembles, l’œuvre de réconciliation que j’ai entreprise, et ce, depuis plusieurs années. Ils trouveront sur place un document et tout le matériel nécessaire utiles à cette fin qui les guidera.
Que Dieu leur vienne en aide.


Le protonotaire se tait, regarde les enfants et leur dit :

-C’est tout ! Voici le document pour votre consultation.

Abasourdis et consternés ils se regardent avec étonnement. Li  est la première à parler :
-Qu’est ce que cela veut dire :’’ finir l’œuvre de réconciliation’’ qu’il a entreprise ? Comment allons nous savoir ce qu’il voulait dire, lui qui ne nous a pas adressé la parole depuis plus de sept ans .Je n’ai pas le temps, moi, de finir les œuvres de tous et chacun ; surtout les siennes. Qu’en pensez-vous ? Toi  Souen ? Et toi Tchen ? Je travaille, j’ai des responsabilités, mon mari et mes enfants. Je n’ai pas une minute à moi. Il m’a fallu repousser des rendez-vous pour venir ici aujourd’hui .Elle se tait pour laisser la parole aux autres.
Tchen reprend :
-Je ne sais pas ce qu’il veut dire, moi non plus. Je n’ai eu des contacts avec lui que lors du décès de notre mère .Je sais une seule chose c’est qu’il s’adonnait à la culture des bonsaïs, à la méditation et à la contemplation. Son idéal qu’il affirmait; son idéal égoïste oui !  En plus les bonsaïs c’est japonais ça et nous sommes chinois .Je n’y comprend absolument rien à tout cela. Moi aussi j’ai mes occupations  avec ma compagnie d’informatique et mes préoccupations professionnelles. Qu’en penses-tu toi  Souen ? Tu es l’ainée; tu l’as connu un peu plus longtemps que nous et tu étais sa préférée.
Souen, pensive, soupire profondément et délicatement :
-Il nous transmet un message, un message de l’au-delà. C’est à nous de voir ? Personnellement, moi aussi, je suis accaparée  par d’innombrables préoccupations et obligations, familiales, sociales et professionnelles. Mais  nous lui devons au moins une visite à cette maison de campagne et nous verrons bien. Je suis bien curieuse de ce que nous y découvrirons.
Qu’en pensez-vous ? Ceci nous donne l’occasion, au moins d’être ensembles pour une activité ce que nous n’avons pas fait depuis bien des années. Et, si vous voulez mon avis, nous aussi nous ne lui avons pas adressé la parole pendant tout ce temps. Cette période là est bel et bien  finie, adaptons-nous !

 

Elle s’adresse au protonotaire :
-Cette maison se situe  à quelques centaines de kilomètres d’ici n’est –ce pas ?
L’homme lui tend un morceau de papier sur lequel il a noté l’adresse et le chemin pour y parvenir ainsi que la clef pour la porte principale .Souen le remercie.

Tous les trois se lèvent en même temps et quittent l’étude du protonotaire.

Ils se donnent rendez-vous cinq jours plus tard à la résidence de Tchen et partent en voiture pour la maison de campagne de leur père. Durant le trajet ils soulèvent plusieurs interrogations des intentions de leur défunt père.
Dans ses dernières volontés, il a demandé de faire répandre ses cendres sur le jardin sec  du jardin .Mystère pour les enfants. Ils roulent quelques heures et arrivent enfin à la dernière résidence de leur paternel.

Le soleil gravit son dernier échelon vers son apogée. La maison semble une  pauvre chaumière écrasée sous les grands pins ayant comme arrière plan une série rocambolesques de monts et montagnes. Le paysage en est féérique malgré toutes leurs appréhensions. Des effluves de pins, de sapins et d’odeurs de fleurs odorantes  flottent dans l’air ; on y sent une sécurité et une sérénité rassurantes. Des trois, Souen  s’approche de la maisonnette comme un éclaireur, à pas furtif elle se dirige vers  une fenêtre aux carreaux embués de poussière. Elle sort un papier mouchoir de sa bourse et nettoie une infime partie de la vitre mais peine perdue elle ne peut pas entrevoir l’intérieur qui baigne dans l’obscurité. Elle se poste devant la porte principale et fait signe à son frère et sa sœur de l’accompagner. Tous les trois se figent devant l’entrée et  regarde Souen glisser la clef dans la serrure. Un cliquetis se fait entendre dans le verrou et la porte s’entrouvre. Le silence s’abat  sur eux comme une giboulée du printemps .Coït et interdits ils n’osent pas pénétrer dans l’antre. Li, plus frondeuse, s’avance à pas de loup vers la plus grande pièce immergée, elle aussi, dans l’obscurité. Elle tire un rideau de  bambou à fine lanières. La lumière  pénètre à pleines effusions et s’étale de tout son long sur les meubles, tables, plancher et murs.

Tchen et Souen suivent de près leur sœur cadette. Ils reluquent, regardent furtivement les objets plus ou moins hétéroclites disposés ici et là sur les différents meubles. Sur une grande table à dessins se trouve un cylindre fermé, aux deux extrémités, par des sceaux en cire rouge  du moyen âge. Ils n’y portent pas une importante attention. Souen a levé tous les rideaux des autres pièces et ouvert les fenêtres, la maison est maintenant inondée de lumière éclatante et d’air pure. Tous les trois se dirigent vers la cuisine où trône une minuscule table et deux chaises; leur père vivait de façon simple et humble. Sur le comptoir adjacent à la fenêtre, Tchen y voit un mot de  son père écrit sur du papyrus ancien. C’est un poème en chinois qui dit :

-Nous sommes des instruments de la Puissance Divine
Si souvent imparfaits et mal utilisés, mais Lui nous raffine
Cherchez les notes du scribe, cherchez la peau fine
Celles enroulées et enduites de paraffines.

Tchen, avec son esprit cartésien, analyse presqu’algébriquement et par déductions ce qu’il vient de lire; il ne voit pas ! Il donne le document à Li qui elle non plus ne saisit pas le sens .Elle le transmets à Souen qui leur dit :
-Ce sont des indices, voyons voir si nous ne pouvons trouver autre chose. En attendant je vais préparer du thé. Tchen allumes un feu s’il te plaît pour faire bouillir de l’eau ?
Tchen s’exécute. Souen ouvre la seule et unique armoire de cette cuisinette, y sort une boîte de thé et trois tasses. Elle découvre sur l’unique tablette, sous la théière, une autre missive poétique en chinois, encore une fois, et elle lit à voix semi-haute :


- De vos mains, les éléments fonderont  inévitablement et sensuellement
Du bois surgiront des chefs d’œuvre taillés divinement
De l’eau s’écouleront des cascades inlassablement
De la terre surgiront des belles et des beaux, adroitement
Du métal façonnés  vivront les kaléidoscopes de formes, subtilement
Du feu rejailliront les étincelles de vie, amoureusement.

Elle porte ce parchemin à son frère occupé avec ses copeaux de bois. Tchen parcoure le document et s’adresse à sa sœur :
-Les cinq éléments, construction et réalisations, mais de quoi s’agit-il ? Cherchons encore Souen il doit bien y avoir d’autres indices. Il place le message avec l’autre sur la minuscule table de cuisine. Li, pour sa part, continue d’explorer le reste de la maison. Curieuse et discrète  elle entre dans la chambre à coucher de son père. Sur une petite table de chevet elle découvre un exemplaire du Livre du Yi-King et les tiges d’achillée pour consulter l’Oracle. Elle entrouvre le live et y découvre une feuille de papier d’un blanc ocre et y lit un poème en mandarin :


-À mes enfants : le temps est venu d’ériger, de bâtir et de finaliser
Cherchez l’endroit secret, près du grand chêne de fierté
Vous y trouverez un trésor inestimable tant convoité
Patience, tolérance, et amabilité doivent être fidélisées.
L’amour, l’amitié et la fraternité vous y découvrirez.

Li, songeuse, amène ce dernier message à  Tchen et Souen. Elle leur lit et les regarde avec une série de points d’interrogations dans ses grands yeux bleus.

Elle dépose la feuille blanchâtre avec les autres sur la table. Les trois s’installent en demi-cercle autours de l’étal et réfléchissent, Souen dit :
-Après le thé allons explorer  l’extérieur mais avant jetons un coup d’œil sur les messages et aussi ce fameux cylindre que nous avons aperçu sur la grande table à dessins.

Les deux autres approuvent. Tout en dégustant leur thé bienfaisant ils relisent les messages un à un. Souen se lève et va quérir le cylindre scellé dans l’autre pièce et elle dit :
-Regardez le premier message qui parle de sceaux de cire rouge, n’est ce pas cela ?
-Oui !

S’exclament les deux autres avides de curiosités. Ouvre-le Souen ! Ouvre –le !
La jeune femme  brise un sceau et enlève une espèce de couvercle qui ferme le cylindre. À l’intérieur se trouve enroulé sur lui-même une immense feuille de papyrus. Elle brise l’autre sceau pour pouvoir pousser le document hors de sa gaine de carton, sans le détériorer. Doucement elle finit par l’extraire du tube. Elle l’étale sur la table de cuisine. Tous les trois jettent un coup d’œil et constatent que c’est un plan de jardin japonais tout en détails. Un jardin en projet avec des dimensions, pour eux, titanesques  mais tout à fait réalisable.

Ils se dévisagent les uns et les autres, Li  dit :
-Lisons le dernier message qui s’adresse directement à nous :
‘’ le temps est venu d’ériger, de bâtir et de finaliser’’ mais à quel endroit sur sa propriété voulait-il cela ? Et si nous allions faire une expédition à l’extérieur pour voir ?

D’emblée, tous se mettent debout et se dirigent à l’extérieur où le soleil balaie la contrée de ses rayons jaunâtres. L’air ambiant, réchauffé par l’astre du jour embaume le pin et les sapins environnants. Ils suivent un petit chemin tapissé d’aiguilles de conifères  qui les amène droit devant un immense chêne, Souen s’exclame :
-Le chêne de fierté !

 Derrière, camouflée sous des branches mortes, une porte indique un caveau. Tchen enlève les branches et dégage l’entrée de cette crypte. La porte n’a pas de serrure, seulement des chevillons de bois qui la retienne. Tchen les fait pivoter et ouvre lentement. Une odeur sèche leur vient aux narines. Une odeur de pierre, de ciment et de bois. Ils trouvent, près de l’entrée un bac à torches rudimentaires déjà toutes enduites d’huile et de gomme de sapin. Avec son briquet, Tchen allume une torche et passe la flamme à ses deux sœurs qui se sont munies, elle aussi, de torches. Ils s’avancent à pas prudents dans la pièce souterraine.

Après quelques dizaines de pas ils s’y trouvent au beau milieu. Ils élèvent leurs torches au dessus de leur tête et  constatent l’ampleur du matériel qui s’y trouve. Pierre concassée, sable, vases, lanternes, rampes, bois de toutes dimensions, ciment, et toute une myriade d’instruments aratoires et de jardinage. Des brouettes et des instruments de précisions. Sur une immense pierre ils trouvent un volume sur la construction et l’aménagement d’un jardin japonais.

À l’intérieur du livre un dernier message, Tchen lit :

-Voilà! Vous avez découvert ce que je faisais en secret depuis toutes ces années. Je ne vous ai pas laissé d’argent ou de legs monétaire. Déjà avec les derniers déboires, lors du décès de votre mère, nous nous sommes divisés, fait la guerre, départager et désunis comme à toutes les fois, et ce, dans toutes les familles lorsqu’il y a héritage d’argent et de possessions. Je ne vous demande rien, je  n’exige rien de votre part, vous êtes entièrement libres de faire ce qui vous plaira mais de grâce lisez  jusqu’au bout et réfléchissez à ce que je vais vous dire. Je vous aime mes enfants et vous m’avez manqué énormément. Lorsque vous étiez petits, au berceau, j’allais vous prendre dans mes bras la nuit et vous bercer au clair de lune. Aujourd’hui je n’y suis plus mais je vous demande une chose, une seule, aménagez ce jardin, construisez cet aire de repos, de méditation et de contemplation. Ce sera mon héritage spirituel pour vous trois. Faites-en votre ouvrage et votre chef-d’œuvre qui sera aussi le mien.
Les enfants, les larmes aux yeux, s’entourent de leurs bras et gardent un silence respectueux et profond. Tchen continue la lecture :
-Je vous ai laissé le plan d’aménagement que vous avez surement dû découvrir. Exécutez-le et vous verrez la beauté éclater à vos yeux. L’art du jardin japonais en est un de réalisation personnelle. Tout y est méticuleusement, en esprit, réfléchit.
Toi Tchen le calculateur, tu étais comme ça  quand tu étais enfant, je te suggère le jardin sec avec ses pierres, son gravier et son sable mais aussi avec ses rochers et ses obstacles.
Toi  Souen ,la douce, étant enfant tu aimais la beauté de la nature, je te suggère l’aménagement des arbres, arbustes, bonsaïs et  arrangements floraux.
Et pour toi Li, la persévérante, je te suggère la cascade d’eau et le bassin d’eau, les nénuphars et les poissons ainsi que les différentes lanternes.
Et à tous les trois, pour terminer, la construction d’un fugace pont qui unira tous ces chefs d’œuvre que vous aurez exécutés en ensemble. Regardez les plans, consultez ce livre et… à l’ouvrage ! Entrez en ligne de compte le lever et le coucher du soleil, les directions de la lumière du jour et des reflets de la lune la nuit. Sans oublier un bac à encens et Bouddha ou une croix selon votre choix.

Vous aurez besoin de main-d’œuvre, d’ouvriers ; impliquez vos conjoints et conjointes et vos enfants. Réalisez tous ensembles cet œuvre d’art spirituel.
Adieu mes enfants et aimez-vous les uns les autres et, surtout, pardonnez moi de ne pas vous avoir contacté depuis tant et tant d’années.
Votre père qui vous aime tendrement.

Silencieux Tchen, Souen et Li sont en profonde réflexion. Impensable, inimaginable ou infaisable ? Et leurs vies, leur travail, leur famille et leurs occupations ? Ils ressentent tous les trois comme un courant électrique leur traverser l’esprit et leurs tripes. Et pourquoi pas !

L’ainée demande à Tchen de retourner à la maison  du père et d’aller chercher le plan découvert dans le cylindre pendant qu’elle et Li  arpentent le terrain. Leurs pas les conduisent vers un petit lot dégagé et fourbi d’immenses pierres .Li s’exclame :
-‘’ De l’eau s’écouleront des cascades inlassablement’’.
Elle se dirige vers l’orée du bois et entend l’écoulement d’une source et elle se dit :
-Il s’agit de la détourner cette source et la faire débouler cette petite pente .Placer des galets et une cascade apparaîtra.
Un peu plus bas, séparé naturellement, un espace en friche n’attend que les mains d’artisans pour y construire un jardin sec.


Les deux filles contemplent un chef-d’œuvre en construction ; selon elles. Tchen revient avec le plan entre ses mains et constate le travail de ses sœurs qui délimitent avec des branches  les futurs emplacements. Il étale le plan sur un gros caillou et lui donne le sens de l’orientation. Au nord la cascade vers le midi terminant sa course dans un bassin avec des nénuphars. À l’est le jardin sec en trois parties et à l’ouest un patio entouré d’arbres, d’arbustes, de fleurs ; de bancs. Tout autours du grand jardin un chemin de méditation bordés de lanternes, de pots de fleurs et de bonsaïs. Le pont enjambe la cascade en son milieu qui mène de l’est à l’ouest. Tchen retourne dans le caveau à matériel et constate que son père avait tout prévu. Il appelle ses deux sœurs pour un conseil de famille. Li étant architecte de profession prendra le chantier en charge. Elle dit aux deux autres :
-N’allez pas trop vite !  J’ai mon travail et vous aussi. Nous avons nos familles, nos enfants et nos obligations sociales…
Souen, toujours posée et calme intervient :
-Écoutez, nous sommes emballés par ce projet, et, je ne sais pourquoi mais nous devons le réaliser. Et si nous faisions concorder tous  nos vacances annuelles et celles des conjoints et des enfants pour le réaliser ce dessein ?
Elle regarde son frère et sa sœur qui tout de go approuvent.

 

Elle continue :
-Toi Tchen , ton épouse Touei ne travaille pas et tes enfants , tout comme les miens, finissent l’école dans un mois ? Tant qu’à toi Li , ton conjoint Ken peut faire concorder ses vacances avec toi et les enfants et tandis que moi  mon conjoint Kien en sera ravi je suis sûr, les enfants aussi . Nous serons douze. Je m’occupe de la nourriture que nous partagerons. Fixons nous des dates. La première chose à faire c’est discuter avec nos proches et revenir faire une visite des lieux. Ensuite, fixer une date de début de travaux. J’ai remarqué  lorsque nous sommes arrivés qu’il y a un petit village dans la vallée; nous pourrions nous approvisionner en nourriture, matériel et quoi que ce soit pour nos besoins. Qu’en pensez-vous ?

Tous les trois se tiennent par la main, en cercle, et font une prière pour leur père décédé. Tchen roule le plan et ils se dirigent vers la maison en ayant pris soin de bien refermer le caveau. Dans l’auto, au retour, une phrase leur revient à l’esprit et c’est Li qui la prononce :
-Par la Grâce de Dieu !

Un mois après, jour pour jour, les familles débarquent des autos avec tous leurs bardas. Les enfants, eux, sont heureux d’être de retour à la maison de leur aïeul et ravis que rien n’ait changé depuis leur dernière visite de reconnaissance quelques semaines auparavant. Li, en maîtresse des travaux, assigne les tâches à  tout à chacun. Souen ,en économe, alloue les pièces de la maison à tous les membres des familles. Les enfants décident, tant qu’à eux, de vivre dans la grande pièce. Les parents ont chacun leur chambre et sont très heureux malgré l’inconfort, Tchen dit :
-Ça nous changera de nos aisées résidences de la ville !

Le lendemain, au lever du soleil et après un copieux déjeuner, les travaux commencent. À la queue -leu -leu adultes et enfants sortent du caveau le matériel nécessaire pour les diverses constructions. Gravier, sable, poutres, ciment. Sous la direction de Li ils distribuent les éléments d’un coin à l’autre du périmètre. Tchen les dirige :
-Ça au fond là-bas ce sont des éléments du jardin sec, ceci pour la cascade et cela pour le chemin ou le pont. Une entraide joviale s’est installée et tous et toutes vaquent  sereinement. Les travaux vont bon train et ils commencent à voir l’aspect avancé du jardin. Les oiseaux se sont mis de la partie ainsi que les magnifiques papillons multicolores. Li et son mari Ken ont  réussi, à la suite d’installation de galets, de détourner la source à l’orée du bois. Elle s’écoule lentement tout en chantonnant une douce mélodie romanesque. Les enfants sont fous de joie. Tchen et son épouse Touei aménagent lentement et avec amour le jardin sec. Ce jardin représente un cours d’eau gravé dans le sable avec de petits rochers au centre et distribués ici et là pour montrer les difficultés de la vie.

Tant qu’à Souen avec son mari et les enfants  installent des bonsaïs, arbustes et fleurs tout au long du parcours. Tous ensembles ont décidé de construire, en dernier, le pont de la Concorde comme ils l’ont appelé.

Tout va bon train. Les travaux entrecoupés de pauses, de repas  et de nuit de sommeil avancent allégrement. Au bout d’une dizaine de jours, toutes les équipes réunies, commencent l’érection du pont. Maître Kan l’avait dessiné et façonné les divers morceaux de bois à sa construction. Les membres de la famille n’avaient qu’à les assembler; ce fut fait en un tour de main.

Rassemblés autours de Tchen, Li et Souen, les conjoints et tous les enfants contemplent l’œuvre finalement achevée. Spontanément et en chœur ils s’applaudissent chaudement. Ensuite ils se jettent les uns et les autres dans leur bras pour se féliciter des efforts fournis. Les larmes coulent à flot. Li et Souen ainsi que Tchen n’en finissent plus de se faire des accolades.

Par respect à Maître Kan, Tchen prend l’urne qui contient les cendres de leur père et se dirige vers le jardin sec pour les y déverser en guise de dernier repos :
-Reposes en Paix  Papa.
Les larmes dégoulinant sur ses joues il sourit et rajoute :
-Merci de nous avoir fait comprendre le sens de la Vie et de la Lumière.
Au fond du jardin ils érigent une croix en ciment.

Par leur dernière soirée tous les membres de la famille, les douze, vont se recueillir dans le jardin de leur père et grand-père. La lune brille de tous son éclat et les lanternes ajoutent leur cachet ombragé aux plantes et bonsaïs.
Installés confortablement dans l’espace avec les bancs ils tiennent un dernier conseil de famille, Tchen prends la parole :
-Maintenant que le jardin est parachevé et que le travail est fini, il nous reste une chose à faire et c’est de faire des rénovations à la maison pour en faire une résidence secondaire familiale où tous nous pourrons y venir quand il nous y plaira. Qu’en pensez-vous ?
Spontanément tous, d’une même voix, acquiescent. On prépare déjà pour la prochaine fin de semaine un horaire pour les travaux.
Quelques  nuages passent devant la lune ce qui donne la chance aux lanternes de s’exprimer pleinement. Une chouette signale sa présence et un enfant dit :
-C’est grand-papa  qui dit qu’il est content.

Un rire joyeux fuse de toutes parts.

Pierre Dulude

Les Ailes du temps

Laval, 2 août 2012.

Ininterrompue…..

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Ininterrompue !

 

Les ailes de l’aube gravissent  imperceptiblement et furtivement les brumes sèches de la canicule installée depuis plusieurs jours. La chaleur torride, écrasante, sillonne les effluves remplies de sel marin et des aromes des fleurs sauvages  éparpillés ici et là; le long de la berge. Les roches et les pierres suintant la rosée  matinales ressemblent à des émeraudes et des saphirs chatoyant de tous leurs éclats au lever de l’astre vermillon sortant de sa cachette téméraire. Les goélands, en bande, performent des vrilles et des acrobaties aériennes magistrales tout de blanc ornés. L’horizon ne trahit pas son aire vide. Seule la palette de couleurs s’entiche de sa présence. La mer d’un calme si doux et serein vient inlassablement s’évanouir sur le sable fin et disparaître d’entre les grains solidaires. Des engoulevents aux aguets font l’aller et retour de l’onde roulante prospectant de futures victuailles pour leur estomac.

La grève, aussi, est déserte  d’un extrême à l’autre, son sable rose impose. Le silence se laisse bercer par le roulis des vagues. Un dessinateur amateur a laissé ses traces, probablement la veille, sur ce sable encore tout chaud. Son chef-d’œuvre, effacé  quelque peu, laisse entrevoir un  énorme cœur renfermant des initiales liées entre elles; gage d’amour?  Un tantinet plus loin des enfants, ou peut-être des adultes, ont érigé un château  s’effritant au vent. Le soleil, d’un rouge écarlate, présage d’un autre jour de moments embrasés  ou il fera bon de s’immiscer dans l’onde rafraîchissante.

Les oiseaux se pressent de terminer leurs routines avant les prémices de temps attisés. Les brumes matinales fuient tout en candeur en emportant avec elles la rosée prisonnière.

Tout au fond de l’horizon surgit un navire qui vient briser la ligne. Reflétant le soleil en ascendance il envoie comme un signal  de salut. Le soleil, à présent, grimpe lentement l’échelle de sa course. Sur la plage une silhouette guette les tergiversations des ailes de la nouvelle journée. Déambulant, pieds nus,  à petits pas sûrs dans les vagues cassantes, Fannie est seule dans sa bienfaisante solitude. Elle s’arrête, un  instant fugace, face à un mignon coquillage rejeté par les flots. Les stries roses et blanches décrivent la spirale interne, machinalement elle le met dans la poche de son vêtement et continue son périple. Elle respire à plein poumon l’air du large .Des goélands viennent la frôler tout comme les anges  caressent de leurs ailes les âmes. Sa longue chevelure noire flotte dans les minuscules et imperceptibles bourrasques de vent de l’étendue salée. Ses yeux, bleus de mer, fixent le navire au loin  pendant que les vagues lui enserrent les chevilles. Les grains de sable lui coulent entre les orteils; quelle agréable sensation! Un minuscule crabe, toutes pinces tendues, vient stopper devant elle. Fannie lui sourit mais l’autre, insécure, déguerpit sans demander son reste voyant qu’il a affaire à un géant. Elle sourit de ses magnifiques dents d’ivoire :

-Qu’il fait bon d’être ici ce matin – se dit-elle tout haut- merci mon Dieu pour la vie!

Elle continue sa randonnée d’un pas lent, très lent pour se fusionner avec le silence et la beauté de la nature :
-Un peu de pluie ferait sensation, il me semble – se dit-elle tout bas; mais nous nous contentons de ces belles journées de vacances débordant de soleil. Elle avance dans la mer jusqu’aux genoux, trempant ses mains dans l’eau salée elle s’asperge généreusement et attend que le soleil levant vienne lui sécher son épiderme. Les gouttes salines dégoulinent sur son visage tout comme des larmes de joie. Elle pose les mains sur son ventre car elle a sentie un petit tressaillement de l’enfant qu’elle porte :
-Ma petite Noémie j’ai assez hâte de te voir et de te toucher des mes baisers. Nous allons avoir du très bon temps ensembles, ton père, moi et toi. Nous viendrons ici chaque année pour les vacances et tu pourras faire tes châteaux de sable comme celui que nous avons vu tout-à l’heure. Je vais te procurer un petit chapeau blanc pour protéger ta peau du soleil.

Tout en parlant avec son bébé en gestation, Fannie, sort de l’eau et poursuit ses pas sur le rivage en direction de son conjoint, qui lui, est penché sur le sable en examinant les reflets bigarrés du lever de soleil qui pirouettent du rouge au rose et au violet et encore au rouge . Tellement concentré il ne voit pas Fannie s’approcher de lui. Elle se met en petit bonhomme et le regarde amoureusement.

Qu’elle  aime donc cet homme autant pour lui qui lui rend réciproquement. Ils ont ensembles un point en commun très spécial. Levant les yeux, Léo voit sa compagne accroupie devant lui avec ce sourire qu’il lui connaît. Ce sourire de tendresse et aimant. Il lui répond affectueusement par un sourire et se rapproche d’elle doucement pour lui caresser les lèvres des siennes. Ils s’entrelacent et roulent sur le sable dans les bras de un et l’autre. Ils s’installent, côte à côte, face à l’océan. Leurs mains sont jointes comme en prière. Fannie s’exclame en chuchotant :
-Et alors monsieur l’ingénieur qu’as-tu découvert ? Un autre sujet de thèse ?
Elle se met à rire car elle sait que Léo est très curieux de nature ce dernier répond :
-Non madame la chirurgienne je n’ai pas découvert le pot aux roses mais bien la candeur de la rosée, et, que pour toi !

Lui est ingénieur mécanique et elle médecin chirurgien spécialiste dans son domaine, ils sont mariés depuis près de trois ans maintenant. Fannie, malgré sa carrière et ses occupations désirait ardemment cet enfant qu’elle porte, Léo aussi ; il dit :
-Tu sais que dans quelques mois nous serons trois et après quelques années nous serons plusieurs ! Combien d’enfants aurons-nous Fannie ?
Réfléchissant, Fannie, lui lance tout de go :
-Mais, des douzaines mon amour, une myriade.
Léo lui enserre les épaules et elle pose sa tête sur son épaule ; lui, met son visage dans sa chevelure imprégnée d’eau de mer. Un goéland frondeur et effronté s’avance près d’eux et les fixe impoliment. Les deux lui sourit et l’ailé ne voyant pas  de gain s’envole à grands coups d’ailes. Fannie reprend :
-Nous sommes privilégiés de vivre ce que nous vivons n’est-ce pas ? Et nous connaîtrons les joies de vivre la paternité et la maternité. Tu imagines-tu  que tout cela nous avons failli ne pas le voir, le sentir et le vivre ? Que c’est beau la vie ! Que ce soit magnifique de vivre et d’aimer .Je t’aime Léo.
-Je t’aime Fannie et je voudrais que cet instant s’arrête éternellement  et à jamais. As-tu remarqué le soleil sort de l’océan tout comme un enfant sort du sein de sa mère. Oui il fait bon vivre. Les deux, étendus sur la grève, accotés sur leurs coudes ferment les yeux et se font balancer  au  gré des vagues. Fannie brise doucement le silence par un long et léger soupir :
-Par chance que nos mères se sont ravisées et de ne pas prendre la décision d’opter pour des avortements, Léo. Quelle bénédiction ne trouves-tu pas ? Nous n’aurions pu admirer ces créations de Dieu et notre enfant, lui aussi ne serait pas partie intégrante de ce monde avec toi et moi.

Pourquoi les gens décident d’interrompre la grossesse d’une femme enceinte ? Pourquoi se soucient–t-elles tellement de leur propre  corps et que le corps du bébé en gestation ne les préoccupent pas ? Ils décident à leur place.

Ils décident de tuer la vie, ils décident d’annihiler la vie. Ils ne savent pas que sera cet enfant et quel sera sa mission. Je suis médecin et selon moi, j’essaie de soulager les gens des maladies et des afflictions. J’essaie de sauver des vies.
-Et tu y parviens ma chérie, tu y parviens amplement.
Repris Léo tout en écoutant sa compagne.
-Oui comme tu dis si nos parents auraient mis à exécution cette décision nous ne serions pas là, ce matin à discuter, à parler et à s’aimer devant ce lever de soleil admirable.

Le silence s’impose de soi-même en accompagnant l’astre du jour dans son ascension .Une énorme boule rouge-feu domine l’horizon en effervescence  du jour. Le cri des oiseaux l’accueille promptement. Léo rapplique :

-Et si on allait se baigner dans cette eau bleutée qui nous appelle ? Es-tu prête ?

 Ayant enlevé leur survêtement ils s’élancent tous les deux dans les vagues vrombissantes de la marée montante. Ils s’amusent comme des enfants découvrant  pour la première fois le bain de mer.

À l’horizon des nuages furtifs s’amoncèlent qui amèneront une pluie tant désirée depuis un laps de temps. Fannie et Léo  sortent de l’onde, ramassent leur vêtement et se dirigent vers leur hôtel pour un copieux petit déjeuner. Des éclairs bariolent  le faîte de l’horizon au loin. L’orage ne tardera pas  et Fannie soupire :
-Même avec cet orage notre amour ne sera pas ininterrompue ; ma grossesse non plus. Elle se blottit contre Léo pour ne faire qu’un avec lui.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du Temps

Laval, 17 juillet 2012.

Beautés…!

Beautés...! dans Liens heure452

Beauté !

‘’Tel un brouillard qui se déchire 
Et laisse émerger une cime,
Ce jour nous découvre, indicible,
Un autre jour, que l’on devine.

Tout rayonnant d’une promesse,
Déjà ce matin nous entraîne,
Figure de l’aube éternelle,
Sur notre route quotidienne.

Vienne l’Esprit pour nous apprendre
À voir dans ce jour qui s’avance
L’espace où mûrit notre attente
Du jour de Dieu, notre espérance. ‘’
‘’Anonyme’’

 

Quel silence inaudible et indicible m’envoûte par cette fin de nuit. Après un festin de roi et, étant trop éloigné de chez moi, je suis resté à dormir chez une de mes amies. Comme à ma coutume, horloge biologique exige, je me suis mis debout presque en pleine nuit.  L’aube se pointe telle une sentinelle en changement de garde.

Prudemment et doucement la lumière glisse sur les ailes du firmament. Immobile je scrute l’horizon, à l’affût. Ce qui m’entoure reste muet,  aussi, secret .Des effluves florales s’élèvent en spirales  pour terminer leur course aux brumes matinales. Des goutteles de rosée s’entichent sur des feuilles verdâtres d’un érable à mes pieds. Elles enserrent amoureusement les brindilles d’herbes penchées sous leur poids. Les herbes se balancent en se torsadant lorsque le dégoulinement s’opère ; on dirait un concert de gestes en cadence. Le fond de l’air s’agite au contact d’une brisette de fin nocturne annonçant, finalement, la terminaison des émanations ténébreuses.

Au fin fond de l’ombre une chouette diffuse son cri langoureux et n’a que comme réponse le  houhou rauque d’un hibou triste de sa fin de nuit de veille .Les deux s’interpellent tout comme des satellites de communications sur des longueurs d’ondes différées.  Les contre-sens de leur conversation ajoutent aux frottements des ailes des grillons une aubade soyeuse mouillée de rosée. Les grenouilles trahissent la présence d’une surface d’eau invisible à l’œil revêtu du manteau sombre de la carence de lumière. Le soleil s’annonce, mais pas encore. L’aube, ce temps entre chiens et loups, ce temps entre l’arbre et l’écorce, ce temps de visions parallèles qui dans toutes les armées du monde est un temps propice pour les offensives. Les formes en sont difformes et surréalistes. Je contemple une futaie de roses blanches accompagnées d’un boqueteau d’orchidées noires; les coloris en sont vice-versa.
Au fur et à mesure que la lumière pointe, le naturel revient au triple galop. Le cri de la chouette déboule en écho annonçant l’aurore. L’heure de la passation des pouvoirs surgit. L’heure bleue du matin s’installe tout en satin et en soie; tout devient bleuâtre et indigo. Même les blanches roses déteignent en bleu royal. Les orchidées  se parent d’une teinte impériale. L’interpénétration du spectre des couleurs transforme les uns dans les autres pour retrouver leurs aspects contraires.

Le silence bienfaisant dans la beauté de la paix sillonne entre les branches porteuses de la rosée paresseuse. Tout comme une mélodie de méditation, les arômes  des pins et des sapins s’imprègnent à mes yeux  en fusion dans les partitions. Je me laisse bercer par ces notes anodines des brides de vent entre les aiguilles de pin .Ma contemplation franchit un summum. Logé près de ma présence, un geai bleu vient sautiller sur une branche d’un de ces pins géants. Il est à moins d’un mètre de mon regard. Il ne m’a pas vu et je ne bouge par d’un iota. Je l’observe retenant mon souffle d’admiration. Ses aigrettes  rayonnent  sur ce fond de vert tendre et argent de gouttes d’eau. Il n’a pas lancé son cri, pas encore! Peut-être attend-il l’aurore ? Cette dernière se fait attendre comme la jeune fille coquette qui veut surprendre son fiancé.

La nuit s’estompe, les étoiles s’éteignent une à une  et les dernières ramifications des ailes des ténèbres fuient dans les recoins les plus reculés de leurs repaires.

À l’horizon rose-bleu teinté d’un fugace mauve lilas, des oiseaux ombrés noirs, tergiversent de leur forme en ‘’v’’. Tout s’annonce si serein si délicat. Cette fresque exquise monte en escalade ascendante.

Je suis si proche du courant d’eau que mes pieds ressentent les vibrations du passage de l’écoulement du liquide. Mon ouïe vibre tout en douceur par le clapotis  des vaguettes sur la berge. Cette mélodie ensorcelante mêlée aux trémolos des grillons et des batraciens illumine comme une orgie de feux d’artifice par tous les chemins du ciel. Ce ciel, maintenant, se pare de couleurs franchement pastelles dignes des plus flamboyantes dentelles. Comme un maestro aguerri  le geai bleu, d’un long cri strident, lance le signal du grand concert matinal de la gente ailée. Je reste coït et stoïque. Je répète en murmurant un mantra bouddhique :
- Hari Om Tat Sat , Hari Om Tat Sat.
Mantra sur la communication des énergies masculines et féminines  pour n’en faire qu’une. Et nous, nous disons  Dieu, car Dieu  n’est qu’un.
La nuit devient jour, les ténèbres deviennent Lumière, l’aube devient aurore. À son tour l’aurore devient jour.

Les effusions de lumière douce et câline envahissent la contrée. Les orchidées d’un noir éclatant rivalisent tendrement à la blancheur des roses et des alizées. Quelques lys, jaloux, ouvrent leurs pétales en guise de balisage .Comme pour monter leur visage. Une brume semi transparente laisse présager l’immortalité d’une scène typiquement champêtre. Tout au fond de l’horizon la cime de la montagne se dévêt d’une couche de cet amas de nuages qui la recouvre. Dans toute cette effervescence ludique et lumineuse colorée des gouttes de rosée, le temps se fige.
Une escadre de papillons, des monarques, s’envolent comme dans une implosion de joies suprêmes. Leurs battements d’ailes joutent contre l’air humide du matin. Leur envolée ressemble à un agglutinement d’âmes qui s’élèvent vers les vastes cieux; profitant du moment de lucidité et de lumière :
- Hari Om Tat Sat , Hari Om Tat Sat.
Je fredonne tout doucement entre mes lèvres; sons de l’univers, de la conscience, de l’Amour et de la Vérité.

Furtivement mon oreille saisit des pas feutrés s’enligner à l’endroit où je suis immobile. Geneviève s’est sortie du lit bien au contraire à son habitude. Elle revient me rejoindre dans ce monde féérique. Ses yeux encore alourdis par le sommeil s’ouvrent sur les algarades matinales. Elle vient se blottir près de moi pour quérir un peu de chaleur. Je l’entoure de mon bras réceptif et lui fait signe d’un doigt sur la bouche  de garder  un silence profond; elle acquiesce parce qu’elle n’a pas le goût nécessairement de dialoguer  à cette instant si matinal. Son regard se pose sur deux hérons qui font la ronde au bord du lac. Majestueusement, par des gestes symboliquement diplomatiques, ils s’agitent par saccades suivant leurs pas inquisiteurs pour leur repas du début de jour. Geneviève détourne son regard et  fixe les bosquets de roses et d’orchidées et s’exclame en sourdine :
-Oh ! Magnifiques,  – elle me chuchote – as-tu remarqué  les minuscules stries blanches sur  les orchidées ?
Détournant mon regard, mon œil saisi ces fines filigranes sur les pétales des fleurs; la lumière fait bien son labeur. Des gouttes de rosées pendouillent aux pointes des pétales noirâtres. Sur le flanc  du bosquet une araignée a tissé sa toile en main de maître architecte. Les perles de rosée reflètent l’horizon bleuté étiolé d’un mince tendre rouge pâlot. L’aurore s’effiloche en coup de pinceaux. Les oiseaux fous comme des balais gazouillent à tous poumons et à tous azimuts. La vie éclate, la vie revit et vit.

Geneviève me demande :
-Et toi tu vois ça  tous les jours ? Mais quel spectacle, quel ressourcement!
Je la regarde et lui répond :
-À toutes les fois que je le peux, oui ! Surtout à l’aube ; fin de nuit, début de lumière. Un poète (Saint-Denis-Garneau) a dit :

‘’ …A-t-on le droit de faire la nuit,
Nuit sur le monde et sur notre cœur,
Pour une étincelle?
Luira-t-elle
Dans le ciel immense désert… ?’’
(Faction)

-Je ne fais pas la nuit mais je me lève en milieu de  nuit pour voir éclore cette étincelle; parcelle de la vie. Parcelle d’espoir du renouveau et du nouveau. À l’aube c’est la naissance de la vie. Chaque fois  il y a moult différences : les coloris, les teintes, les rayons de lumière, les chants d’oiseaux, la rosée, la pluie ou les nuages. Et que dire des levers de soleil ? Rien en ce monde ne peut me faire faire abstraction de ce spectacle inouï. J’y suis partie prenante et  imbriqué dans ce cadre naturel de ce monde. Mais il y a la transcendance, l’aspect spirituel des phénomènes, l’élévation de la pensée ; de l’esprit. La contemplation. Dieu.
Sur ce je me tais et laisse notre imagination silencieuse gambader vers le vol des outardes sur le surface miroitante du lac; à notre grand plaisir. Les exhalaisons  des fleurs nous enivrent tout comme l’humus des mousses. Un monarque vient se poser sur l’avant bras de Geneviève qui, elle, le salue amoureusement. Je lui dis :
-Tiens ! Un visiteur de l’aurore.
Elle lève son bras pour l’examiner de plus proche. Ce dernier se laisse contempler avec  fierté et s’envole furtivement  vers l’horizon porteur de l’arc de feu écarlate.

Tout comme une note longuement halée sur une corde de violon pincée, le soleil émerge derrière un filet de minces nuages lui servant de rideaux de scène. Le cercle s’extirpe comme un nouveau-né au vu et au su de tous et chacun. Geneviève et moi restons en silence et maintenons  notre souffle momentanément pour l’apparition finale et concluante de ce mirifique chef-d’œuvre de Dieu. Le jour est là, la nuit s’en va. Geneviève soupire doucement, me regarde et me dit :
-Et que dirais-tu si je t’offre un bienfaisant café pour fêter cet évènement ?

Je la regarde dans ses yeux bleus de mer et lui répond :
-Avec un grand plaisir et une joie immense .Je te remercie de m’avoir invité à rester chez toi cette nuit   et de pouvoir vivre cet instant présent dans ton jardin.
Remontant le minuscule sentier, tout à fait visible maintenant, je remarque les tales de fleurs soigneusement disposées épars ici et là. Des abeilles besogneuses entreprennent leur quart  de travail, la vie continue et de plus belle. Elles vont, transportant le pollen, remettre à cette nature son dû.

Main dans la main, Geneviève et moi saluons le geai bleu au faîte du grand pin.

Oui nous avons le droit de faire nuit pour cette étincelle si merveilleuse de la vie.

 

Pierre Dulude

Les Ailes du  Temps

Laval, 2 juillet 2012 


Interlude.

Interlude. dans Liens intermede3

Interlude.


Il y a, parfois ou fréquemment, des souvenances résurgents à l’esprit comme un éclair par une nuit torride et chaude d’été. Tout comme ce zig-zag bleuté-rose,  silencieux, dans l’obscurité, un rappel merveilleux m’est revenu à l’idée. Cette réminiscence glisse comme la goutte d’eau sur les herbes hautes vertes  champêtres. Un moment sublime s’immobilisant devant nos yeux émerveillés et se frayant un passage discret à l’oreille de nos cœurs. La toile de fond s’imprègne délicatement et doucement pour emprisonner l’instant climax de la scène tout comme, occasionnellement, on voit passer des nuages multiformes personnifiant de semblances  figures  imaginaires.

À l’apogée du soleil couchant qui incarne son déclin, au kaléidoscope de coloris s’interpose un horizon fardé de bleu et coulant dans l’eau d’un calme abasourdissant. Un voilier tergiverse cherchant des vents qui ont rabattu leurs ailes pour se soumettre à la  maîtresse exigeante de la brunante. D’un immaculé blanc le petit navire patine sur la surface miroitante de l’onde. Un effluve de lilas embrase l’air chatoyant déjà empli d’un tantinet soupçon de muguet. Quelques papillons volages virevoltent tout autour des bouquets de magnolias et d’impatiences.

Des cumulus s’agglutinent devant  l’astre déclinant et en cache quelque peu des rayons qui s’éclatent comme frappant un mur. L’effet surpasse le fantastique et le romantique par cette myriade de traits aussi bigarrés les uns que les autres.

Déambulant à allure lente, vitesse presque zéro, nous sentons la brise légère du soir nous envahir autant que la palette de couleur de la scène finale de fin de journée. La douce caresse des ailes des vents nous transporte une mélodie qui vient du  lointain  dans une enveloppe de soie. Les notes flottent dans les airs telles des feuilles de marguerites effeuillées .Nous croyons déceler l’Hymne au Printemps de Vivaldi. Nous marchons en direction de ce phare son-lumière. Les grives, chardonnerets et les pigeons dansent magiquement aux octaves. Plus nous approchons, plus la romance nous encercle et nous hypnotise. Bien campé près d’un bosquet de pommiers en fleurs blanches et roses, un quatuor à cordes s’exécute tout en harmonies. Le coup d’œil éblouit. Le soleil s’est mis de la partie pour offrir un éclairage digne de grands ensembles.

Ma compagne et moi, ébahis et ravis, nous nous installons sur un banc de bois à l’orée de cette salle de concerts improvisée. L’ilot compact dégage une apothéose des cordes qui vibrent aux centuples. Vivaldi en serait  heureux tout  autant que nous qui goûtons  à ce charme débordant de charismes. Avec les portées musicales nous pouvons entrevoir tout l’étal de fleurs printanières en notre imagination. Des hirondelles, tels des funambules, sur des câbles invisibles sillonnent les espaces vermillons de l’horizon. Les notes nous envahissent, nous harcèlent lorsqu’elles s’immiscent à notre ouïe. Un groupe de pigeons se dandinent aux sons aigus  des violons printaniers. Les archets torsadent les si et les fa comme une cascade dégringolant d’une roche pure et éblouissante. Nous en sentons la fraîcheur et les arômes qui se mêlent aux parfums des fleurs virginales de pommier.

La musique envahit toute l’espace et attire de plus en plus de personnes. Je regarde sur le fleuve, le voilier s’est enfin tiré de son mauvais pas d’immobilité. Il file à une certaine allure profitant des vents qui se sont accrochés dans sa panure. L’astre du jour  nous donne un répit, lui aussi, en exécutant des pas de danse sur les flots apprivoisés par la coque du minuscule navire. Des goélands fanfarons  et frondeurs volent, comme figés, dans les airs. Ils escaladent les marches, escaliers de l’air ambiant. À la fin de la romance, le quatuor termine en beauté ; aux applaudissements chaleureux des nombres spectateurs. Ma compagne et moi nous nous jetons un mince regard de tendresse. Un maître de cérémonie nous entraîne dans un petit laïus de circonstance :

-Merci mesdames et messieurs; merci. Nous allons faire une petite pause, un interlude, mais en attendant voici un autre quatuor que vous apprécierez j’en suis sûr. Ce sont des artistes tout à fait hors du commun, merci et nous revenons dans un instant.

Le fleuve est maintenant désert et le soleil en profite pour nous donner le tempo.

Sortis, de on ne sait où, quatre personnes en chaise roulante s’installent  devant nous. Ma compagne et moi, intrigués, nous reluquons la scène avec beaucoup d’interrogations dans nos yeux. Des aidants  fixent les violons des  paraplégiques en leur demandant s’ils sont confortables. Les spectateurs étonnés, autant que nous, attendent la suite. Une fois leurs instruments bien en place un chef d’orchestre leur fait signe que les premières mesures vont débouler. D’un signe de tête les musiciens se disent prêts. Et en avant la musique! Sur les premiers accords le groupe interprète l’Été de Vivaldi, presto. Magnifique ! Deux d’entre-eux utilisent leur bouche pour soutenir leur archet et les deux autres ; un bras et le dernier ses pieds. Tout à fait spécial mais, OH quelle performance ! L’hymne s’agrippe aux ailes des lueurs du théâtre de cette soirée de fin de printemps. Un vol d’outarde en ‘’V’’ passe à la surface du fleuve toujours aussi loquacement taciturne mais en toute splendeur. Je songe à Verlaine :

Les sanglots longs des violons de l’automne
blessent mon cœur d’une langueur monotone.
 »

Mais je n’y vois aucune tristesse bien au contraire une joie immense. Une joie imperturbable de voir et de contempler ces quatre musiciens dans leur corps difformes nous exhiber leurs talents si sublimes. Le temps s’est stoppé net et nous entraîne dans sa spirale sinusoïdale. Les parfums des fleurs environnantes viennent se fondre dans le jeu vertueux des artistes aux jambes rondes de métal. Pour des musiciens handicapés ils jouent si bien que la musique coule fébrilement de leurs instruments. La tension est palpable tellement que c’est  de toute beauté. Les hirondelles se fusionnent aux notes  des  ludiques. Terminant en toute splendeur leur pièce, les exécutants sobres saluent la foule de clignement  de la tête et affichent un ample sourire qui contient toutes les merveilles du monde. Nous, les spectateurs nous applaudissons à tout rompre. Les ‘’bravos’’ et les ‘’fameux’’ éclatent en nos bouches. Nous nous levons de nos sièges et nous ovationnons le quatuor prodige.

Sur le long fleuve tranquille, un immense navire de croisière arrive de l’est. Sa silhouette sensiblement blanchâtre longe la côte vaillamment.
Accompagné du cercle rougeâtre, seul dans le ciel  maintenant les nuages s’étant enfuis, la scène s’apprête à recevoir les futures intonations des quatre musiciens toujours prêts à exécuter une autre aubade. Et, après le signe de leur chef de pupitre, ils entament la chanson thème du film Titanic : ‘’My heart will go on’’. Le temps se cristallise, encore une fois, comme un peintre qui immortalise sur sa toile un plant de cœurs saignants en effervescence.

Les notes claires émergent des coffrets en bois reluisants aux rayons bourgognes du soleil.

Je regarde à ma droite et vois deux personnes âgées, main dans la main, essuyant une larme passagère sur leur joue. Le bateau scintille de ses feux d’apparat et de  fête déteignant sur la lumière condescendante du coucher de soleil. Le dernier solo de l’alto étire une note tel un chant d’archange dans le paradis. L’écho de sa note emplit l’air  débordant de silence respectueux de toute la galerie. Son archet glisse doucement et tendrement sur la corde et la note s’éteint en Lumière. Combien de secondes avons-nous attendus pour applaudir ? Cinq ? Dix… mais lorsque ce laps de temps s’est évanoui, spontanément tous nous nous sommes levés en guise de respect et d’admiration. De leurs amples et chaleureux sourires les virtuoses nous saluent tout heureux de nous avoir fait plaisir et, réciproquement, de s’être fait  plaisir. Lorsque les derniers claquements de mains se sont tus, le premier quatuor reprend sa place devant nous.

Le violoniste principal nous lance :

-je voulais vous offrir, mesdames et  messieurs, ce petit intermède musical pour votre bon plaisir. N’est ce pas qu’ils sont merveilleux?

Nous applaudissons encore et encore. Nous voyons les quatre  personnes en chaises roulantes s’installer dans un petit coin bien à eux; toute ouïe et toutes oreilles ouvertes.
Le quatuor se prépare à exécuter une autre pièce de leur répertoire. Nous attendons avec hâte, encore une fois. La pénombre s’installe confortablement nous camouflant certains détails visibles à la lumière. Les réverbères prennent leur tour de garde et les oiseaux se sont enfouis dans leur chaumière .Le navire, sur le fleuve, continue sa trajectoire vers la grande ville .On le voit, tel un fantôme, s’éloigner  dans la cascade de couche d’obscurité. La lune vient de grimper à son zénith; elle s’est parée de sa robe d’argent sertie de perles jaunâtres. Le premier violon  bat la mesure et le quatuor entame Claire de Lune de Debussy. Ma compagne et moi en profitons pour nous rapprocher encore plus. Pure coïncidence ? Hasard ? Le ciel s’est habillé d’une mante étoilée tous azimuts.  Les notes gambadent entre les constellations; nous écoutons religieusement. Un nuage passe devant la sentinelle de nuit et il ressemble à un ange qui flottille entre deux espaces. Sur le dernier crescendo je regarde l’astre de nuit nous sourire à pleins cratères.

Le concert terminé nous quittons, tous enchantés, la salle de récital improvisée. Nous croisons les gens en chaise roulante et je m’adresse à leur responsable :

– Bonsoir et merci  pour ce bel intermède. Pouvons –nous faire quelque chose : un don peut-être ?

Il me serre la main et me réponds :
-Merci, non .Nous nous disons que nous avons reçu gratuitement; nous donnons gratuitement.
Je serre la main à tous les membres du quatuor qui sont d’emblée très heureux d’avoir des admirateurs.

Dans mon esprit j’enferme ce moment et l’utiliserai à escient dans des temps opportuns dans ma vie. Nous déambulons, maintenant ma compagne et moi, main dans la main vers notre destinée et notre futur. Nous rappelant le quatuor des paraplégiques. Ils exercent leurs talents à leurs capacités; pourquoi ne ferions-nous pas de même ?

Pierre Dulude
Les Ailes du  Temps,

Laval

17 juin 2012.

Servir.

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Servir
(Travail, AA, etc.)

 

Le début des années quatre-vingt(80) annonce une nouvelle vie. Une nouvelle épopée dans mon cheminement. Maintenant que je ne consomme plus ni alcool ni drogues, tout est à refaire, à rebâtir et recommencer mais pas avec les mêmes valeurs intrinsèques d’avant ma chute. Plus question de vouloir obtenir à tout prix le summum dans tout et d’aller au-delà des limites. Donner au temps de prendre son temps me disait Jacqueline  dans nos conversations. Se donner le temps de réfléchir, de penser et de méditer. Et avec mes quelques visites au Monastère : se donner le temps de contempler.
Se donner, aussi, le temps d’apprécier le beau et la beauté. Ne plus chercher le mal partout mais bien rechercher la Lumière partout et en tout. Car la laideur n’existe pas ce n’est que la beauté qui existe sous toutes ses formes. Et, de plus est, aider les autres à dépasser leurs peurs et leurs limites émotives. Écouter les autres; leurs doléances et chagrins.

J’ai bien quelques emplois ici et là et comme le dit le dicton populaire : cinquante-six métiers, cinquante-six misères (laveur de vaisselle, peintre en bâtiment, aide-ménager, commis, etc…) mais c’est la vie. Il y a toujours de belles rencontres éclairantes.

À la suite d’études à l’Université de Montréal, en toxicomanies, j’obtiens un emploi de thérapeute dans un centre de réhabilitation pour alcooliques et toxicomanes. Là le Seigneur m’a fait voir de toutes les couleurs pour me montrer quels ravages l’alcool, les  drogues et les médicaments font sur les êtres humains.
Un  certain soir un homme arrive et veut faire une thérapie. Il se sent pris d’angoisses profondes; il est dans un état très dépressif. Nous lui donnons une chambre et lui conseillons de se coucher et de dormir. Pendant la nuit  il profite qu’il n’y a pas  de surveillance et s’enfuit. Aux petites heures du matin nous recevons un  appel de la police de Montréal et ils  nous disent qu’ils ont trouvé notre homme et sur lui il avait une facture venant de notre centre. Nous leur disons que ce monsieur s’est bien inscrit, la veille, pour une thérapie mais qu’il avait quitté le centre en pleine nuit .Les policiers, alors, nous affirment qu’il s’est suicidé dans une chambre de motel aux petites heures ce matin-là. Tout un choc !

Combien d’autres cas comme celui-là m’ont marqué ? Un grand nombre. Des  mutilés, des suicidaires, des gens complètement défaits, des gens en manque; manque d’amour, d’alcool, de drogues, de médicaments, de Dieu, etc…) Le désespoir de ces  gens est palpable. Nous voudrions tous les sauver et leur dire qu’il est bénéfique de se libérer  de ces fléaux…mais nous ne sommes pas des sauveurs et si nous essayons de jouer au sauveur c’est nous –mêmes qui allons nous couler.
Cet emploi n’a pas été de longue durée (10 mois); par veine, car j’en étais rendu à l’épuisement professionnel .Mes émotions avaient pris le dessus et je me sentais en danger. Toujours protégé par le Père, j’ai quitté ce poste juste à temps. Je ne pouvais plus continuer car la rechute dans l’alcool se faisait sentir. Ma mission à cet endroit était terminée. Je me sens comme un soldat blessé après d’âpres combats. Un repos m’est nécessaire pour entreprendre d’autres batailles contre le mal et les ténèbres.

J’ai une nouvelle compagne et nous filons le soi-disant parfait amour. Comme bénévole je vais faire de l’écoute téléphonique pour les A.A. à Montréal une après-midi par semaine, quatre heures à toutes les fois. J’ai entendu là des cas désespérés. Ce que j’appréciais c’est l’anonymat. Nous ne savions pas à qui nous nous adressions et ces gens, de leur côté, ne savaient pas à qui ils parlaient .Pour moi ces voix c’étaient des voix célestes, celle  du Christ , qui nous criait sa souffrance .Fallait écouter. Je me disais : ‘’ je viens chercher mes réponses ici ‘’. 

Nous avons à écouter et parler le moins possible car ce sont eux qui ont besoin de nous mais oh combien ! Nous avons besoin d’eux. C’est à cette époque, aussi, que je m’adonne à la photo. Prendre des photos et en faire le développement en chambre noire .Pour moi c’est de la création; allier connaissances et théorie tout en exécutant des œuvres d’art. J’aimais travailler le noir et le blanc, les jeux d’ombre et de lumière.

Nous déménageons, ma compagne et moi,  dans les Laurentides pour goûter la Paix, la sérénité et le calme nécessaire pour  me remettre d’aplomb et repartir vers d’autres missions.

Dans les décors enchanteurs et sublimes campagnards d’Arundel (non loin de Mont-Tremblant) la santé se refait. Nous avons, ma compagne et moi, deux fils. Et j’applique pour  un emploi dans un centre d’accueil pour jeunes délinquants (13-18) que j’occuperai pendant près de trois(3) ans. Là, encore, il m’est difficile ne pas permettre à mes émotions et à mon attachement de ne pas prendre le dessus .Ces enfants ont un besoin insatiable d’amour. J’en ai à revendre. Leur comportement déteint sur eux comme la pluie au passage du soleil. Ils sont beaux, ils sont jeunes et prometteurs malgré les affres de leur passé. Il n’est pas trop tard pour leur montrer le chemin et les diriger tout en semant des valeurs positives si souvent absentes dans leur petite vie déréglée.

Endroit de prédilection pour le semeur de Lumière  et les résultats ne nous appartiennent pas .J’ai fait mon boulot; mon tour de garde est fini. 

Je laisse cet emploi et me retrouve pour quelques mois au chômage; encore, mais ce n’est que temporaire. Il y a toujours à entrer en ligne de compte les réunions A.A. mais je ne suis pas régulier .Il y a les gens à écouter et à consoler par saccades.

En 1988 je déniche un emploi de concierge à Ville de Laval, je reviens à mes anciennes amours : Laval. J’ai à m’occuper d’un immeuble à logements (115 appartements) (complexe de trois(3) immeubles) de quinze étages qui prennent réellement tout mon temps.

Je ne suis plus en relation d’aide pour changer .Le mot d’ordre est : servir. Servir des locataires en nettoyant et en donnant un service quasiment jour et nuit car nous étions dérangés souvent pendant la période nocturne. Des problèmes surgissaient à toute heure du jour, aussi, qu’il fallait régler. J’ai fait quelques séjours à la Trappe d’Oka. A.A. ; j’avais délaissé mais en 1991 nous avons mis sur pied un groupe d’aide : Le Gîte : meeting A.A. pour alcooliques.

Combien de personnes ont eu la vie sauve avec ce groupe ? Dieu seul le sait et ce groupe ne m’appartenait pas .De plus en plus dans ma vie je vis le détachement du matériel et des possessions autant que des personnes.

Un troisième fils vient au monde. Je garde cet emploi pendant huit(8) ans.des gens m’ont déjà demandé comment j’ai fait pour tenir si longtemps et je répondais :- les enfants d’abord les parents et leurs rêves ensuite.
Apprendre à servir et souvent, sans récriminer. Toujours recommencer les mêmes travaux, les mêmes gestes du matin jusqu’au soir. Je lis encore et encore la Règle de Saint-Benoît qui me suit  toujours. En 95, lassé et découragé, par un beau matin de décembre je fais comme un renouvellement de ma Foi. Je me dis :
-Aujourd’hui je vais faire mes travaux comme si je recevais le Christ en personne. Je me suis mis à astiquer, frotter, laver, polir, et  décrasser  comme pour recevoir un personnage très important.

Et la première personne qui est entrée dans l’édifice, ce matin là,  a été une enfant d’une douzaine d’années qui m’a fait la remarque de la propreté des lieux ; j’ai compris le message.
Suite à quelques mésententes avec mes employeurs j’ai été congédié mais ce fut une bénédiction du ciel. Il y a eu procès  au tribunal du travail, compensation monétaire et départ. Je ne voulais pas retourner travailler à cet endroit .Mission terminée là aussi .Les enfants grandissaient .Je me devais de retrouver un emploi. Je suis retourné aux études ;en informatique. Après l’obtention d’un certificat en gestion de réseaux je me suis mis à la recherche d’emploi. Vu mon âge avancée (51 ans) il y a eu des difficultés à me replacer sur le marché du travail. J’ai commencé à donner de la formation, à enseigner à des gens de tous les âges l’informatique et la bureautique. J’aimais enseigner, car lorsqu’on enseigne on peut se permettre, aussi, de faire passer des valeurs positives et de Lumière. L’occasion se présentait à toutes les fois  et en même temps je servais ces gens par mes connaissances. J’ai fait  ce travail pendant plus de dix ans.

En 2006, tout s’écroule à nouveau – le Seigneur a donné, le Seigneur a enlevé- encore une fois .Je me retrouve sans emploi (je fais des ménages de cliniques médicales) et je perds mon dernier contrat. J’arrive à soixante ans et me retrouve, encore, une fois au chômage; dans la même situation d’y il a vingt sept ans. Je prends conscience que Dieu veut me faire voir qu’il  n’y a que Lui.

Quelques années auparavant, ma compagne de vingt-trois ans de vie et moi nous nous séparons; incompatibilité? Les enfants sont assez matures pour la séparation. Je continue de vivre avec deux de mes fils qui sont au secondaire. Et arrive 2006 : année de détachement de tout ce qui est temporel et terrestre. Je m’inscris à l’aide sociale et nous vivons qu’avec un minimum de matériel. Mes deux fils ont des emplois et paient leur part (minime).C’est un choix de vie et nous nous contentons de peu, de très peu. 

Pour ma part, en cette année 2006, je vis profondément une remise en question. Je songe souvent à aller au Monastère de Saint-Benoît du Lac mais ne m’y résout pas dans l’immédiat. Je recommence à faire de l’écoute téléphonique et à Laval et à Montréal. Je m’occupe, le vendredi soir, d’un groupe A.A. à Montréal et j’écris. J’ouvre un blog sur internet  et y envoie quelques textes par mois. Prose et poésie, tout en beauté et Lumière.

De fil en aiguille, de rencontres en rencontres, je retourne au Monastère en octobre 2007. Comme pour arriver à une certaine conclusion de ce que j’ai vécu pendant toutes ces années. Je reviens dans la Maison de Père qui m’accueille à bras ouverts. Je fais la rencontre d’un moine (Père Carette) qui m’écoute religieusement .Je lui parle d’humilité et de mon cheminement spirituel. À la fin de notre conversation, spontanément, il me prend dans ses bras et me dit : -‘’ Re-bienvenue mon fils; tu es chez toi ici’’. Je retrouve, après dix-neuf ans d’absence le Père, les chants grégoriens, les Offices et les frères moines et, aussi, la Règle de Saint-Benoît.


Lorsque je reviens à la maison je me mets à la recherche d’un conseiller spirituel proche et disponible. Je me souviens que dans mon adolescence je rencontrais à l’occasion un Père des Missions Étrangères qui venait régulièrement à l’école nous enseigner la Morale Religieuse. Je vais sur internet et cherche le numéro de téléphone des Missions Étrangères non loin de chez-moi. Je prends rendez-vous avec le Père Florent Vincent, prêtre et missionnaire qui a passé cinquante ans de sa vie au Japon. À notre première rencontre le contact s’est fait en Esprit et en concorde. Il m’a accueil dans la maison de Missions Étrangères comme un frère ; un des leurs. Le Père Vincent  qui arrive  à quatre-vingt ans est un sage .Il me parle, après lui avoir dit ce que je vivais, de la Parabole de l’enfant prodigue. Nous nous sommes mis d’accord sur des rencontres une fois par semaine pour un certain temps; par la suite nous verrons. Le dimanche je vais à la messe  aux Missions Étrangère et je renoue avec la liturgie simple et accueillante.
 

En 2008 je me demande si cela n’existe pas quelqu’un qui veut vivre sa spiritualité et qui pourrait être rattaché au Monastère de Saint-Benoît du Lac. Encore une fois je retourne sur internet et chercher sur le site web de l’Abbaye. J’y découvre : oblation. Il y a une adresse courriel et j’écris. C’est le Père Carette qui est responsable des Oblats. Sur l’instant je ne me doute pas que c’est lui qui m’a reçu en 2007. Il m’invite à une rencontre des Oblats qui aura lieu à Montréal en avril (2008) et je consens à y assister. Mais ce n’est qu’en 2009, après une très mûre réflexion car, j’y vois un geste important, que je fais officiellement ma demande de devenir Oblat Bénédictin rattaché au Monastère de Saint-Benoît du Lac. À cette époque je commence des séjours de plus en plus fréquents au Monastère. Une trentaine de jours en 2009, environ le même nombre de jours en 2010 et en 2011 plus de soixante jours. J’y donne de mon temps, énergie et appui à la communauté. Apprendre à servir dans la joie et reconnaître dans les hôtes le Christ. J’y travaille au réfectoire de l’Hôtellerie  et aide pour divers travaux tout en suivant à la lettre les Offices du matin jusqu’au soir ; je suis chez moi dans la Maison de Dieu. Apprendre à servir en toute humilité et abnégation.

 

Donner sans espoir de retour et recevoir sans espoir de pouvoir rendre la pareille

 

Suite….Le détachement….

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        Obéissance
(Cadets, armée, écoles, travail)

OBÉIR DE BON COEUR

14 -Pour que cette façon d’agir soit agréable à Dieu et douce aux hommes, il faut faire ce qu’on ordonne sans peur, sans retard et sans mollesse, sans murmurer et sans refuser.
(Règle de Saint-Benoît, chap. 5)

N’étant pas un élève modèle, du moins c’est ce qu’on cherche à me faire savoir, je suis toujours en dessous de la moyenne ; le premier de la queue selon l’expression populaire. Pour moi les acquisitions de connaissances académiques ne sont pas de mes motivations de tout acabit. Le  primaire et aussi le secondaire seront jalonnés d’échecs en échecs. Je dois redoubler des années plusieurs fois  (5e et 7e) avant d’obtenir le ‘’ droit’’ d’aller au secondaire. Ils m’ont fait ‘’monter’’ par charité disaient-ils. Mais je ne m’en offusque pas trop momentanément. Je me plie aux volontés des directions d’école appuyées par mes parents. J’obéis. Mais cette obéissance recèle cette révolte, souvent bien enfantine, qui couve sous un amas de haine, de ressentiments et de vengeance.
Je suis un enfant très sensible et au moindre heurt je pleure. Je me construis une carapace qui ne me sert qu’à me rendre encore plus vulnérable aux autres.

Et que dire des expériences douloureuses subies pendant bien des années; j’en ai fait le bilan de tout cela mais non dans un sens d’apitoiement sur moi-même  mais dans le sens d’apprentissage. J’ai pardonné aux gens qui m’ont éduqué et qui m’ont fait subir ces affres.

Comme ce professeur de 5e qui me demandait de lui dire comment écrire  12 en chiffre romain. Il avait dans la main une verge (mètre), j’en avais une satanée peur de cette verge, je me suis trompé et je lui disais douze : 12. ‘’En chiffre romain -me disait –il- et je répétais 12 et non XII  alors il  me faisait claquer sa verge sur le bras gauche jusqu’à ce que j’en pleure à chaudes larmes. Et il continuait au grand rire de mes compagnons de classe. Beaucoup de gens vont dire – mais ça n’a pas de bon sens etc.….- moi je dis oui ça du bon sens!  Aujourd’hui je peux lire les chiffres romains dans toute leur splendeur. Combien d’expériences comme celle-là ai-je vécues ? Plusieurs. Mes émotions sont à fleur de peau et pour moi je prends très mal mes échecs …avec le temps.

J’aime le français, l’histoire, la géographie et la religion par contre les mathématiques sont un cauchemar. Je n’y comprends absolument rien .Combien d’heures ma  grande sœur  m’explique le phénomène des fractions et de la règle de trois(3)? Je ne vois pas et pour moi cela relève du chinois traduit en japonais .Je ne m’intéresse pas aux matières scolaires et j’ai hâte que les journées se terminent à l’école .En revenant à la maison je me plonge les yeux et l’esprit  dans les bandes dessinées (Tintin) à l’exagération. Je fuis dans ces albums illustrés.
Pour ma deuxième 5e année nous avons comme   professeur un homme très religieux et ça me plaît. Il nous parle souvent de Jésus, de la Bible et des Saints. Il me vient en mémoire la visite d’un frère Franciscain, un jour. Sa coule brune avec son cordon ainsi que ses sandales m’ont vivement impressionné, j’ai fait la demande d’aller m’inscrire à  leur monastère-école. Son discours sur saint François d’Assise et sur Jésus m’ont marqué; j’avais onze ans à l’époque mais j’avais un petit handicap je souffrais énurésie nocturne et ce problème me gênait au plus haut point (il me suivra jusqu’à l’âge de seize ans)

Et je vois dans cette lacune mon empêchement d’aller dans cette communauté; j’ai donc refusé. Il y avait la gêne, aussi, devant mes frères et sœurs qui en faisaeint mention à tout bout de champs.

J’ai vécu, aussi, un problème d’inceste avec mon père dans ces années fragiles. Je ne m’étalerai pas  sur ce sujet seulement que pour mentionner que je vivais de peur, de honte et de culpabilité. J’ai pardonné, non du bout des lèvres, mais du fond du cœur…..’’Père pardonnes leur car ils se savent pas ce qu’ils font.’’

Arrivé au secondaire, toujours non intéressé par les études que nous bâclions vitement, je m’inscris au Corps de Cadets. Je trouverai là des motivations et des raisons d’apprendre, à vivre et à me valoriser moi qui me déprécie tant. Avec le temps j’ai déchanté mais j’aime l’uniforme, les enseignements et la discipline. Il y avait toujours de la place pour les humiliations mais qui forgent le caractère. Nous apprenions à obéir et à exécuter les ordres. Nous apprenions aussi  à nous  débrouiller avec ce que nous avions sans trop récriminer. Les étés nous allions au camp militaire à Farnham(en Montérégie).

Sept semaines d’entraînement, sept semaines à vivre dans la discipline et en compagnie de jeunes de mon âge. Apprendre à obéir  dans l’immédiat. Il fallait savoir écouter. Les cours donnés sont un trésor d’apprentissage. Il est vrai que je me sentais chez moi et j’étais très intransigeant. Mais surtout, surtout, éloigné de la maison paternelle pendant tous ces jours. Car nous ne vivions pas une très grande sérénité dans le foyer familial. L’armée m’a donné une certaine forme de famille malgré les déboires de certains et certaines. Avec les quelques années que j’y ai passé là je suis devenu le commandant de mon corps de cadets et été décoré. Ma saga s’est terminée sur une très mauvaise note mais qui m’a servi de leçon le reste de mes jours. On m’avait promis, comme à tous les commandants de corps de cadets, l’ultime récompense : le voyage à  Banff en Alberta. Je n’y suis jamais allé sous prétexte que j’avais plus de dix-huit ans (c’est ce qu’on me dit).Injustice et mensonge. Cet affront m’est resté dans la gorge bien des années et recouvert de rancune. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai compris le sens de cet épisode. Mes effronteries m’ont amené à ma récolte : tu récolteras ce que tu as semé. Qui sème le vent récolte la tempête. Belle leçon de vie.

Et les belles années du secondaire ont fondues comme neige au soleil, il était maintenant temps de s’introduire dans le marché du travail. Cette phase ne s’est pas faite sans heurt et désagrément. Après un emploi gris et terne de fonctionnaire d’une durée de  quelques mois je me suis engagé comme pompier à Ville de Laval. Là, je devrais combattre un ennemi terrible : le feu. De soldat de l’armée je passe donc à soldat du feu. Tout en se forgeant le caractère, là aussi, nous apprenons à lutter contre ce fléau dangereux. Il fallait toujours être sur nos gardes et être prévoyant tout en pensant à nos compagnons et travailler en équipe. J’ai été blessé  quelques fois, des choses mineures. Je n’aime pas l’atmosphère des casernes de pompiers, je suis un solitaire et, pour moi, j’aime mieux travailler en silence et dans le calme. Je suis resté à l’emploi de Ville de Laval  cinq (5 ans).

En 1972  je m’inscris à un cours d’officier (lieutenant) dans la réserve de l’armée Canadienne qui se déroule  à Farnham et ensuite Valcartier (Québec) pendant  tout l’été. J’ai laissé mon emploi de pompier et j’ai entrepris ce cours. J’y ai vécu à ces endroits une aventure fantastique. Diriger des hommes n’est pas une sinécure. Au départ il faut les aimer et les considérer car c’est avec eux, s’il y avait combats ou luttes, que nous irions. La confiance doit régner et le respect ne s’achète pas ; il se gagne. Les qualités humaines et humanitaires doivent être prépondérantes. Comme l’expression le dit si bien : j’aimais tellement cela que j’en mangeais ! Nous avons vécu pendant ces huit semaines un esprit de fraternité hors limite.

Avoir l’esprit de commander est un art qui s’apprend et se pratique. Mais un bon commandant doit savoir obéir s’il veut bien se faire obéir à son tour et c’est par l’exemple qu’il doit le faire. Il doit savoir écouter s’il veut se faire écouter. De retour à la vie civile, en septembre, je m’inscris pour obtenir mon diplôme de secondaire cinq (V) ensuite une année plus tard aux études collégiales et, enfin, à l’université; en sciences-politiques. Là j’y découvre un autre monde : le monde. Je sent que dans  mon parcours académique j’accuse un retard immense et je me dois de le combler. Je lis, lis et relis des centaines de livres, volumes, bouquins, brochures, textes sur tout et sur rien. J’écris, et réécris. Je vais à l’extrême de mes capacités et m’épuise. Mes résultats académiques ne s’améliorent pas. C’est de moindre importance.

Je suis à ces études sur le tard. La majorité des étudiants sont dans le début de la  vingtaine et j’en ai vingt-six. En fait c’est à cette période ou je consomme drogue et alcool à outrance. L’été j’ai des emplois d’étudiant avec l’armée (réserve) (enquête sur la pollution par le bruit (qui a donné les murs qui longent l’autoroute 15 à Montréal), commandant de peloton avec des jeunes étudiants) et le reste de l’année des cours à l’université.

Mon côté rebelle prends le dessus et je milite dans les organisations étudiantes. Après deux ans j’abandonne l’université et va rejoindre les rangs des militants dans les organisations populaires et communautaires à Montréal. Nous combattons, du moins nous essayons de combattre, les injustices sociales. Chômage, aide-sociale, petits travailleurs, défavorisés, etc. Nous apprenons la misère humaine et comment la soulager. Après quelques années de ce manège, et surtout en surconsommation d’alcool et de drogues je me retrouve en plein centre des luttes dures ouvrières au Québec dans une centrale syndicale très connue. Je suis directeur de grève et je me demande sérieusement ce que je fais dans ce marasme social, politique et épuisant. J’hérite du dossier d’une compagnie (Cadbury (1978) qui ferme ses portes et laisse à la rue plus de 500 travailleurs et travailleuses .Le désespoir est notre lot au quotidien. Encourager, lutter, essayer de convaincre, négocier, mobiliser; rien n’y fait la direction de la compagnie ferme les portes en novembre de 78.

Au bout de six mois de ce train d’enfer : grèves, piquetage, débrayage, négociations je perds mon emploi (n’ayant pas de permanence) et me retrouve encore une fois  au chômage. Nous sommes en 1978. Ma descente aux enfers, commencée depuis quelques années va aller en crescendo et tout au haut de la pente pour en redescendre avidement et abruptement dans une course effrénée vers le bas.

Découragé, battu : je me sépare de mon épouse après sept ans de mariage, j’ai accumulé des dettes immenses, je ne paie plus mon loyer ni mes créanciers. Je ne possède plus mon jugement logique et rationnel. Je n’ai plus d’emploi et je ‘’végète’’ comme une âme perdue et en peine .Je déménage, je ne sais plus combien de fois, partout et nulle part. J’avais besoin d’aide mais me refusais à tout secours. L’alcool m’a vaincu.

Quelques fois je me demande comment se fait-il que je sois encore en vie. Pour moins que tout cela quelqu’un se serait enlever la vie .Je devais vivre ! Pendant toute l’année 1979 – après un déménagement catastrophe à Sainte-Lucie des Laurentides – seul et isolé avec mon mal et mes récriminations je panse mes plaies et mes blessures, intellectuelles, mentale et spirituelles.   Je redéménage à Montréal et je  vis comme un itinérant mais avec  un certain ‘’luxe’’. J’ai toujours un toit sur la tête mais ne mange pas à ma faim. J’ai connu la faim.la soif le froid, l’insécurité, les peurs, la solitude et l’abandon; autant que le rejet.
Je quêtais dans les bars et les brasseries mes bières et mes cigarettes, je ramassais des mégots de cigarettes sur la rue. Le bel officier et l’universitaire est devenu un  itinérant et je n’avais qu’un pas à faire pour me retrouver sur un banc de parc; j’y ai songé souvent. Le Seigneur avait d’autres plans pour moi. Par chance !


Le Seigneur a donné……le Seigneur a enlevé.( Voir Chapitre : 16 décembre 1979)

…suite les années  »80 »

Le Monastère .

Le Monastère . dans Liens Saint-Benoit_IMG_1439

 

22 août 1980
(Monastère de Saint-Benoît du Lac)
(Enfant prodigue)

‘’ Ne rien préférer à l’Oeuvre de Dieu ‘’

Depuis bientôt deux heures  nous roulons en direction ouest sur l’autoroute 10 vers le Monastère de Saint-Benoît du Lac. Mes compagnons, des A.A. eux aussi, en sont des habitués. À chaque année ils vont faire leur séjour-retraite .Ils m’en parlent comme d’un endroit prodigieux et très spirituel. Je suis anxieux de voir. Débouchant sur le chemin principal qui nous mène à l’Abbaye, nous apercevons la grande Tour du Clocher trônant  de toute sa splendeur. L’architecture rappelle un château du moyen –âge .Je suis conquis par les lieux. Mes yeux n’arrêtent pas d’observer tous les moindres détails des pierres, des formes  et des briques. Nous entrons à la porterie et l’agencement des briquettes me fascine. Juvénal, le mari de Jacqueline, m’amène voir le cloître public. Oh  merveille ! Avec ses lucarnes et  ses fenêtres dégobillant une lumière éclatante mais aussi blafarde de fin d’après-midi d’août. Ma première impression en est celle de l’enfant prodigue qui revient à la maison de son père, et ce, depuis son départ précipité pour aller vaquer dans un monde de perdition.

Je dis à Juvénal en attendant notre inscription :
-C’est ce que je cherche depuis tant et tant d’années. Mes surprises iront de sauts en soubresauts. Je n’en finis pas d’être étonné.

On nous alloue nos chambres. Arrivé à la mienne  je m’empresse de lire les consignes écrites dans un document étalé sur mon petit bureau. À ma gauche, sur ce pupitre il y a la Bible et à droite une copie de la Règle de Saint-Benoît. J’y jette un coup d’œil et une phrase vient s’imprégner dans ma mémoire : ‘’ Ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu ‘’ je  désire en savoir plus .Je regarde, aussi, l’horaire des Offices. On commence, ici au Monastère, à prier à 05 :00 heures du matin; ma première réflexion est de me dire que c’est une heure très matinale, enfin on verra-me dis-je. L’heure du souper arrive et nous nous dirigeons tous vers le réfectoire des Moines qui se trouve à l’extérieur; dans le vieux Monastère. Nous passons sur une passerelle en bois et nous entrons dans un bâtiment qui n’a d’égal en âge. On nous dispose au beau milieu de la pièce et les Moines, eux, sont assis tout autours de cette pièce tout en nous encadrant. C’est…..impressionnant et à la fois sécurisant. Au signal, nous sommes déjà tous debout et attendons, les moines entrent et s’installent. Le Père Abbé commence le Bénédicité et les Moines répondent en chantant. Merveilleuse impression. Encore au signal nous nous assoyons et commençons le repas. Un Moine, isolé, commence la lecture de textes du jour. C’est le silence, personne ne parle, nous n’entendons que les cliquetis des ustensiles et le déplacement des plats sur les tables. C’est révérencieux et respectueux. Je jette un regard, par curiosité, de ces hommes adossés au mur et qui sont dans ce Monastère probablement depuis des années. Une pensée me vient à l’esprit :

-Comment font-ils ? Pourquoi sont-ils ici ? Qu’est ce qui les motive ? Nous sommes en 1980 n’ont –ils pas été ‘’victimes’, de la révolution sociale et religieuse des années ‘’60’’ au Québec. Je fixe un vieux Moine qui prend tout son temps à replacer sa serviette de table. Plus lent que ça …..Je vais avoir beaucoup de questions à poser je le sens .J’espère trouver mes réponses. Elles viendront ces réponses tout au long de cette fin de semaine. Après le repas nous rendons les Grâce toujours en chantant en grégorien : magnifique !

Dans la soirée, l’animateur de la fin de semaine nous explique le déroulement des prochains jours. Il nous invite à assister aux offices qui se tiennent dans la Chapelle Abbatiale. Il nous dit qu’à 19 :30 il y aura les Complies et nous explique un peu le sens de cet Office. Ensuite vers 08 :30 il y aura rencontre avec partage d’un membre A.A.

Je n’hésite pas et à l’heure prévue je vais à la Chapelle. Les Moines sont installés dans la Nef dans leurs stalles désignées et l’Office commence. Je me sens transporté dans un autre monde. Un monde de Paix et de Prière. Le ton sobre des chants grégoriens est divin. Après chaque prière ils se lèvent et font une révérence et s’assoient à nouveau pour entreprendre le reste des psaumes.  À la fin c’est le Notre Père et la Bénédiction du Père Abbé. Ce monde me fascine, m’éblouit, m’emporte et c’est comme un nouveau baptême.

Après la réunion A.A. je me retire dans ma chambre et lit tout d’un trait la Règle de Saint Benoît. On le dit :
-Si une fois tu lis cette Règle elle te restera imprégné dans ton cerveau jusqu’au jour de tes derniers jours.
J’y crois .Ma soif insatiable de vouloir connaître m’a envahie. Je relis des passages de la Règle surtout sur le Chapitre qui parle d’humilité. Je sens que j’ai beaucoup de travail à faire sur ce point là. Une journée à la fois me dis-je .Je saisi la Bible et tombe sur la Parabole de l’Enfant prodigue. Je me dis :
-Mais tout cela, là et maintenant, s’applique à moi. Merci Seigneur !
Je suis venu, aussi, pour cette fin de semaine, pour une raison bien simple. On m’a suggéré de faire les Étapes 4 et 5 de la Méthode des A.A. : faire un inventaire moral et confier cet inventaire à Dieu, à nous –mêmes et à une autre être humain ; en fait  faire notre confession générale. Et quelle est le plus bel  endroit pour procéder à cette confession qu’avec un Moine dans ce Monastère  qui est lié par le secret. Le lendemain je ferai cette démarche. Dans l’après –midi j’ai effectivement rencontré un Moine pour en faire mon confident du moment. Quel soulagement !

Depuis toutes ces années que j’enfouissais dans ma tête toutes les maux qui s’étaient accaparés de moi. Depuis tout ces temps où je me laissais emporter par un comportement néfaste et destructeur. Des agissements de névrosé et névrotique qui n’avait aucun respect pour personne ni même moi-même. Affliger de la douleur à mes proches, mentir, voler, manipuler blasphémer, colère et haine ; sans Foi ni Loi. Je confie à ce Père Monastique tout mes désarrois, ma peine et mes regrets. Contrit je demande l’absolution et en larmes je me mets à genoux. Le bon Père m’absout et me suggère d’aller à la Chapelle réciter un Notre Père et de  remercier le Père  de m’avoir conduit jusqu’à Lui. C’est ce que je  fais à l’instant même.
J’entre dans la Chapelle et je suis seul. Je me mets à genoux et récite mon Notre Père, soulagé et plein de gratitude je ressens une Paix intérieure profonde et apaisante.  Je Lui demande :
-Seigneur c’est quoi la suite ?
Je me réponds :
-En temps et lieux !

Le lendemain, dimanche, j’assiste aux Laudes .Je saute les Vigiles pour cette fois. Installés dans la Chapelle les Moines entonnent les Psaumes en latin. Ils se répondent d’un côté à l’autre dans la Chapelle. Je ne saisi pas le sens de mots, des phrases mais suis imbriqué dans les Chants et la Prière. C’est comme au naturel, je vis une expérience veille de quinze cents ans. Leur prestance, leurs chants et leur charisme s’intensifie jusqu’à la fin de l’Office.  Après les dernières notes nous sortons de l’Église et allons méditer quelques instants dans nos chambres. J’ouvre une petite brochure qui nous parle des vœux que prononcent les Moines lors  de la prise de possession de l’Habit Monastique : Obéissance, Stabilité et Conversion des mœurs. Et surtout, surtout : Ne rien préférer à l’Amour du Christ.

Dans le vœu de Conversion des mœurs, la chasteté et la pauvreté y sont inclus .Ils ne possèdent rien en rien et en tout. Tout est communautaire ; tant qu’à la chasteté c’est un choix de vie. Ils sont sous les ordres  d’un Abbé  et des anciens du Monastère. Saint Benoît dans sa Règle en fait une très savante et simple description de tous ces principes. Ils ont tous leur rôle et leur travail.

Enfin, nous avons une dernière réunion A.A. et dans la fraîcheur de la matinée nous entendons la cloche qui appelle à l’Office de l’Eucharistie. Je me sens fébrile d’y assister. Je renoue ainsi avec une bonne vieille habitude de plusieurs années que j’avais délaissée : aller à la Messe et communier. Office plus grandiose du dimanche tout en chant grégorien vient toucher mon cœur d’enfant. Pour moi, et selon les Étapes A.A., le ‘’Dieu tel que je le conçois’’ est bien là et présent. C’est le Christ.

Après un dîner des plus copieux- nous mangeons très bien au Monastère- nous avons un peu de temps libre avant de retourner à Montréal. J’en profite pour magasiner à la boutique. J’achète une copie de la Règle de Saint-Benoît et une cassette audio avec  les chants grégoriens des Moines de  Saint-Benoît du Lac.
La Règle commence par :
‘’ Écoute, mon fils, l’enseignement du maître, ouvre l’oreille de ton cœur ! Accepte volontiers les conseils d’un père qui t’aime et fais vraiment tout ce qu’il te dit….

De retour chez moi, le lendemain, j’ai un emploi de magasinier  depuis quelques semaines dans une compagnie de tissage à Montréal. Debout avant l’aube j’écoute la cassette de chants tout en lisant la Règle; chapitre par chapitre à tous les jours. Ma compréhension s’aguerrit et la mise en pratique des conseils et suggestions de la Règle sont de mise.
Je m’arrête, un certain matin, sur le principe d’obéissance et en fait ma méditation du jour.je lis et relis les articles qui en parlent. Moi, esprit rebelle et révolté, j’ai quelques difficultés à saisir les principes de cette obéissance. Et si on me demandait des choses impossibles et difficiles que ferais-je ? J’avais à approfondir, à élucider et à comprendre .Il me fallait des exemples, des consignes et des directives.
À partir de ce moment je commence une quête qui me mènera loin dans des horizons insoupçonnés et qui occasionneront de magnifiques rencontres. Mais cette recherche me fera dévier, du moins je le pense de la Voie. Les chemins de la spiritualité sont souvent jonchés d’embûches et de déviations. Tel des joueurs de hockey nous avons à éviter des obstacles sur notre route mais est-ce bien les obstacles que nous croyons? Les difficultés, les souffrances sont là pour nous enseigner plus adéquatement.

Je me dois, avec le temps, d’approfondir mon cheminement dans ma vie .De m’auto- analyser sans en faire une question égoïste mais bien de prendre un recul et essayer d’y voir clair. Avec des conseillers, surtout d’âge mur, je creuse les diverses aspects de ma vie qui m’a conduit jusqu’ici.
Jacqueline me disait :
-Une bonne 4e  Étape ne se fait pas uniquement dans le rouge, c’est-à-dire négativement, de reproches ou de culpabilité. Nous avons fait des choses très viables, potables et positives dans notre vie. Nous avons bu et probablement nous n’aurions pas pu faire ces choses à jeun. Et, ce n’était pas toujours de mauvaises choses que nous avons crues .Bien souvent nous étions en apprentissage de la vie. Nous nous y prenions peut-être bien mal mais nous avons acquis des expériences très significatives à ce que nous sommes aujourd’hui. J’aimais énormément sa sagesse. C’est une femme qui a beaucoup souffert, elle aussi, pour en arriver à ces raisonnements. Je parle d’obéissance, comme elle était ma marraine dans les A.A., elle m’aurait dit de lécher le plancher je l’aurais fait je crois .Je voulais vivre et obtenir ce qu’elle avait; simplicité, spirituel et beaucoup d’amour  maternel. En plus d’avoir de la patience à revendre.

En septembre 1980 je décide de m’inscrire à l’Université de Montréal pour  y obtenir un certificat en toxicomanies; l’endroit idéal pour approfondir mes connaissances, et aussi, chercher un emploi pour pouvoir aider les autres à se sortir de ces marasmes de dépendances et d’alcool et de drogues.

Les cours ne commençaient qu’en janvier alors je pris le temps de poursuivre mon inventaire. Le premier  sujet qui me vient à l’idée c’est l’école et l’armée. N’est –ce pas là où j’ai appris à obéir en premier ? Et là une question me vient à l’esprit tout de  go :
-Mais est-ce voulu ? Est-ce volontaire ?
Je descends profondément dans mes souvenirs et remets sur la table les expériences de ces années. Quelques unes en sont douloureuses, d’autres exaltantes et là aussi j’ai fait des rencontres très significatives pour qui je suis aujourd’hui. Merci à eux et merci à Dieu qui m’a toujours protégé….

 

 

 

 

16 décembre 1979

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16  décembre 1979

‘’ Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur
brisé et broyé ‘’e

Psaume 50

‘’ C’est la dernière bière  que je bois de ma vie!
Et ça; c’est le dernier joint de marijuana que je fume du reste de mes jours’’, ces paroles, dites en toute affirmation convaincue, me reviennent à l’esprit aujourd’hui. En ce mois très frisquet  de décembre 1979, isolé, seul dans ma solitude dans mon logement crasseux du centre-sud de Montréal j’en arrive  au terme, au terminus, d’une phase de ma vie complètement déréglée et bouleversée qui perdure depuis sept ans; en fait depuis longtemps. Le bas-fond comme disent les alcooliques. Le fond incommensurable du baril. Bilan immensément dans le rouge. Plus de famille, plus d’amis, plus  de travail, plus d’argent, plus de relations sociales, plus de dignité humaine, plus rien .Un gouffre s’est ouvert sous mes pieds et j’y suis suspendu béatement dans le vide.

Le vide du non-sens. Une cavité à faire peur. Tu as le choix, ou bien tu y plonge tête première ou bien …? L’échelle de l’espoir se trouve tout au fond du désespoir…suffit d’y aller!

Oh que oui ! Il y a eu des  messages tout au long de cette année 1979; des messages  révélateurs et directs du futur chemin à suivre mais en avais-je saisi le sens? Les oreilles écoutent mais le cerveau ne suit pas toujours. Cette fois-là, à Sainte-Agathe des Monts, en avril seul en montagne, assis sur une grosse pierre, admirant le magnifique paysage : verdure, lacs et monts. Une voix m’est venu à l’esprit en me narguant :
-Si tu es si fin et bon comme tu le prétends, crée en un, toi, un paysage comme celui là et mets toi tout de suite à l’œuvre !
Je (me) répondis :

-Mais …je  suis  incapable de faire ça cette beauté là moi ! Impuissance !

Et je cherche la voix, je ne trouve pas.  Je suis seul. Je suis redescendu de la fugace montagne pour vaquer à mon petit train-train de désœuvré et de buveur invétéré.
Et que dire de cette rencontre, cette fois-là, par inadvertance et hasardeuse d’une femme qui me parlait que du Christ; Jésus par ici, Jésus par là. Elle aussi s’est évanouie dans la nature sans demander son reste. Combien d’autres signes me sont parvenus dans cette année de déchéance ? Innombrables! Quand on a la tête dure on ne veut pas comprendre .Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui n’écoute pas et ne veut pas écouter tout en  se fermant les oreilles et les yeux. L’égo est puissant; l’orgueil domine.

En ce samedi soir noir de décembre 79 l’espoir n’y est plus.
Je me dis :
-Il me semble que ce n’est pas du tout ce que je voulais faire de ma vie. Je suis divorcé, j’ai perdu mon travail l’an passé et ne m’en suis pas retrouvé d’autre, j’ai accumulé des dettes et je suis dans une solitude volontaire. Je bois, je consomme de la drogue et je me détruis à petit feux. J’en suis rendu aux braises maintenant et je n’ai plus de combustible. Je reluque mon taudis, encore un peu potable, mais…

Ma décision est prise et fermement je dépose ma bouteille de bière vide dans la caisse à mes pieds. Je fume ce qui me reste de gazon et ferme la lumière. Je me couche avec la gorge serrée, pleine de sanglots étouffés .Je m’endors tout comme un enfant se blottit dans les bras de sa mère qui le console.

En plein milieu de la nuit, j’entrouvre les yeux et l’appartement est inondé  d’une Lumière que je ne connais pas ; du moins que je ne reconnais pas .Il y a  dans mon salon trois personnages qui sont installés en demi-cercle. Rêve….illusion….apparition….imagination…?
Je regarde avec curiosité et intrigue ces trois ombres vêtus de coules à capuchons sur la tête, une voix me lance :

-Nous avons su que tu as enfin pris ta décision d’arrêter de boire et de consommer. Nous sommes là pour t’aider.
Moi abasourdi je réponds :

-Mais je n’ai plus rien, plus de travail, d’argent, de matériel ni de standing social ; je suis isolé et découragé. Battu à plates coutures.
La voix reprends :
-Ne t’en fais pas pour tout cela nous y pourvoirons ; tu as des pas à faire demain matin, rendors toi nous veillons.
La Lumière m’aveugle et je ne distingue pas clairement  les silhouettes, je  referme les yeux  pour les rouvrir à nouveau et tout s’est confondu dans la lumière extérieure de la rue .Un calme bienfaisant et étrange s’est accaparé de moi. Je me sens en sécurité profondément .Je  tombe dans un sommeil léthargique et me réveille qu’aux petites heures du matin. J’ouvre les paupières, et, comme saisi de frayeur, je chasse encore une fois, de mon esprit ces pensées. Je me lève et sur ma table de salon trône une annonce de journal découpée en août des Alcooliques Anonymes avec le numéro de téléphone. Est- ce moi qui l’ai déposé là la veille : il se peut bien.
Le chemin est tracé; suffit de le suivre. Je me concocte  un thé avec le même sachet tordu cinq ou six fois. Il en ressort un mince filet qui goute sensiblement à du thé. Je m’installe sur le dossier de ma chaise de cuisine les pieds sur le siège et regarde par la fenêtre. Le clocher de l’église du quartier me saute aux yeux.

-Tu as des pas à faire ce matin; fais-les!
Je retourne au salon et ramasse la petite annonce, mémorise le numéro de téléphone. Je me réinstalle sur mon dossier de chaise et les larmes me viennent aux yeux. Mon mal-être s’intensifie et je me lance :
-Allez !  Fais-le ! C’est assez  cette vie là !
Je regarde l’heure sur l’horloge de ma cuisinière vieux modèle et constate qu’il me reste environ une demi-heure avant neuf heures.
À l’heure tapant sur le neuf, j’enfile mon manteau et descends dehors vers la cabine téléphonique, car je n’ai pas le téléphone dans mon appartement, et je m’y engouffre péniblement. Je me réchauffe les mains  et saisit ma seule  pièce de dix sous dans la poche de mon manteau et la dépose dans l’appareil, toujours avec hésitation. Je maintiens la pièce entre mes doigts et la laisse aller dans la fente. Je compose le numéro et une voix détonne à l’autre bout :
-Alcooliques Anonymes mon nom est …..Puis-je t’aider ?
Avec un trémolo dans la voix je dis :
-Je pense que oui, j’ai beaucoup de problèmes et je voudrais savoir à quelle heure vos bureaux sont ouverts ? Et quelle est votre adresse ?
Sur ce je me tais et attends la réponse mais j’ai le goût de raccrocher; la voix reprends :
-Nos bureaux sont ouverts de neuf heures le matin à onze heures du soir  et tu peux venir si cela te chantes et si tu as besoin d’aide. Notre adresse c’est…sur la rue Gilford .
Comme sidéré, je ne sais plus quoi rajouter mais balbutie :
-C’est bien, j’irai peut-être vous voir demain matin, merci et bonjour!
En raccrochant j’entends l’appareil qui digère ma pièce de dix sous mais au lieu d’en finir là il me rend ma pièce mais aussi un autre dix sous .Pour me dire, peut-être, de recommencer si besoin il y a.
Je me redirige en toute hâte vers mon logement avec des carreaux brisés laissant entrer la neige et le froid. Mais qu’importe maintenant j’ai autre chose pour me réchauffer et dans mon esprit une voix me dit :
-Ce n’est pas peut-être; tu vas y aller  demain !
Tout comme un bon soldat que j’ai été je me dis :
-Oui monsieur !

Revenu dans mon logis, j’éclate en sanglots ; mon premier pas est fait. Je suis épuisé et je m’étend sur mon lit et dors à poings fermés.

‘’Je prends les ailes de l’aurore
et me pose au-delà des mers,
même là, Ta main me conduit,
Ta main droite me saisit.’’

(Psaume 138-1,9)

Lorsque je m’éveille les choses n’ont plus le même aspect. Curieusement j’ai perdu cette soif d’alcool; je ne désire plus aller au dépanneur regarnir mon frigo de bières et d’en consommer jusqu’au trou noir. Je constate que ma vie est un désastre, un grand champ de bataille ou tout est à reconstruire. Je me trouve dans un no mans land désertique. Je me laisse tergiverser par les flots du moment présent .Je ressens que je suis tout proche d’un îlot de verdure  et de beaux pâturages. Une oasis  de paix et d’espoir. Je maintiens cette pensée accrochée à mon esprit. Le même soir, et ce depuis plusieurs années, je me couche abstinent d’alcool et de drogues.

Le lendemain, un lundi, je vais à la banque, retire quelques dollars et me dirige vers un petit restaurant où je savoure un excellent café chaud. Je m’y attarde et je sais que le moment venu je vais me diriger vers le bureau des A.A.Il fait un soleil éclatant pour un mois de décembre, l’air est vivifiant et envoûtant.

Je décide de marcher jusqu’à ce bureau tout en prenant mon temps. J’arrive devant l’édifice, hésitant, encore mais toujours motivé à faire un autre bout de chemin dans ma vie. Je grimpe l’escalier, mon cœur bat la chamade. Arrivé devant un comptoir vide ; j’attends : personne mais j’entends des voix à l’arrière dans une salle .Je ne fais ni un ni deux et redescends l’escalier pour aller au petit restaurant au premier étage, j’ai faim; très faim. Je m’installe au comptoir et commande une frite et un hamburger avec un café. Après mon repas je repars vers le haut de l’escalier et cette fois arrivé tout en haut  un homme avec une petite barbe m’accueille :
-Bonjour mon nom est Bernard, puis-je t’aider.
Je lui marmonne quelques phrases  et sur le champ il me présente Madeleine qui va s’occuper de moi.

Après Madeleine je rencontre René, alcoolique, qui m’explique où je suis et pourquoi j’y suis. Je ne suis plus seul à combattre ce mal de l’ivrogne. René m’explique nos affres et nos déboires avec l’alcool. Et que seulement une Puissance Supérieure peut nous en délivrer :
-Nous souffrons de la maladie de l’âme, la maladie des émotions; une maladie spirituelle. Nos souffrances, notre incapacité de vivre dans ce monde tonitrué et malade autant que nous .Ces souffrances sont des appels à Dieu pour nous soulager  et vivre libres. Mon interlocuteur est volubile et cela m’étourdi .Il me donne quelques feuillets de littérature et m’enjoins de lui téléphoner pour que nous allions faire un meeting les jours suivant. Je le quitte donc et retourne chez moi. Je suis fatigué, épuisé et en même temps heureux d’avoir posé les pieds sur un continent tout en espoir et en Lumière.

Arrivé à la maison, après avoir fait quelques achats sans liquide de perdition, je m’étends sur mon lit et dors  environ une heure ; le temps que la migraine passe. Je me relève et  me suis procuré du café et je le savoure .Je lis maintenant la littérature que René m’a donné et je sens en moi une vie renaître. J’ai faim de connaître, de savourer cette liberté; car je suis libéré de l’emprise de l’alcool. Il se trouve qu’à l’endos d’un des feuillets il y a la Prière de la Sérénité : Mon Dieu donnez nous la Sérénité d’accepter les choses que nous ne pouvons changer, le Courage de changer les choses que nous pouvons et la Sagesse d’en connaître la différence. Combien de fois l’ai-je dite cette prière jusqu’à m’endormir comme on chante une berceuse à un enfant malade  pour soulager ses souffrances.

Je ne connais pas ma destinée, je ne sais rien des futurs jalons de mon existence je me laisse guider, diriger par cette  Puissance Supérieure que je sens en moi. Mon chemin est tracé rectiligne mais toujours en avant .Je vais faire mon premier meeting trois jours plus tard, sans avoir consommé ni bière ni drogues.

Le Seigneur va me conduire, de fil en aiguilles, sur cette route vers des personnes qui, elles, vont  me ramener à la maison. René m’amène faire une réunion un mercredi soir.

J’y vois là des alcooliques et toxicomanes en plein sourire et joyeux. Je me retrouve dans une nouvelle et belle grande famille.

Le lendemain je décide de décorer  mon logement pour le rendre un peu plus attrayant et vivable. Quelques coups de pinceaux et  de chiffons font l’affaire .Je prends une pause et je regarde la liste de réunions que René m’a donné le veille au  soir. Je vois qu’il y a une rencontre le lendemain à  Laval et me dis :
-Mais c’est à une bonne distance, il me faut prendre le métro…..l’autobus…
Et là je m’arrête net ! Et  ça me dit :
-C’est là que tu vas un point !C’est tout. Mon idée est faite.

Le lendemain, un vendredi, je pars seul en métro et va jusqu’à Laval – environ une heure de transport-  j’arrive à la réunion quelques dizaines de minutes à l’avance. En entrant dans cette salle, une église anglicane, une personne se dirige vers moi et se nomme :
Bonsoir je m’appelle Jacqueline, Tu es nouveau toi ?
Je n’avais pas le choix de lui répondre car elle se faisait bien insistante .Elle me dit de la suivre et me présente les gens qui sont là tout en sirotant leur café. Enfin, nous arrivons face à son mari et elle nous met en relation. Un type très sympathique  qui me raconte  ses déboires et ses aventures avec la dive bouteille. Je lui conte un peu, moi aussi, mes expériences de vie et nous tombons d’accord sur nos ressemblances. Après la réunion, un membre nommé Jean-Paul  vient me reconduire chez moi  car il ne demeure non loin de là et m’a offert de me conduire le vendredi soir à l’avenir. Je lui raconte quelques strophes de ma vie. Il me donne son numéro de téléphone et me dit :
-Tu sais, tu peux avoir la plus belle femme de ta vie, la plus grande maison, le plus beau montant d’argent mais si tu n’as pas la sobriété, l’équilibre, tu n’as rien; tout cela n’est que matériel et passager, le matériel passe. Un peu plus tard j’applique ce principe à l’Amour. Pas d’Amour des autres et de toi tu n’as rien.
Je le remercie et  le quitte pour le revoir la semaine d’en suite .Je venais d’apprendre un nouveau mot : sobriété qui veut dire équilibre.
Ce n’est pas parce que tu ne consommes plus que la vie s’arrête; bien au contraire. Les responsabilités, les soucis et les besoins sont encore tous  bien campés là à te surveiller et à t’envahir. Je vivais d’aide sociale et comme revenu, très maigre, il m’a fallu composer avec cela. En février, après six semaines d’abstinence, je me suis fait voler mon chèque d’aide sociale dans ma boîte aux lettres. Découragé j’appelle Jacqueline qui me conseille plusieurs solutions. Les angoisses et les insécurités ont pris le haut du pavé. Le midi je ressens la faim et décide de me faire un sandwich à la viande froide. Je m’installe sur le divan de mon salon où trône ma bibliothèque bien  garnie de mes livres. Je cherche une solution immédiate à mon problème :
-À qui devrais-je demander ? Où devrais-je aller ? Qu’est ce que je vais faire ?

Les larmes se mêlent  avec mon pain et mon café. Un éclair de génie me vient :
-Tes livres…tu ne t’en sers même plus ! Va les vendre !
Et c’est ce que j’ai fait les jours suivants. Le ‘’ Nous y pourvoirons !’’ Me revient à l’esprit .Par après, dans les mois qui suivent et aussi les années, il est toujours arrivé quelque chose; une ou des solutions. René m’avait dit, en route vers une réunion, cette semaine là :
-Recherchez toujours le Royaume des Cieux et le reste vous sera donné par surcroît et en abondance selon vos besoins.
Maxime que j’ai appliqué et applique encore aujourd’hui.

Quelques mois plus tard le mari de Jacqueline m’offre d’aller dans une réunion intensive A.A., une fin de semaine,  qui va se dérouler à Saint-Benoît du Lac, Monastère bénédictin dans les Cantons de l’Est. J’accepte -avais-je le choix?- mais c’était un excellent  choix. Mes craintes et mes appréhensions vis-à-vis la Religion, l’Église, les curés, comme on disait, faisait encore rage dans mon idée. Ma révolte, si engluée dans mon esprit, me conduisait comme un automate programmé. J’aurais des efforts à faire pour me libérer de choses entendues et vues  à tous ces sujets. Je reviens de loin; de très loin.

 

Suite……Saint-benoît du Lac ( août 1980)….

Le(s)chemin(s)de l’humilité.

Le(s)chemin(s)de l'humilité. dans Liens 2012-05-27_05-20-52_3351-1024x577

Ecclésiaste 3

1  Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux:

2  un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté;

3  un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir;

4  un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser;

5  un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements;

6  un temps pour chercher, et un temps pour perdre; un temps pour garder, et un temps pour jeter;

7  un temps pour déchirer, et un temps pour coudre;

 un temps pour se taire, et un temps pour parler;

 8  un temps pour aimer, et un temps pour haïr; un temps pour la guerre, 

et un temps pour la Paix…..

Solidement campé sur mes deux jambes dans les effluves de l’aurore, je contemple l’apparition multicolore de l’astre du jour. Je sens en moi  mon âme de sentinelle qui attends l’éveil de la nature .Les ténèbres s’enfuient à toute épouvante vers  le néant devant tant et tant de Lumière .Les paroles de l’Ecclésiaste me reviennent  à l’esprit.


‘’Un temps pour se taire, et un temps pour parler ‘’

Mais qui suis-je donc et comment se fait-il que je sois ici, encore ce matin, au Monastère de  Saint-Benoît du Lac ; un des plus beaux Monastère Bénédictin en Amérique du Nord ? Je suis privilégié. Je viens dans la Maison de Dieu chercher mes directives et mes conseils mais au plus important, je viens rendre hommage à Celui qui m’a et me fait vivre encore aujourd’hui.

Je me sens chez moi  et accepté. Je repense toujours lorsque je retourne à la maison que je dois faire face à un monde hostile et à l’envers où il faut chercher et trouver la Lumière. De plus en plus je n’y trouve pas ma place, d’ailleurs, j’ai toujours eu des difficultés à y trouver cette  place. Je me suis souvent, trop souvent, senti repoussé, rejeté, ignoré, incompris et délaissé. Et, souvent par sens de culpabilité, je croyais qu’il n’en relevait que de mon ressors.

Pas ici car, comme moi, je suis au milieu de chercheurs de Dieu. Je me sens à l’aise. Je me sens bien car ces frères moines ne possèdent rien, tout appartient à Dieu. Ils vivent en communauté et partagent tout humblement; en communauté.

Je ne suis pas un moine, un prêtre, un curé ou quoi que ce soit de titre dans cette hiérarchie de l’Église. Je suis Oblat bénédictin et ce n’est pas un titre .Je suis soldat du Christ et ai voué ma vie au Christ; le reste de ma vie. J’en ai fait l’apprentissage tout le long de cette vie, souvent, sans m’en rendre compte. Les plans de Dieu sont impénétrables. Je ne suis pas arrivé par la grande porte des séminaires, par des études exhaustives spécialisées en théologie ou en quelque matière que ce soit, non, je suis arrivé à mon Oblation (juin 2010) par la petite porte de la souffrance  et de l’abnégation.
‘’C’est pour les avertir que le Seigneur flagelle ceux qui s’approchent de Lui ‘’ nous dit Judith(2,27).
Je l’ai bien compris.

Tout ce cheminement, ce recouvrement de Lumière, fait partie d’un long et douloureux processus. Un long processus vers l’humilité. Je ne me sens pas digne de l’apprécier et de me dire que ça m’arrive à moi. Car pour dire que nous sommes les Fils et les Filles de Dieu, nous devons avoir une humilité pure et parfaite pour l’avouer sinon c’est l’orgueil qui nous emporte .Nous ne sommes rien, en rien, et pour rien .Mais en Christ nous sommes tout. Notre premier devoir est d’obéir car Lui s’est fait obéissant jusqu’à en mourir sur la Croix. Dieu nous a donné la Vie; Il nous a donné son Fils.

 Tout au long de ce chemin qui est ma vie, j’accumulerai des expériences  du temps, du moment et de l’instant présent. Je me sers, aujourd’hui,  cette somme incommensurable de bienfaits pour rendre hommage à Dieu et par son Fils le Christ Jésus.

De la petite école, souvent par des expériences douloureuses, au secondaire sans jamais obtenir de diplôme jusqu’au marché du travail. Pompier pour lutter contre un ennemi implacable, officier dans l’armée de réserve pour apprendre à commander et aussi apprendre à obéir. Militant d’organisations populaires et communautaires à la suite de deux années à l’université. Apprendre à défendre les plus démunis contre les injustices sociales et enfin, dans ce bout de cheminement, syndicaliste : le summum de mes acquisitions de combattant.

Suite à tout cela une déchéance dans la dèche s’est accaparée de moi. En 1979 je suis complètement battu dans le jeu de l’alcoolisme et des drogues où je connaîtrai un réveil spirituel et un renouvellement de vie. Mais l’apprentissage ne s’arrête pas là au contraire. Je me sens imputé de missions- (je ne le voyais pas comme ça dans ces années-là)- je me sens comme le semeur d’espoir ; de Lumière. J’apprends tout autant que j’apprends aux autres. De thérapeute dans un centre de réhabilitation d’alcooliques et de toxicomanes après des études à l’université mon chemin m’amène dans un centre d’accueil pour jeunes délinquants comme éducateur pendant trois ans. Par la suite je me retrouve concierge dans des immeubles à appartement pour servir, servir et servir en toute humilité .Mes trois enfants viennent dans ce monde; encore servir. Et, finalement, pendant plus d’une dizaine d’années j’enseignerai l’informatique aux gens de tous les âges  pour vaincre leurs peurs et communiquer.

Toute cette panoplie d’expériences n’est pas, pour moi, un sujet à gratifications ou à louanges; aucunement. Ce sont des outils pour rendre Grâce à mon Créateur de m’avoir fait passer par ces chemins pour acquérir l’humilité si nécessaire pour avoir la Liberté en Dieu. Seulement en Lui.
J’ai fait des recherches dans tous les domaines, ou presque, et un jour je demande à un de mes amis qui est prêtre :
-Mais qu’est ce que je recherche? Qu’est ce que je recherche et recherchais depuis tout ce temps ? En histoire, en mathématique, en physique, en géographie, en politique, en astronomie, en géologie, en philosophie et plus tard dans la Kabbale, le Yi-King, le Taôisme, l’Hindouismes, le Bouddhisme  et la Bible ?
Il me répond :
-Mais tu recherche Dieu, as-tu regardé à l’intérieur de toi ; dans ton cœur ? As-tu vu le Christ dans les autres ? As-tu eu cette étincelle venir t’éblouir pour te dire que Lui est là et qu’il sera toujours là ?

Le 13 juin 2010, après 30 ans que je sois venu au Monastère de Saint-Benoît du Lac pour la première fois, je fais mon Oblation. J’offre ma vie et tout ce qu’elle comporte au Christ; à Dieu.

Maintenant, je vis au  rythme de la Règle de Saint-Benoît. Je suis un homme et ne suis pas parfait .Notre vœu prononcé lors de notre Oblation, celui de Conversion de vie(ou des mœurs), est mon but vers l’ultime : ne rien préférer à l’Amour du Christ.
En avant, d’autres missions nous attendent.

Suite de douze (12)textes….

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